L’UTOPIE

URGENTE

 

 

 

Traité Sarcastique

de Savoir-vivre sans Nations

 

 

Philippe Souaille

 

 

© Adavi Productions  Mars 2009  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

STROMBOLI

 

 

TICKET D’ENTREE

 

MARS 2009

Il y a URGENCE. Le monde file un mauvais, très mauvais coton, confronté à trois défis majeurs :

 

- Economique, pour tirer d’affaires la moitié de l’humanité qui croupit dans la misère la plus noire tandis que les déséquilibres nous explosent à la figure.

- Ecologique, pour répondre au premier défi sans saccager davantage la planète bleue dont nous sommes pour l’heure incapables de déménager.

- Conceptuel, pour repenser l’administration du monde et l'organisation de nos sociétés, afin d’être en mesure de répondre aux deux premiers défis.

 

  Inutile d'espérer répondre à ces trois défis sans une modification profonde des mentalités, qui doivent apprendre à se libérer de l'esclavage consumériste – ce qui repose le problème économique. La seule voie possible est celle d'une revalorisation des besoins existentiels de chacun. Certains auront entendu « spirituels ». C'est une piste, mais pas la seule et qui ne passe pas forcément par les religions.

 

Le début de ce constat a motivé ma rentrée en politique, il y a 3 ans. Il me fallait traduire en actes mes longues années de réflexion. J’avais la conviction qu’il me fallait agir, si l’on veut améliorer les choses ou même simplement éviter qu’elles n’empirent. Cette conviction s’est renforcée du constat que, contrairement à ce que je pensais depuis ma fausse sortie de 1975, lorsque j'ai quitté l’extrême gauche, il y a moyen de faire bouger les lignes.

Non seulement il y a moyen de les faire bouger, mais elles bougent toutes seules, sous la pression des évènements. La crise, que j'annonçais en page 3 de la première version de ce bouquin, sortie en 2007,  est ainsi venu confirmer dans les faits et dans les têtes qu'il serait bon de réexaminer la question de fond en comble. Je précise que je ne suis pas devin, il suffisait de raisonner un peu à partir des bonnes lectures et d'observer l'économie telle qu'elle est, avec un peu de recul

Les choses changent, on peut avoir prise sur elles, tout ce fatras n’est pas sans queue ni tête. Simplement, il faut savoir être patient, faire les choses dans l’ordre, même quand il y a urgence. Ne pas brusquer les gens, faire en sorte qu'ils comprennent. Parce qu’ils sont bien plus nombreux qu’on ne pourrait le croire à penser la même chose : ce serait bien si c’était mieux… Le tout est de s'entendre sur les moyens d'y parvenir.

A l’échelle locale comme à l’échelle mondiale, ce mieux est devenu d'autant plus indispensable que la société de consommation qui structure notre quotidien montre clairement ses limites. En plus des dégâts humains et environnementaux qu'elle occasionne, il redevient évident à tous que si l'aisance et le confort peuvent contribuer au bonheur, celui-ci naît très rarement de manière durable des satisfactions matérielles.   

Heureusement, au fur et à mesure que décroît l’ambition de nos idéaux de jeunesse – ou qu'ils deviennent plus réalistes - notre capacité à avoir prise sur notre environnement croit en raison inverse. Les moyens matériels, le savoir faire, l’expérience, les réseaux de relations sont autant de parcelles de pouvoir qu'il s'agit d'utiliser. A 20 ans, on veut tout sans avoir prise sur rien. A 50, on se contente du possible et l’on sait comment y parvenir. Parfois, le possible peut être grandiose.

 

POLITIQUE INTEGRALE

En politique, cependant, on se heurte très vite à la contradiction forte entre les grandes options à long terme (parfois contraires aux intérêts à court terme des électeurs), et le travail politique au quotidien, les mains dans le cambouis, qui consiste précisément à répondre au désir immédiat de l'électorat...

Préparer les gens et la société aux changements - et aux sacrifices - qui rendront leur vie quotidienne meilleure, demande abnégation et pédagogie. Après deux années de travaux pratiques au sein des partis, je doute de plus en plus que cela puisse passer par les formations politiques traditionnelles.

Il faut donc inventer un concept nouveau. La Suisse est à cet égard l'incubateur idéal. Sa démocratie directe, son habitude des gouvernements de consensus et l'autonomie de ses cantons en font un merveilleux laboratoire. Ce n'est pas un hasard si le concept de politique intégrale y est né et commence gentiment à s'y développer. Partout ailleurs, la chose paraîtrait utopique. Et même au pied des Alpes, elle contredit toutes les pratiques usuelles de la politique.

 L'idée, c'est de mettre l'éthique et l'intérêt général au premier plan. Rien de nouveau sous le soleil, me direz-vous, sauf que cette fois, les objectifs ne sont clairement pas de draguer l'électeur pour en tirer profit, au contraire. La politique intégrale ne défend pas plus telle ou telle catégorie sociale, qu'une idéologie ou même les électeurs de son pays. L'intérêt général est pris au sens d'universel, tout en accordant la plus grande importance aux besoins existentiels de chacun. Bref une bande de vrais gentils.  Ou de vrais naïfs ?

Pour qu'un parti ait une influence réelle, il lui faut des élus. Or personne n'a jamais été élu en soutenant d'autres intérêts que ceux de ses électeurs, quelle que soit la justesse de la cause défendue.

De plus, la politique est faite de vilenies, de rivalités claniques et de batailles d'ego. Certes passionnantes aux yeux des fervents lecteurs de Machiavel, mais très très éloignées du pays de Candy...

Les fondateurs du concept de Politique intégrale sont des mystiques modernes. Détachés de toute religion en particulier et avides d'informations scientifiques. Leur discours est d'une grande ouverture, illuminée par la sagesse intérieure qu'apporte une pratique assidue de la méditation. Je ne crois guère à leurs chances dans le monde actuel.  Ils peuvent cependant montrer la voie et agir en aiguillons des pouvoirs en place, notamment par le biais de l'opinion publique, c'est à dire de vous et moi.

J'aimerais juste être certains qu'ils ne croient pas au Père Noël. Les mécréants dans mon genre peuvent admettre l'existence d'une sorte de soupe quantique, constitutive de l'Univers, mais de là à lui accorder une conscience propre, voire même une conscience supérieure, comme le font les géniteurs de la politique intégrale, il y a une marge que personnellement je ne franchirai pas sans preuve formelle. Ce qui risque de prendre du temps... 

Mais ce qu'il y a de bien avec le concept de politique intégrale, c'est qu'il peut très bien fonctionner sans la moindre référence divine. Il est suffisamment moderne pour cela, et répond indéniablement à la demande de moralisation de la politique génial. Reste cependant à le confronter à la nature humaine telle qu'elle est, sans se faire trop d'illusions. Mais commençons par le commencement, il y a trois ans.

 

REVOLUTION ORANGE

Pour ma rentrée en politique, je n’ai pas fait les choses à moitié. Fraîchement double national, je me suis investi en Suisse au parti radical genevois, dont je suis devenu rédacteur en chef du journal, et membre du Comité directeur.

En parallèle, j'ai participé à la campagne présidentielle de François Bayrou, avant de devenir Président du Modem pour la Suisse. Tant qu’à faire d’avoir le droit de vote dans deux pays, autant en profiter. Entre les Français de Suisse et les frontaliers qui y travaillent, plus de 100 000 votants étaient à convaincre, qui ont massivement placé notre candidat en 2ème position. Au soir du scrutin du 1er tour, j’avais donc le sentiment du devoir accompli : un quart des Français du coin nous suivaient, nettement plus que la moyenne nationale.

Le discours répété dans de nombreux articles avait fait mouche: La vérité, c’est que contrairement à tout ce qui se disait en France, la bonne gouvernance au centre ça fonctionne, et ça fonctionne même très bien : en Suisse Romande, la plupart des gouvernements cantonaux réunissent des coalitions de fait allant du PS au centre droit, voire à la droite parlementaire la plus dure, en passant par les écologistes qui assument pleinement un rôle gouvernemental de plus en plus consistant.

Les Français d’ici le savent. Plus même, ils en constatent les bienfaits tous les jours. La conséquence de cela n’est pas la gabegie de la IVe république, mais le recours fréquent au peuple pour trancher des grandes options, au coup par coup. Cela s’appelle la démocratie, dont le système français uninominal à deux tours n’est qu’un lointain avatar.

Il importe de faire bouger les choses, de rendre au peuple son pouvoir et la Révolution orange de François Bayrou est l'une des options pour y parvenir. Je ne suis pas certain cependant que le Modem français soit vraiment prêt à cela. Il a bien accepté de tester une coprésidence consensuelle « à la Suisse », mais pour la structure suisse uniquement.

Par ailleurs, François Bayrou n'est pas le plus chaud partisan de la Gouvernance mondiale, car s'il en reconnaît le bien-fondé théorique, il  pense que les gens, donc les électeurs, ont besoin de s'identifier à leur identité nationale, à se sentir membre du clan, du groupe. Ce en quoi il n'a pas tort. Le rejet du nationalisme est une posture très risquée politiquement, mais pas davantage que de perpétuer les vieux schémas immuables et malsains de la politique politicienne. 

 

ETRE ELU SANS LANGUE DE BOIS

De sombres histoires de clientélisme et de rivalités claniques avaient ravagé l'ancien parti radical genevois, motivant le nouveau à s'en tenir fermement éloigné. Un moralisme, défendu par des personnes de valeur, qui explique en partie mon choix de l'époque. Mais dans tout parti subsiste des attitudes concurrentielles regrettables qui sont indissociables de l'esprit partisan. Dire du mal d'une excellente idée sous prétexte qu'elle vient du parti d'en face par exemple. Ou encore, l'obligation, pour le politicien en campagne d'être sympa - voie servile - avec tout le monde, tout en dissimulant les aspérités de sa pensée.

Lorsque après avoir accepté, hésitant, l'idée de me présenter à une élection à l'assemblée constituante genevoise, j'ai voulu savoir si l'on pouvait être élu en disant toujours tout ce que l'on pensait, sans langue de bois, on m'a gentiment fait remarquer que le parti pouvait me soutenir dans une telle démarche dans une élection individuelle, mais pas sur une liste de 35 candidats à qui je faisais courir des risques inconsidérés.

Il va donc de soi que les idées exposées dans ce bouquin ne sont ni celles du Parti Radical suisse ni celle du Modem français. Elles en sont proches et me paraissent souvent compatibles, mais reposent sur une hypothèse de base, la constitution d’un gouvernement mondial démocratique dont nous sommes encore éloignés. De combien ? Seul l'avenir le dira, mais il apparaît de plus en plus que les gens souhaitent une autre manière de faire de la politique.

 

GRAND BOGUE MONDIAL

Rendre le pouvoir au peuple, c’est bien joli, mais pour en faire quoi ? Existerait-il des solutions neuves que l’un ou l’autre camp, n’aient pas déjà essayées par le passé ? Oui, franchement oui. C’est l‘un des buts de ce bouquin que de les exposer. A partir d’analyses, pas forcément toutes neuves, réalisées par moi ou plus souvent par des spécialistes, chacun dans leur coin, de manière assez disparate, que j’ai essayé d'agglomérer ici.

Commençons par ce constat, dressé en 2007 déjà par Jean Peyrelevade, brillant économiste. A cette époque, 300 millions de détenteurs de capitaux, en leur nom propre ou au travers de leurs fonds de pension, détenaient l’essentiel de l’actionnariat du monde. Ils percevaient des dividendes approchant les 15% par an, grâce à la valse des fusions acquisitions et des produits dérivés divers.

Or la croissance mondiale n’était que de 5%, et même d'à peine 2% dans les pays les plus riches... où résidaient presque tous ces petits et grands capitalistes.

Il allait fatalement finir par y avoir un gros bug quelque part. Après s’être réparti tout le patrimoine mondial et s’être bouffés entre eux, les investisseurs ont du atterrir assez brutalement. Pour autant, Peyrelevade considère la globalisation comme un mal nécessaire, générateur de très nombreux effets positifs, qu’il s’agit d’encadrer. Avis que je partage entièrement. Mais commençons par le commencement.

 

FIN SEPTEMBRE 2001

Dans une vie antérieure, j’ai du être lion de mer, ou dauphin. Le psoriasis, qui parfois me fait ressembler à un vieux crocodile de mer en mue, ne se fait jamais aussi discret que lorsque je peux passer du temps au soleil, au bord d’une eau salée. C’est d’ailleurs, dans une anfractuosité de rocher, sur l’île délicieuse et volcanique de Stromboli, en Sicile, que j’eus la révélation. Cela faisait 40 ans que je voulais écrire un livre (depuis que j’ai du psoriasis ?). Un livre qui soit utile, qui apporte quelque chose à l’humanité – j’ai toujours été assez modeste – mais sans jamais en cerner le thème.

J’avais bien commis quelques manuscrits de science-fiction, non publiés, et quelques scénarios de films, dont certains tournés, mais le fond de l’affaire, c’est que si j’avais plein de petites choses à dire, je n’en voyais aucune qui soit de nature à justifier un bouquin. Or là, soudain, en cette fin septembre 2001, le thème s’est imposé : la non existence de dieu expliquée aux nuls. Pour qu’ils comprennent combien il était stupide de se fracasser le crâne à cause de, comme le disait mon fils à quatre ans : « Ce Monsieur qui n’existe pas ».

Depuis lors, le thème s’est affiné, enrichi et démultiplié. Au point de se décliner aujourd’hui en plusieurs tomes, Politique, Religion, Morale,  Histoire et Relations sexuées. Vous lisez le premier.

 

QUELQUES BONNES IDEES

En 30 années, j’ai écris des articles sur les sujets les plus divers, produit des films et réalisé des reportages aux quatre coins de la planète. La plupart des expériences font partie de ces choses qu’il faut vivre par soi-même pour véritablement les comprendre, en les intégrant dans sa chair. Les rendre publiques peut cependant permettre à d’autres de gagner un peu de temps.

De mes rencontres avec de grands personnages et des petites gens de toute la planète, des paysans et des intellectuels, des rockers et des agents secrets, parfois même un paysan intellectuel rocker et agent secret, j’ai tiré ces quelques pensées qui vous donneront parfois le tournis, l’impression de partir dans tous les sens.

C’est normal. J’aime l’impressionnisme et la sémantique générale, les connexions transversales et même tous azimuts. La spécialisation de nos sociétés m’horripile, parce que le monde n’est pas construit sur un mode linéaire. 

Je ne propose donc aucune solution clef en main et surtout rien de définitif, mais plutôt des pistes à la réflexion, en vue d’un avenir meilleur, pour tous, tout autour de la planète.

Nos sociétés n’en prennent pas le chemin. Elles s’arc-boutent sur des idées dépassées, comme l’Etat nation, alors que la solution des problèmes d’un monde global ne peut être que mondiale. Religions et idéologies effectuent un retour en force, alors qu’elles défendent toutes les intérêts de catégories particulières, au lieu de chercher le meilleur pour l’ensemble de la société mondiale et de ses individus. Toutefois, la crise semble avoir attisé la prise de conscience globale. Reste à savoir ce que nous en ferons.

L'idéal serait de picorer les bonnes idées d'un peu partout, sans exclusive. Pour une société qui reste concurrentielle en devenant plus solidaire. Plus libre et mobile sur le fond, mais plus clairement balisée, voire canalisée sur la forme. La responsabilité individuelle doit s’y exercer pleinement, honorablement. La créativité du secteur privé doit y être défendue, autant que l’efficacité des services publics…

Il nous faut, en gros, de la social-démocratie libérale, modernisée en fonction des expériences passées, et surtout  adossée à la réalité monde. Parce qu’en restant figé dans nos frontières, on court à la catastrophe.

Il est temps de remettre à plat tout le système, d’introduire un peu de réflexion et de perspective dans l’organisation de nos sociétés. Plusieurs propositions de ce livre contrecarrent les intérêts de pouvoirs existants. Elles courent cependant dans le sens de l’histoire. La plupart seront mises en œuvre tôt ou tard. La politique de demain sera faite de l’utopie d’aujourd’hui. Celle-ci bruisse d’un peu partout, si l’on sait écouter au-delà du vacarme médiatique clamant le retour des intransigeances. La seule question, c’est combien faudra-t-il encore de guerres mondiales et d’affrontements divers avant d’y arriver ?

 

PREMIERE EMBAUCHE

Tout le début de l’année 2006, les jeunes français ont battu le pavé, pour obtenir l’abrogation du CPE, censé les aider à rentrer plus rapidement dans la vie active. Ils n’en voulaient pas, refusaient cette possibilité d’être engagés à l’essai pour deux ans. Ils préféraient la perspective d’un contrat à durée indéterminée, très coûteux, donc très difficile à casser pour un employeur. Sans vouloir comprendre l’évidence : c’est précisément ce coût et cette difficulté à casser un contrat à durée indéterminée qui constitue le principal goulet d’étranglement à l’embauche.

Sur le plan environnemental, c'est même un frein à l'évolution, en contraignant à maintenir à bout de bras des structures obsolètes, pour l'emploi, alors qu'elles devraient être remplacées par des moyens de production mieux adaptés au développement durable.

L’économie subit des hauts et des bas, l’avenir est incertain et n’importe quel patron engagera bien plus facilement dès qu’il en a  besoin, s’il sait qu’il peut licencier aisément dès que cela devient nécessaire. Au bout du compte, il y aura plus de travail offert donc moins de chômage, avec la flexibilité qu’avec la rigidité. C’est élémentaire, mon cher Karl Marx.

La protection de l’emploi était nécessaire à l’époque de Zola, dans un monde d’industries gigantesques, mais aujourd’hui, ces usines sont en Chine. L’avenir de l’occident appartient aux petites entreprises, souvent même individuelles, souples et réactives, intégrées dans le cadre de vie local. Brider cette souplesse, c’est se tirer une balle dans le pied. 

En Suisse, cet aveuglement obstiné des français étonne même les socialistes. Les lois générales du travail sont nettement plus libérales que le CPE et ce pour toutes les classes d’âges. Or le taux de chômage est 3 fois inférieur à celui de la France et les salaires moyens deux fois supérieurs… Bien sûr l’économie helvétique jouit d’un certain nombre de particularités qui rendent les comparaisons difficiles, mais tout de même…

 

AVOIR 20 ANS

Mon exemple personnel est des plus éclairant : Français, ayant grandi en Suisse, j’ai suivi des études d’ethnologie à Paris, mais à la lecture de mon mémoire de maîtrise, mes profs m’ont conseillé de me réorienter vers le journalisme. J’avais plus de style et d’idées que de rigueur scientifique. En plus, ma théorie contredisait les leurs… J’écrivis donc à une douzaine de grands journaux français une lettre de candidature spontanée, plus une en Suisse, à la Tribune de Genève.

Je ne reçus qu’une seule réponse, négative, de France. La Tribune en revanche m’offrait ma chance. Certes mon père y avait un copain à la rédaction, mais il en avait aussi quelques uns dans des magazines ou des radios françaises dont les services du personnel n’avaient même pas pris la peine de me répondre. Le piston n’est pas tout. A Genève, on m’offrait un stage visiteur, c’est à dire non rémunéré, de 3 mois. Je sautai sur l’occasion et dès mon arrivée, on m’envoya couvrir l’inauguration des chiottes et des douches publiques, récemment rénovées, de la gare Cornavin. J’agrémentai mon article de l’interview de quelques uns des pauvres diables qui venaient se doucher là, en l’absence de commodités chez eux.

Séduit, le chef de la locale me remit la liste des jeunes du Canton qui allaient avoir 20 ans dans l’année : « Cela fait un moment qu’on a ça, sans savoir qu’en faire. Vous avez carte blanche ». J’avais 23 ans et je tenais mon « ticket d’entrée », ainsi que l’on nomme, en économie, le prix à payer pour pénétrer un business.

J'ai rédigé une liste de questions sur les sentiments et les réactions de ces jeunes face au monde qui s’ouvrait à eux, la vie, la drogue, leurs aspirations et décroché mon téléphone. Une cinquantaine d’entre eux acceptèrent de me répondre. Le journal passa une interview par jour pendant plus de 2 mois, un quart de page à chaque fois et l’affiche à plusieurs reprises. La série devint quasiment culte, c’était la première fois en Suisse qu’un journal sérieux s’intéressait à ce que pensaient les jeunes. Je fus engagé pour un stage rétribué de… 2 ans et le rédacteur en chef décida même de me payer rétroactivement depuis mon arrivée.

A l’issue des deux ans, qui me donnaient droit à ma carte professionnelle de la presse suisse, le réd en chef, Georges-Henry Martin, me convoqua dans son bureau : « Je n’ai pas de budget pour vous engager (le volume publicitaire était en baisse et la rédaction venait de licencier) mais je peux vous prendre à mi-temps, et pour l’autre mi-temps, la rédaction de France Soir cherche un correspondant à Genève, surtout pour l’ONU. » Ma réponse fut immédiate et stupide : « Cela ne m’intéresse pas du tout de travailler pour France Soir. Ce qu’ils font c’est comme du France Dimanche au quotidien ». Stupide parce qu’un poste de correspondant d‘un grand journal français aux Nations Unies, à 25 ans, ça ne se refuse pas et aussi parce que j’ignorais que Georges Henry Martin avait été durant 10 ans le correspondant de France Soir aux Etats-Unis, avant de devenir le réd en chef de la Tribune… D'un autre côté c'est sans doute ce qui fait que je suis resté en Suisse au lieu d'être aspiré par Paris...

 

REBONDIR EN FOU DU ROI

C’est une faute impardonnable pour un journaliste d’être mal informé, mais le carriérisme n’a jamais été ma tasse de thé. J’ai essayé de me rattraper depuis, mais je dois faire ça très très mal, parce que cela ne marche pas. A chaque fois que j’ai un copain qui monte très haut dans la hiérarchie quelque part (j’en ai un certain nombre), c’est un incorruptible qui commence par remettre de l’ordre dans les passe-droits. Mes copains sont comme ça… Ce dont je suis très fier, mais qui ne met guère de beurre dans mes épinards.

A l’époque où j’ai dit non à France Soir, j’ignorais - je ne l’ai appris que 25 ans plus tard - que le rédacteur en chef de la Tribune était franc-maçon, tout comme le copain de mon père, qui tenait la rubrique gastronomique du journal ainsi que l’édition suisse du Gault & Millau. C’est semble-t-il à ce réseau invisible que je dus de pouvoir continuer à collaborer à la Tribune, à raison d’un gros mi-temps, mais en tant que journaliste libre, sans engagement, avec liberté de collaborations extérieures.

Cela m’allait comme un gant. Je gagnais nettement plus qu’un journaliste engagé au Monde et je parvenais à financer de grands reportages outre mer, en cumulant les piges pour des journaux suisses et belges, plus rarement parisiens, qu’aucun des quotidiens en question n’aurait eu les moyens de financer seul.

J’avais le virus de la découverte et ne m’en suis jamais remis, même si les reportages et les documentaires pour la télévision ont pris le relais de la presse écrite. J’ai travaillé dans un bon quart des états de la planète, une cinquantaine de pays, dans la jungle et le désert, en haute montagne ou dans les îles, les mégapoles et les villages perdus. J’y ai connu toutes sortes de civilisations, de systèmes politiques et économiques, de religions et d’idéologies. Je réunirai peut-être un jour cette galerie de portraits où se côtoient des présidents et des malades, des prix Nobel et des légionnaires, des junkies et des huaorani… Des cons aussi, parfois, mais dans l’immédiat, je me contenterai d’être le Fou du Souverain.

Le fou du roi médiéval était bien plus qu’un amuseur farfelu : il se permettait d’asséner les remarques les plus inconvenantes, lorsqu’elles étaient utiles à entendre. Il se trouve qu’en Suisse, on appelle le peuple le Souverain, car c’est lui qui tranche les débats politiques. Au moins en théorie. Voici donc quelques remarques dérangeantes, fruit d’une gestation de 4 années, le volume des notes enflant peu à peu, jusqu’à l’accouchement final.

 

 

PENSER L’AVENIR

 

DEMAIN L’UTOPIE

Où allons-nous, vers quoi courrons nous ? Même si l’on peut discuter de la pertinence de certains arguments écologistes, une chose au moins paraît certaine : la planète ne supporterait pas l’extension de notre niveau de vie occidental à toute l’humanité. En tout cas pas avec les ressources énergétiques actuellement utilisées. Or à gauche comme à droite, à l’est comme à l’ouest, au nord comme au sud, on n’entend toujours qu’un seul et même leitmotiv, la croissance, censée apporter la solution magique à tous nos maux, alors que sous sa forme actuelle, elle fait incontestablement partie du problème.

Pendant ce temps, il se gaspille chaque année en dépenses militaires largement de quoi régler les plus graves problèmes de l’humanité. Qu’est-ce qui nous empêche d’essayer de changer au moins cela ? Non pas en défilant dans de vaines manifs axées sur le refus (et parfois sur le refus des rares organisations qui tentent de faire quelque chose), mais en commençant par réfléchir aux vraies solutions, à la nature des blocages, aux moyens d’y faire face et ensuite en agissant, pour une fois concrètement.

Dieu parait mort, ou absent. Profitons de l’occasion pour en finir avec le fatalisme et les pesanteurs de tous ordres, les ornières de nos pensées. Ce bouquin par exemple, contient de quoi fâcher toutes les coteries sans exceptions.

Certains y retrouveront une partie de leurs idées, ou plutôt certaines idées qu’ils n’oseraient même pas exprimer clairement de peur d’être taxé d’extrémisme, ou d’utopie… Dans le même temps, ils y découvriront des suggestions qui pourraient venir du parti d’en face… mais qui n’en viennent pas, car tout aussi explosives et pourtant tellement évidentes… Ce livre est à déguster à petites lampées, quelques paragraphes par jour, pour se donner le temps d’extraire tout son jus de cette collision d’éléments disparates, sans risquer l’indigestion. Il est surtout une invitation à rêver. La plupart des grandes idées de l’humanité n’ont elles pas, d’abord, été des utopies ?

 

LA MAIN INVISIBLE EST SOCIALISTE

Le manège à trois des utopies ayant émergé de la révolution industrielle, quoique sérieusement éclopées, nous mène encore aujourd’hui en bateau. Le nationalisme renaît de ses cendres, le socialisme bat de l’aile et le jeu de l'avion du libéralisme, qui prétendait dicter sa loi, s'est explosé en vol.

S’il est patent qu’une société concurrentielle est autrement plus efficace qu’une société basée sur la répartition, il est tout aussi évident que la concurrence sans limite aboutit à l’échelle mondiale à l’envol d’une infime minorité. Par un effet de levier, le millième d’entre nous devient mille fois plus riche que la moyenne. C’est foncièrement injuste et c’est surtout extrêmement malsain au niveau des pouvoirs accumulés dans les mains d’une petite poignée d’individus.

C'est en plus, économiquement, le meilleur moyen d'engendrer une crise. C'est ce qui ressort de la corrélation, établie notamment par Jacques Sapir, entre la quantité de richesses accaparée par un très petit nombre de possédants et le déclenchement des crises mondiales. Ainsi aux Etats-Unis, dans les années 20, les parts du 0,1% et du 1% le plus riche grossissent démesurément pour atteindre respectivement 8 et 20 % de la richesse globale au début de 1929. Des parts qui rétrécissent brutalement pour stagner respectivement à 2 et 8 % durant les trente glorieuses, avant de rebondir au milieu des années 80, dépassant dès 2006... Les 8 et 20%... Les mécanismes anti-krach de la bourse, ont juste permis de gagner 2 ans sur l'inévitable 

 

CLASSES MOYENNES UNIES

Pour contrer le trop grand pouvoir de l’argent, celui des urnes paraît suffisant. A une condition : que l’on sorte l’amant nationaliste du jeu, en changeant d’échelle : votons désormais au plan mondial et envoyons au rebut les Etats-Nations. Le couple socialo libéral serait alors forcé de s’entendre. Dans le monde entier, les classes moyennes sont celles qui font marcher le bateau, tiennent les rênes de l’administration, dirigent les PME, assurent l’éducation etc…

Globalement, elles sont aujourd’hui divisées entre gauche et droite, tenants du socialisme et du libéralisme, fonctionnaires et entrepreneurs. Sauf que ce sont elles qui paient pour tout le monde, qui ont fait des études, qui travaillent d’arrache pied, qui sacrifient leur vie de famille à leur vie professionnelle ou sociale, et qui paient des impôts, beaucoup d’impôts alors que les classes les plus défavorisées n’en paient pas, ou presque pas, tandis que les plus riches peuvent esquiver ce qu’ils jugent « confiscatoire ».

La réussite du libéralisme est d’être parvenu à faire croire à la moitié droite des classes moyennes que leur intérêt était celui des plus riches, ce qui semble faux. L’arnaque paraissant de plus en plus évidente, elle fait le jeu des mouvements populistes qui ne résolvent rien du tout, bien au contraire, en se contentant d’engranger des voix sur le vieux réflexe du « c’est la faute de l’étranger ».

En face, le socialisme prétend rallier la moitié gauche de la classe moyenne à l’idée que sa place est parmi les pauvres, tout en la pressurant d’impôts. Là encore, quand ça ne marche plus, on rejette la faute sur l’étranger, voleur d’emplois.

Le maintien des structures nationales, au sein d’un monde globalisé, n’a plus qu’une seule utilité : permettre aux super riches de diviser pour mieux régner. Ils sont ainsi libres d’imposer leurs vues à des Etats qui n’ont plus la taille critique, tout en les menaçant de délocaliser leur fortune à la première menace fiscale. Classes moyennes de tous les pays, unissez-vous !

En fait le but semble bien être de parvenir à agglomérer tout le monde à la classe moyenne, en revalorisant les bas salaires ou en les aidant, et en adaptant les ambitions des plus riches aux réalités. Il faut en même temps assurer la juste récompense du mérite... et trouver le moyen de préserver les équilibres écologiques de la planète en adaptant la consommation de tous aux ressources disponibles...

 

QUE DES AVANTAGES

Même les plus pauvres auraient tout à gagner de l’affirmation du leadership des classes moyennes, comme ce fut le cas, dans nos états nations du XIXème siècle.

 

a)           Les plus pauvres et les classes moyennes ne vivent jamais bien loin les uns des autres, ils ont donc tout intérêt à s’entendre, tandis que les super riches ont les moyens de s’isoler dans leurs ghettos dorés inatteignables. 

b)           On peut admettre qu’un idéal social raisonnable soit non pas de devenir le plus riche possible, mais de devenir suffisamment aisé pour vivre confortablement, en menant une activité attractive, permettant d’assurer l’avenir de ses enfants etc… Bref un idéal de classe moyenne. Or si devenir hyper riche est forcément réservé à une toute petite partie des individus, et comporte une forte dose de hasard, l’idéal des classes moyennes demeure accessible à un très grand nombre de gens. Limité uniquement par la durabilité de la consommation.

c)           La société dans son ensemble a tout à gagner d’une gestion « de bon père de famille » dans laquelle personne n’est laissé de coté, sans violence dès lors que tout le monde respecte un minimum de règles de bienséance.

d)           A contrario, la suprématie des plus pauvres signifierait schématiquement la prise du pouvoir par les représentants des moins éduqués et des moins motivés. Ce qui n’est enthousiasmant pour personne, hormis pour les dits représentants, eux-mêmes généralement ressortissants de la classe moyenne et champions de la démagogie. En effet, pour être élu par les moins bien éduqués, il faut se mettre à leur niveau et promettre monts et merveilles plutôt que convaincre par de réels arguments. Et l’argument qui fait mouche à tout coup dans les classes populaires, en sus du gagner plus, c’est la haine de l’autre, véritable leitmotiv des populistes.

 

GUERRE & NEGOCIATION

Le monde est géré à courte vue, sans grand dessein ni vision d’ensemble. A force de parer au plus pressé, plus personne ne prend le temps de songer sérieusement à ce vers quoi nous devrions tendre. Comme de définir des règles de fonctionnement international qui permettent de faire avancer les négociations et reculer les affrontements.

La négociation est la base des relations internationales entre états civilisés. C’était déjà la même chose entre deux groupes d’hommes des cavernes. La négociation, c’est mieux que la guerre, parce que ça fait moins de dégâts. Le but n’est pas d’anéantir l’adversaire, ni même de lui casser la figure, mais juste de lui piquer ce qu’il a en lui donnant le moins possible en échange. Evidemment, si de part et d’autre, les négociateurs possèdent quelque chose que l’autre veut absolument, où s’ils disposent chacun d’une armée redoutable et de missiles atomiques en bandoulière, la négociation risque d’être plus équitable que si l’un d’entre eux possède tout cela et l’autre rien du tout.

Pour mener ces négociations, les états ont formé des diplomates qui sont, d’après Talleyrand : « De la merde dans un bas de soie ». A la lumière de ce que me racontent mes amis négociateurs, je dirais plutôt « des maffieux à particule ». Pas pour les flingues à silencieux, il y a des espions pour ça, plutôt pour les grandes tablées de « consigliore » où l’on se répartit les rackets les plus juteux entre les fragole et le tiramisu. Sous leurs gants blancs, les griffes des négociateurs sont celles de rapaces dressés à tuer et déchirer les chairs, pour apaiser la goinfrerie de leurs maîtres : leur état national respectif.

Il serait temps que cela change, seulement, si quelques isolés décident unilatéralement de négocier en étant « cools », ils vont se faire dévorer séance tenante par les autres. Pour qu’une réforme générale du mode de négociation aboutisse, il faudrait un changement radical de tout le monde en même temps et là on sort du domaine de l’utopie pour entrer dans celui de la magie pure et simple.

Confier davantage de responsabilités aux femmes pourrait-il être un remède ? Elles ont certes tendance à être davantage consensuelles et compassionnelles que les hommes, mais comme me le disait il y a peu la dernière Conseillère d’Etat genevoise (pouvoir exécutif du Canton de Genève) : « Cela ne durera que le temps que nous soyons à notre tour habituées au pouvoir ». Ce qui prendra encore un certain temps puisqu’il il n’y a plus aujourd’hui de représentante féminine au pouvoir exécutif du Canton de Genève.

 

EQUILIBRE DES POUVOIRS

La séparation des pouvoirs en démocratie est l’une des clefs essentielles à l’harmonie du vivre ensemble, par les possibilités de recours qu’elle introduit. Toutefois, depuis le Siècle des Lumières, l’équilibre des rapports de force et des rapports sociaux a passablement évolué. Il parait urgent d’en tenir compte pour redéfinir ces fameux pouvoirs.

La dissociation des trois pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, confondus sous l’Ancien Régime, a permis de contenir la toute-puissance de l’Etat républicain. Un 4ème acteur en a profité pour conquérir une place essentielle, concrétisée par l’essor politique de la bourgeoisie : l’argent. Les médias, la fonction publique, les syndicats ou la médecine jouent également leur propre rôle, mais sans commune mesure avec celui de l’argent, dont la toute puissance se renforce de l’affaiblissement des Etats devant la globalisation

En confiant le soin de réguler l’Etat à la concurrence fiscale, les ténors du libéralisme délèguent la gestion de la puissance publique à l’économie capitaliste au lieu de la confier au politique. Inféoder l’Etat à l’argent, c’est une attaque directe à la séparation des pouvoirs dont ils se disent les garants. L’économie doit rester pour une large part maîtresse chez elle, mais elle ne doit pas avoir prise sur tout. Or tant que le vote démocratique restera un exercice national, l’argent conservera son emprise redoutable.

Cela n’empêche en rien les fonctionnaires, les subventionnés divers et les assistés sociaux d’être toujours plus nombreux. Dépendants de la puissance publique pour l’essentiel de leurs revenus,  ils jouissent par leur vote d’une sorte de minorité de blocage. Un poids politique qui n’est pas toujours justifié par l’importance réelle de leur rôle social, souvent improductif, même si certaines catégories d’agents de l’Etat demeurent indispensables. Ce poids politique des bénéficiaires de la redistribution des richesses entraîne une pression fiscale de plus en plus forte sur les classes moyennes indépendantes, que les vrais riches trouvent toujours le moyen de contourner.

Le résultat de l’affrontement stérile gauche droite actuel, c’est donc une paupérisation des classes moyennes, l’évasion vers le haut d’une poignée de super riches et l’accroissement apparemment illimité d’une clientèle captive des protégés de l’Etat. C’est l’échec à tous les étages. On ne saurait pour autant détourner le rouleau compresseur de l’économie sans infliger de recul sensible au bien être collectif. Cela calme les velléités de changement social, mais pas les insatisfactions. D’où l’intérêt d’élaborer des stratégies de translations en douceur.

 

CONCURRENCE ET AMBITION

Il y a deux choses à réintroduire d’urgence à toutes les strates de la société : la concurrence et la responsabilité. Quitte à chambouler les lois de la nature. Toute créature vivante cherche une niche à squatter pour, lorsqu’elle l’a trouvée, y prospérer le plus longtemps possible à l’écart des remises en cause, en ayant le moins possible à combattre. Dans la société humaine, la niche, c’est la sécurité de l’emploi, tant célébrée par la gauche, symbole tangible du fonctionnariat et ce n’est pas une bonne chose.

En incitant les gens à renoncer à leur ambition, elle les pousse à se contenter d’être exploités. Leur motivation ne vient plus de l’action menée par conviction ou du métier choisi par goût, mais de la maigre paye perçue en échange de leur force de travail. Ce qui limite d’autant leur engagement. L’employeur de son côté ne voit guère d’intérêt à rétribuer grassement une contribution délivrée sans réelle conviction. La performance moyenne tend vers la médiocrité ce qui, dans un système ouvert à la concurrence, équivaut à un arrêt de mort.

La méritocratie permettrait de rectifier l’équilibre sans chambouler tout le système, mais les syndicats n’en veulent pas. Ils y voient l’avatar du salaire à la pièce, dont ils avaient eu la peau en 1936. Les employés des administrations publiques considèrent le mérite comme un gros mot. L’émulation constitue pourtant le meilleur facteur de progrès social et de développement. La solidarité nécessaire ne doit pas faire obstacle à une saine concurrence et surtout pas servir à masquer l’incapacité, la flemme ou l’arrivisme intriguant. En corollaire, les rentes de situation doivent être pourchassées et la mobilité sociale ardemment défendue.

Les rustines successives, collées par le socialisme au capitalisme pour le rendre moins inéquitable, aboutissent à des usines à gaz administratives, au rendement nul, voire négatif. C’est le cas des lois sur la protection du travail en France, qui finissent par dissuader d’embaucher. Idem des diverses aides sociales en Suisse, grâce auxquelles on peut parfois disposer de davantage d’argent, en ne travaillant pas, qu’en se tuant à la tâche.

Un tableau comparatif établi par les services sociaux du canton de Neuchâtel, où j’ai grandi, est à cet égard édifiant : un retraité percevant une retraite inférieure à CHF 1000 francs par mois recevra différentes aides et disposera au final de près de 30 000 CHF annuellement pour vivre, tandis qu’un autre, percevant une retraite supérieure à CHF 3000 par mois, devra payer taxes et impôts pour au final, vivre avec à peine plus de CHF 25 000 par an… A ces niveaux de revenu, l’échelle est clairement dégressive : plus l’on perçoit de retraite, et moins l’on dispose d’argent pour vivre !

 

PACIFIQUE & VISIONNAIRE

Peut-on rêver d’une révolution sans violence, sans guillotine ni cachots, qui laisserait même aux ex-milliardaires la jouissance de davantage de millions qu’il n’en est nécessaire au contentement d’un honnête homme… ou d’une honnête femme ? Bien sûr il y a un hic. Il faudrait accepter de modifier certains aspects de notre mode de vie : rouler en bicylindre plutôt qu’en BMW, prendre le tram lorsque c’est possible, abandonner nos sentiments nationalistes et nos réflexes xénophobes, apprendre à partager entre gens de bonne compagnie, membres d’une communauté de plus de 6 milliards d’êtres humains. 

Lorsqu’il y a 20 ans, j’ai écrit puis produit une fiction qui dénonçait le prix des médicaments en Afrique et le pillage des ressources de la médecine traditionnelle, on a regardé mon film comme un OVNI, sauf à l’OMS. Puis Ashakara a rencontré un succès considérable en Afrique, notamment en Afrique du Sud et quelques années plus tard, les sud africains ont exigé, et obtenu, la mise à disposition de versions génériques des trithérapies, avant que ne soit échue la protection des brevets.

En 1997, j’ai conclu un magazine de Temps Présent sur le business de l’eau minérale en rappelant que le chiffre d’affaires annuel mondial de cette industrie équivalait au coût d’infrastructures qui permettraient à toute l’humanité de bénéficier d’eau potable. Ce qui sauverait des centaines de milliers de vie par an. En 2006, le sommet mondial de l’eau, à Mexico, a repris ce concept dans son rapport final.

Sur un plan plus local, en 30 ans de carrière médiatique à Genève, je ne compte plus les idées politiques (au sens d’agencement de la cité) lâchées dans la nature, dans un article ou dans un film, qui quelques semaines, quelques mois ou quelques années plus tard, refont surface ici ou là, reprises à leur compte par un parti politique ou un groupement d’intérêts. Loin de moi l’idée d’exiger des droits de paternité. J’ai moi-même à plusieurs reprises utilisés des idées venues d’ailleurs. La satisfaction d’avoir joué mon petit rôle dans ce grand ensemble me suffit et vive les logiciels libres…

Je tire toutefois de tout cela un enseignement essentiel : les bonnes idées ont de meilleures chances de triompher. C’est un processus de sélection naturelle. Seulement la sélection naturelle ça prend du temps, parfois plusieurs générations. Il faut savoir être patient, dans un monde où tout va si vite… Mais les bonnes idées finissent par triompher, c’est ça le message !

 

PHILOSOPHIE SOCIALE

Depuis l’époque glorieuse d’Athènes, la philosophie est généralement appliquée à la recherche du bonheur individuel, indépendamment du régime politique. Les systèmes sociaux se sont davantage bâtis par agrégation pragmatique que sous l’effet d’une volonté concertée. Les religions révélées, notamment l’Islam, sont même la première tentative d’organisation conceptualisée du corps social, une tentative révolutionnaire si l’on songe aux réalités politiques de l’époque.

Les révolutions, putschs et prises de pouvoir sont d’abord le fruit d’une exaspération devant les injustices et les lourdeurs d’un système. Elles permettent parfois de repenser la machine. Bonaparte et son code civil, Lénine et ses Soviets, Mao et sa Révo Cul en constituent les exemples les plus fameux. Des exemples à faire peur, par la violence que leur refonte forcée du système a engendrée. Pour y parvenir, tous se sont appuyés sur certaines parties du corps social pour en exploiter ou même en anéantir d’autres.

Démarche inverse, les utopistes des XVIIIème et XIXème siècles ont créé des enclaves isolées, pour tester en autarcie de nouvelles organisations du corps social, dont ils espéraient qu’elles finiraient par influencer le monde environnant. C’est l’inverse qui s’est produit, leurs expériences buttant sur la réalité des comportements humains. Cela n’a cependant pas empêché les utopistes d’inventer de grandes choses, qui vont des droits de l’homme au Canal de Suez.

 

DES ETATS GENERAUX MONDIAUX

Les structures tribales, claniques, étatiques, monarchiques ou même républicaines se construisent rarement à partir d’une page blanche. On se contente de toiletter ou de surajouter quelques lois aux systèmes existants. Autant de pansements recouvrant peu à peu la jambe de plusieurs couches de fibres un peu moins dures, un peu plus épaisses, mais au final, il reste toujours la jambe de bois.

On comprend que les sociétés préfèrent l’évolution douce d’un pansement législatif ou constitutionnel aux brutalités d’un visionnaire messianique. C’est naturel et légitime.

Seulement, dans la nature, bouleversements et cataclysmes viennent souvent modifier sans pitié les conditions de l’évolution. C’est ce qui est en train d’arriver à l’humanité. L’intégration mondiale, l’évolution technologique, les acquis politiques et la perception de nos limites environnementales ont atteint un point tel qu’ils bouleversent nos habitudes. Sans adaptation de nos modes de fonctionnement, ils fragilisent les plus faibles.

Tôt ou tard, ces plus faibles se regrouperont. Rappelons aux super riches que les super pauvres possèdent de plus en plus souvent le droit de vote et qu’ils sont de plus en plus nombreux. Il devient urgent de repenser le système mondialement, de manière équitable, civilisée et concertée avant qu’il ne soit trop tard. Pour passer en douceur d’un système à l’autre, avec le moins de casse possible en prévoyant les moyens ad hoc. La convocation des Etats Généraux Mondiaux serait un bon début.

 

 

 

 

 

 

MAKRO  POLITIKOS

 

L’IDEE MONDIALISTE

 

POUR UN ETAT-MONDE

Le peuple est universel, il est mondial. Toute forme de gouvernement national est fondamentalement injuste, car il vise à assurer davantage de prospérité à ses citoyens au détriment de ceux des autres nations. Face au nationalisme, il ne faut pas confondre mondialisme et mondialisation. Les deux prônent la fin du protectionnisme et la promotion du libre-échange pour faciliter le commerce et la croissance. Toutefois, le mondialisme réclame le maintien d’un réel contrôle de l’état tandis que la mondialisation s’accommoderait volontiers de l’hégémonie des multinationales.

Si l’état existe toujours dans l’idée mondialiste, que l’on peut appeler aussi mondialisme démocratique, il devient cependant l’Etat mondial. Il n’est pas pour autant tentaculaire et croulant sous le poids de ses fonctionnaires. Il ne doit pas rajouter inutilement une couche à la structure déjà existante des communes, des collectivités locales, régionales et nationales. Il est nécessaire qu'il intervienne là où la prise de décision doit à l’évidence, être planétaire, mais seulement là. Il lui faut impérativement laisser agir les autres échelons lorsqu’il s’agit de problèmes régionaux, locaux ou même nationaux. C’est ce que l’on appelle le principe de subsidiarité.

Ce nouveau schéma implique de relativiser sérieusement la notion de nation, pour tenter de redécouper l’espace au niveau régional. Idéalement, ces entités devraient être de dimensions à peu près équivalentes et relativement homogènes culturellement.

 

CHANGER LES STRUCTURES

Pour réaliser l’utopie, il faut imaginer des structures qui la rendent possible, en commençant par relativiser la puissance des Etats nations. Ainsi, toutes les négociations internationales achoppent sur l’écueil des intérêts nationaux, alors qu’il suffirait d’accorder un pouvoir d’arbitrage à des représentants de la collectivité mondiale. Des gens dont le maître mot serait le bien commun de tous et non la défense des intérêts particuliers de quelques-uns.

Dans de telles négociations, la représentation des intérêts locaux serait assurée de manière subsidiaire, comme cela se fait entre régions au sein d’un même pays. A l’exemple des cantons suisses, il faudrait définir soigneusement qui est responsable de quoi, en préservant jalousement les autonomies locales à chaque fois que la coordination mondiale n’est pas nécessaire. Celle-ci appuierait sa légitimité sur une chambre de députés représentants leurs régions, élus sur des listes politiques internationales.

Le parlement mondial ne serait pas le remède miracle. Il n‘empêcherait pas le lobbying de puissants groupes d’intérêts, mais il serait plus facile à un Etat mondial de résister aux lobbys mondiaux. On ne ferait pas l’économie de débats démocratiques, de juges et de voies de recours, de tout ce qui existe déjà au niveau national mais qui n’est plus à la bonne échelle. L’Union Européenne va dans le bon sens, mais il serait plus efficace de grimper tout de suite à l’étage au-dessus.

Comme aujourd’hui, la loi serait toujours celle du plus fort, fruit d’une bataille entre avocats retors et très bien payés. Mais la civilisation aurait tout de même fait un bond considérable en déléguant à la palabre ce qui incombait auparavant à la force armée.  Ce qui est nettement plus écologique.

Problème, cette proposition de bon sens fait l’unanimité contre elle, des syndicats européens aux premiers Cantons suisses en passant par la Présidence des Etats-Unis. Or, Les Etats-Unis représentent à eux seuls la moitié des dépenses militaires mondiales et sont le plus gros contributeur des institutions internationales. Difficile de faire sans eux. La Présidence d'Obama, que l'on dit plus ouvert à l'international, va-t-elle changer quelque chose ?

Membre lui-même des sociétés secrètes étudiantes les plus huppées, qui font la pluie et le beau temps de la politique étasunienne, Obama a clairement été mis sur orbite pour répondre à l'animosité croissante de la planète à l'égard des Etats-Unis. Ce qui est une forme de démocratie mondiale, certes laborieuse et torturée, mais bien réelle. La joie des citoyens étasuniens de l'étranger, au soir de son élection, faisait plaisir à voir: « On va enfin recommencer à nous aimer ! » Peut-être, tout dépendra de ce qu'il fait de sa popularité, un outil au service des seuls Etats-Unis, ou du monde ? Wait and see...

 

FEDERATION MONDIALE

L’idée d’un gouvernement mondial n’est pas neuve. Elle remonte au moins aux prémices de la seconde guerre mondiale. Des italiens notamment, mais aussi des français, des hollandais et des allemands (ces derniers furent tous exécutés par Hitler) jetèrent les bases d’un fédéralisme transcendant les frontières.

Regroupant à la fois des penseurs et des politiciens actifs, certains de très haut niveau, l’organisation de ces pionniers eut deux descendants principaux ainsi qu’une multitude de greffons plus ou moins sectaires, qui disparurent avec leurs fondateurs : l’Union européenne est leur création la plus spectaculaire, incontestable succès, même si pour exister, son ambition a du se réduire à l’échelle du continent.

La Fédération mondialiste est nettement plus modeste. ONG fondée à Montreux en 1949, elle est devenue, en émigrant des bords du Léman à ceux de l’Hudson River une sorte d’officine obscure dont l’influence semble se limiter à la censure virtuelle des résolutions de l’ONU. Il serait temps qu’elle se réveille et porte sur le monde, la politique, l’économie et l’écologie un regard un peu plus novateur. L’absence de son point de vue sur la scène internationale se fait cruellement sentir.

Dans le secret des think tanks, il arrive qu’on en parle. A Genève par exemple, des groupes d’intellectuels des milieux internationaux, de gauche ou libéraux y réfléchissent. Généralement, ils ne croient pas en la possibilité d’un gouvernement mondial. Ils soutiennent plutôt l’idée d’une montée en puissance des ONG et des structures floues à géométrie variable, influant toujours davantage sur le multilatéralisme. Pourquoi pas, si ça marche ? Mais le concept n’est pas très démocratique et fort peu transparent. La représentativité des ONG est souvent discutable et elles finissent presque toutes par obéir à des lois qui leur sont propres, défendant leur survie et leurs intérêts particuliers. La rue, pas plus que les antichambres du pouvoir ou les couloirs d’hémicycles, ne doit dicter ses lois à la volonté politique

 

L’ENNEMI NATIONALISTE

A l’issue des boucheries du XXème siècle, le nationalisme avait vraiment du plomb dans l’aile. Déjà, en 39 mon père ne s’est pas engagé « pour la France », mais « contre le nazisme ». Il n’était pas le seul et en 45, on a pu croire  l’affaire gagnée. Mais le nationalisme s’est remis au travail dans le secret des consciences et il se révèle aujourd’hui dans tout son pouvoir de nuisance. La violence et le terrorisme paraissent plus immédiatement dommageables que le lent travail de sape des isolationnistes dans les institutions, mais à terme le danger représenté par ces derniers est tout aussi réel.

Le vrai visage du nationalisme est celui du refus du partage et de la soif de pouvoir. Qu’il s’agisse de maffieux corses, de leaders catalans ou de tribuns populistes d’envergure nationale, le but est le même : devenir chef de bande au village plutôt que rouage obscur dans Rome. Une ambition néfaste, car la logique des bandes conduit à l’affrontement. Et plus il y aura de bandes à contrôler, plus le shérif aura besoin d’adjoints pour maintenir l’ordre.

Le nationalisme est l’ennemi principal. Qu’il soit national ou régional, l’esprit qui consiste à vouloir isoler et séparer les communautés plutôt que de travailler à les réunir ne peut exercer qu’une volonté néfaste et fondamentalement égoïste. Quel que soit le bout par lequel on prenne le problème, une telle démarche est immorale et contraire à ce qui fait la grandeur de l’esprit humain, en ce sens qu’elle s’appuie sur les plus bas instincts de l’individu, les conforte et les stimule au lieu de les contrôler.

Qu’elle que soit l’échelle à laquelle ce sentiment s’exerce, il est dangereux. Il menace davantage la sécurité du monde à l’échelle de la nation qu’à celle de la région, mais si la région refuse d’apporter un écot équitable à l’effort commun, elle suscite nouvelles causes d’affrontement. Or c’est dans la logique intrinsèque du régionalisme de chercher à réduire le montant de cet écot.

Pour que le chauvinisme en devienne risible et perde sa dangerosité, il faut descendre au moins au niveau du canton suisse, c’est à dire en gros à l’échelle de la ville et de son arrière-pays, souvent la moitié d’un département français. C’est sans doute à ce niveau qu’il faudrait gérer le gros des dépenses publiques. Ce que cela coûterait en multiplication de frais administratifs, on le regagnerait en efficacité, du fait de la proximité et de la meilleure connaissance du terrain.

 

ADIEU LA SUISSE

Chaque année en Suisse à l’occasion de la fête nationale du 1er août, des feux sont allumés dans tout le pays pour commémorer ceux qui, une nuit de 1291, auraient appelés les villages des vallées alpines à la révolte contre l’occupant autrichien. Ce jour là, sur la prairie du Grütli dans le canton d’Uri où, selon la légende, les premiers suisses s’étaient réunis en présence de Guillaume Tell pour sceller leur pacte d’alliance, les autorités fédérales s’adressent à la nation.

La coutume remonte au Général Guisan, qui avait rassemblé là tous les officiers supérieurs au début de la seconde guerre mondiale, pour couper court aux velléités pangermaniques de certains. Las, depuis quelques années et chaque fois davantage, des trublions perturbent la manifestation en faisant le salut nazi. Ils entonnent même des chants nationalistes et xénophobes pour couvrir la voix des Conseillers Fédéraux (= Ministres d’Etat élus directement par le Parlement). En 2005, plainte a été déposée, mais après plusieurs mois d’enquête, la justice cantonale uranaise a décidé de laisser tomber les poursuites. Ailleurs en Europe, dans les pays qui ont connu l'oppression hitlérienne, ces nazillons auraient sans doute été condamnés, ne fût-ce qu’à des peines symboliques. Pas dans la Suisse primitive (allusion aux premiers cantons) où le nationalisme le plus fervent est en odeur de sainteté.

Le plus étonnant, c'est que ces jeunes et moins jeunes qui se réfèrent explicitement au national socialisme le font au nom de la patrie suisse, pour la défendre contre l’Union Européenne. Or les membres de l’UE se mettent d'accord pacifiquement entre eux pour collaborer démocratiquement à l'édification d'un ensemble commun. La logique du National socialisme était au contraire l'annexion pure et simple des races germaniques regroupées sous la botte de Berlin. Précisément ce que Guillaume Tell et ses potes avaient vigoureusement combattu. Si Londres, puis Washington, aidés de quelques poignées de résistants courageux dans toute l'Europe, n'avaient pas mis en échec Hitler, nul doute que la Suisse aurait purement et simplement disparu. Sans qu'on lui demande son avis et sans votation populaire. Adieu la Suisse !

L'extrême droite helvétique, y compris ceux qui à droite et à gauche, la considèrent avec une discrète bienveillance, ferait bien de s'en rappeler.

Il y a toutefois un point sur lequel ces nazillons ont raison. L’UE souffre d’un déficit de démocratie. C’est sans doute ce qui lui a permis d’avancer parfois à marches forcées, mais elle ne sortira pas de la crise actuelle en se contentant de traités avalisés à Bruxelles. Les peuples doivent avoir leur mot à dire et il est à peu près certain que si la Constitution européenne avait été plus démocratique, les nonistes n’auraient pas obtenu de majorité contre elle, ni en France, ni en Hollande.

Plus de démocratie, c’est par exemple prévoir, comme en Suisse le maintien de l’autonomie locale ainsi que le droit de référendum et d’initiative, qui autorisent le peuple à donner son avis et même à refuser une loi dont il ne voudrait pas.     

 

700 ANS D’EQUILIBRE

Depuis plus de 700 ans, la Suisse modifie sans cesse la répartition des taches entre les cantons et l’état central. C’est une recherche incessante d’équilibre des pouvoirs entre ce qui ressort des autorités locales et ce qui doit être délégué au gouvernement fédéral. Cela sort même du cadre politique puisque d’innombrables associations et même quelques entreprises fonctionnent selon cette logique de délégations cantonales.

L’avantage du système, c’est que les institutions sont ainsi bien plus proches des gens, plus sensibles à leurs préoccupations et mieux gérées, parce que les compétences locales sont mises à contribution localement. L’inconvénient, c’est que le système est coûteux et lent. Il n’existe guère de concurrence sur les petits marchés cantonaux très réglementés et le protectionnisme comme le copinage ou les pactes d’actionnaires sont monnaie courante. Du coup l’ouverture à l’Europe apporte un vrai courant d’air frais, en diversifiant la concurrence et en décloisonnant les marchés.

En matière d’administration en revanche, les Suisses ont toujours été favorables aux structures légères et simples, précisément parce que leurs administrations cantonales se retrouvent de fait en concurrence, dans bien des domaines, y compris sur le plan fiscal. Il est facile de comparer leur efficacité réciproque, d’un canton à l’autre, et si la base de la fiscalité est fédérale, un pourcentage important est laissé à l’appréciation des cantons.

Il existe une péréquation cantonale, qui redistribue une partie de la manne fiscale aux cantons les plus pauvres. La monnaie est fédérale, bien sûr, de même que quelques administrations comme l’armée, les grands travaux d’aménagement, l’orientation de la recherche scientifique ou les autoroutes. La poste ou les télécoms sont sur la sellette des privatisations. Mais l’instruction publique, la police, l’essentiel de la culture et dans une large mesure, l’économie sont gérées localement. On peut s’inspirer de cet exemple pour bâtir un état monde où seul serait centralisé l’essentiel, comme l’armée, la monnaie, la fiscalité et l’aide au développement.

 

FISCALITE HELVETIQUE

Devinez ce que l’on trouve si l’on tape ces deux mots sur Internet : fiscalité suisse. Presque autant de pages que sur Britney Spears… et bien davantage que sur Arnaud (de) Montebourg. Notamment quelques tirades haineuses à l’encontre de ce dernier dans les blogs suisses et beaucoup plus, encore plus haineuses, à l’encontre des prévaricateurs helvétiques dans les blogs français.

Depuis, la crise est passée par là, et la Suisse, comme les autres paradis fiscaux, tente de faire profil bas. Les Etats-Unis, l'UE, le G20 et même l'OCDE, dont la Suisse est membre, ont sonné la charge. Les dirigeants suisses, économiques et politiques, ont senti le vent et sonné la retraite sur une ligne de défense honorable.

D'accord pour supprimer la protection de l'évasion fiscale, mais à condition que tous les paradis fiscaux en fassent autant (notamment tous ceux qui dépendent de Londres et de Washington) pour rétablir une concurrence loyale entre places financières. Et ouverture de négociations bilatérales, en vue notamment d'une sortie honorable pour les déposants qui avaient placé leur fortune sous l'ancien système, dans lequel les paradis fiscaux étaient implicitement reconnus et acceptés par l'économie mondiale et les Gouvernements.

La Suisse a du faire là une pesée d'intérêts déchirante entre ses exportations, qui sont la base de son économie et la finance qui en est le pilier. Sans l’apport du secteur financier, dont l’évasion fiscale était un ressort puissant, l’économie helvétique, genevoise en particulier, aurait été incapable de financer la solidarité, les services publics et tout ce qui fait qu’on vit plutôt mieux qu’ailleurs, sur les bords du Léman.

Les populistes de gauche et de droite osent encore prétendre que la Suisse doit sa réussite aux bras noueux de ses travailleurs et à leur nombre d’heures de travail, ou plutôt leur nombre d’heures au travail, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. C’est connu, y en a point comme nous, et Hitler n’a pas attaqué l’Helvétie parce qu’il en avait peur… Glissons. Sans épiloguer sur la productivité comparée des travailleurs de différents pays, c’est incontestablement le fait de disposer du fruit de l’évasion fiscale mondiale qui a favorisé l’essor exceptionnel de l’économie suisse dans la seconde moitié du XXème siècle... qui est aujourd'hui la plus endettée au monde par habitant.

Rapporté à l’inflation et aux taux de change en comparaison mondiale, l’argent emprunté par les entreprises suisses coûtait moins cher qu’ailleurs. Tout le monde en a bénéficié et, paix sociale oblige, les travailleurs suisses gagnaient deux fois plus que leurs homologues européens, les prix helvétiques n’étant plus chers que de 20 % en moyenne.

Depuis, la mondialisation est passée par là et les entreprises suisses doivent s’aligner sur le reste du monde. Le fameux consensus helvétique bat de l'aile, les grandes banques ne prêtent plus aux PME et les entreprises ristournent moins aux travailleurs, pour conserver la meilleure part au capital. A Genève, les salaires de l’économie intérieure stagnent, y compris ceux des petits patrons, alors que jusqu'à la crise, ils continuaient de s’envoler pour toutes les entreprises très concurrentielles axées sur l’exportation, qui engagent du personnel hyper qualifié, souvent étranger.

La productivité mirifique de la main d’œuvre suisse ne fait plus illusion et en dépit du protectionnisme (les entreprises étrangères travaillant en Suisse ont l'obligation de verser des salaires aux normes suisses), la situation des employés indigènes peu qualifiés se péjore. Les Suisses sont aujourd'hui conscients d'avoir bien profité du secret bancaire, et sa disparition programmée leur fait tout drôle. Leur situation est à bien des égards exemplaire de ce qui va arriver, a déjà commencé d’arriver, à l’ensemble de nos sociétés occidentales.

 

HISTOIRE DE POURCENTAGE

Les médias suisses publient le montant de la retenue fiscale sur les intérêts générés par les fonds off-shore européens engrangés dans les Banques suisses : 536,7 millions de Francs en 2006. L’Union européenne va en toucher les ¾, soit 402,5 millions, tandis que la Confédération en conservera le quart pour ses frais d’encaissement, soit 134 millions dont 10% iront aux cantons. Pas mal, d’autant que les frais, concrètement, ce sont les banques qui les assument ! Cet impôt, fruit des accords bilatéraux entre la Suisse et l’Union européenne, prévoit que la Confédération prélève 15% des intérêts que les clients européens des banques suisses perçoivent sur le travail silencieux de leur argent placés dans les coffres helvétiques.

Ces 15% seront ultérieurement portés à 35%. L’intérêt fondamental de ce chiffre, c’est qu’il permet de calculer le montant des intérêts versés sur des comptes européens en Suisse : 3 milliards 578 millions de Francs et donc d’évaluer le montant des dépôts privés européens en Suisse. En estimant que les intérêts versés représentent en moyenne, par année, 10% de la somme déposée, on parvient à une somme qui doit se situer entre 30 et 40 milliards et qui paraît… au-dessous de la réalité !

Ces quelques dizaines de milliards font travailler d'abord l’économie suisse même si une partie est redirigée vers l’économie européenne. Y compris sous forme d'investissements dans les entreprises possédées par les déposants d'ailleurs... Pour les finances globales du pays et de l'UE, c’est comme si chaque suisse disposait de 5000 francs d’épargne supplémentaire, et chaque européen de 100 Francs d’épargne en moins.

Surtout, fiscalement, ces fonds rapporteraient bien davantage à l’UE et à ses membres s’ils étaient normalement imposés dans leurs pays respectifs, soit dans l’ordre l’Allemagne (qui reçoit 103,4 millions), l’Italie (103 millions), la France (50 millions), la Grande-Bretagne (31,9 millions) et l’Espagne (30,2millions). A noter que les deux pays où l’évasion fiscale est la plus forte, l’Allemagne et l’Italie, sont aussi ceux qui avaient mis en place une politique d’amnistie fiscale. D’où l’on peut en tirer plusieurs hypothèses contradictoires :

L’amnistie fiscale ne fonctionne pas ou alors, une fois qu’elle a eu fonctionné pour légaliser les fonds off-shore, les contribuables allemands et italiens ont ensuite replacé leur argent en Suisse, en toute légalité cette fois.

L’imposition fiscale prohibitive de l’Allemagne et de l’Italie a engendré une telle évasion fiscale qu’elle a rendu l‘amnistie nécessaire. Quid alors de la situation en France ? Est-ce l’imposition fiscale qui est moins confiscatoire, contrairement à ce qui se dit en politique, où les français qui sont plus civiques ? Ou moins riches ?

A moins qu'ils ne placent de plus en plus souvent leur argent en Belgique et à Londres. Sans compter qu’il existait des moyens de contourner l’obligation de déclaration fiscale pour les fonds européens en Suisse. Souhaitons que les nouvelles réglementations remettent de l'ordre dans tout cela.

 

DECONFITURE BANCAIRE

Début 2009, la Banque Nationale Suisse a planté les freins, pour faire baisser le Franc Suisse, qui du fait d'un afflux de fonds étrangers soucieux de sécurité, prenait l'ascenseur. Le Monde a utilisé le terme de dévaluation, affirmant qu'il s'agissait de sauver les exportations helvétiques. De fait, si celles-ci continuent de diminuer au rythme des derniers mois, la Suisse n'exportera plus rien sous peu. Cependant, selon l'économiste Pierre Leconte, la cause est ailleurs. Il s'agit de sauver les engagements de crédits en Francs Suisses des pays de l'est européen, qui ont servi à financer le boom immobilier dans l'ex Pacte de Varsovie ces dernières années.

Tant que le bâtiment allait, et surtout que l'avion de l'économie mondiale planait, tout allait bien. Lorsque celui-ci c'est crashé, les monnaies de l'est ont commencé à creuser les fondations de la  cave, face au Franc Suisse. Du coup, des millions de nouveaux petits propriétaires ne peuvent plus honorer leurs traites.

D'où la baisse du Franc, non pas pour sauver la paix sociale des pays de l'est, encore que ce point soit loin d'être négligeable, mais parce que si les crédits ne sont plus honorés, les deux grandes banques suisses se retrouvent piégées une fois de plus: l'argent qu'elles ont prêté ne leur appartient pas, elles sont elles-mêmes endettées jusqu'au cou. Plus de 700 milliards, rien que dans cette affaire de l'Est, entre le Crédit Suisse et l'UBS, d'après les chiffres qui circulent.

Les deux grandes banques ont atteint des niveaux de puissance mondiale qui les rend impossibles à contrôler/sécuriser par la BNS qui n'en a tout simplement plus les moyens, leurs encours dépassant plusieurs fois les capacités de l'ensemble du pays.

La bonne nouvelle, c'est que la Suisse n'en est pas encore au point de la place financière britannique, de loin la plus amochée du vieux continent, qui a du prestement nationaliser TOUTES ses banques et qui se retrouve dans une situation d'autant plus périlleuse que contrairement à la France et à l'Allemagne, elle n'a quasiment plus de production industrielle, seul gage de vraie croissance. L'essentiel de son activité est désormais financière et sinistrée... Gouverner c'est prévoir et c'est aussi diversifier!

Autre électrochoc asséné par Leconte, il se pourrait bien que les Banques Mondiales n'aient pas forcément dans leurs coffres tout l'or qu'elles prétendent avoir, grâce à un jeu d'écritures comptables. Comme quoi la créativité est un vilain défaut particulièrement répandu dans les officines financières. Leconte écarte, à regrets, le retour à l'Etalon or, pourtant gage de stabilité financière et de croissance réelle, car personne n'a vraiment intérêt à stopper le jeu de l'avion qu'est l'économie mondiale. Hormis peut-être les chinois qui pourraient avoir envie de le faire atterrir, pour le transformer en simple char, dont ils tiendraient les rênes.

 

LA FIN DU PARADIS

Tout au long de ces cinquante dernières années, vivre en Occident, soit en gros, en Europe occidentale, en Amérique du Nord et au Japon, cela a pu donner l’avant-goût du paradis. Le niveau de vie, le confort et la sécurité, tant physique que sociale ont atteint des sommets inégalés dans l’histoire de l’humanité pour des populations entières. Des potentats et quelques poignées d’aristocrates avaient déjà pu, en quelques occasions, connaître une telle prospérité, mais jamais des pays entiers, des centaines de millions de gens. Ce qui n’a fait que renforcer, aux yeux de ceux qui le contemplaient de l’extérieur, l’image paradisiaque de notre club très privé.

Aujourd’hui c’est fini et nos populations s’en rendent compte. Cela fait quelques temps que les revendications sociales portent davantage sur la préservation des acquis que sur l’obtention de nouveaux avantages. La réalité a éclaté au visage des politiciens avec les référendums sur l’Europe : les classes populaires et la jeunesse sont devenues conservatrices. Phénomènes assez rare dans l’histoire de l’humanité, elles ne se battent plus pour améliorer le monde, mais pour éviter qu’il ne change !

C’est une immense désillusion pour la classe dirigeante occidentale, issue peu ou prou de la génération de 68, qui portait encore en elle d’immenses rêves de monde meilleur. Malheureusement, le vrai problème, ce n’est évidemment pas le réveil comateux des ex-soixante-huitards, mais bien l’impossibilité pour l’occident de maintenir encore longtemps son train de vie. Il va falloir faire des choix, apprendre à changer profondément les habitudes, bousculer les immobilismes. Si politiques et médias ne parviennent pas à le faire comprendre à temps à la population, ce sera la réalité qui s’en chargera, et ce sera pire.

Ce qui condamne notre richesse, notre confort et la paresse qui s’est installée dans notre mode de vie, c’est la conjugaison de la pauvreté insoutenable du reste du monde, qui réclame dorénavant sa part du gâteau et le fait que ledit gâteau a des dimensions finies. On ne pourra pas y découper plus de parts que n’en permettent les ressources de la planète. Or en bien des domaines, on commence à en voir le bout.  Il n’y a pas de solution miracle à ce grand défi du 3ème millénaire. Juste des embryons de piste et de la sueur, du sang et des larmes.

 

NOUVELLE FRONTIERE

Une vaste frontière s’ouvre, au sens westernien d’espace vierge à défricher : la construction de l’Europe et au-delà, la volonté de bâtir un monde multipolaire, sur de nouvelles bases. Ce qui est en train de se passer est plus important, en termes de changements, que les deux guerres mondiales, durant lesquelles les puissances dominantes qui avaient émergé du XIXème siècle se sont fait la guerre.

En ce début de XXIème siècle, ce sont de nouvelles puissances qui se dressent ouvrant potentiellement de nouveaux espaces. Non plus seulement les Etats-Unis, l’Europe et le Japon, mais toute l’Asie et l’Amérique Latine, en attendant l’Afrique. Celle-ci va t elle enfin se réveiller ou sombrer sous la domination de la Chine, qui lui fournit déjà  main d’œuvre spécialisée, réseaux de santé et toutes sortes de produits, à un prix adapté aux maigres possibilités africaines?

Comment se comportera l’Islam ? De manière unitaire, ce qui pourrait faciliter le progrès autant que le compliquer, ou éparpillée ? Dans les pays musulmans, les choses ne vont pas au mieux. Les intégristes, qu’ils soient chiites ou sunnites ont en commun, avec les anciens nationalistes, de vouloir moderniser les terres d’Islam sur le plan des sciences et des techniques. Ce qui n’est de loin pas un mal, mais le problème, c’est le côté obscur de la force, l’oppression de la femme en particulier.

 

L’INTERNATIONALE HUMANISTE

Un sondage mondial réalisé en avril 2007 l’affirme : une nette majorité d’habitants de cette planète aspirent à une coordination mondiale. Malheureusement, les puissants jouent le statu quo, qui leur permet de maintenir leur domination, même s’ils ne font que retarder l’échéance. L’idée néo-cons d’un nouvel empire étasunien, dominant le monde sous couvert de démocratie, a fait long feu avant d’avoir été mise en place. Un nouveau moyen âge parait un futur bien plus probable, toutes les communautés s’étripant les unes contre les autres. L’obscurantisme entend à nouveau dominer les consciences et la science elle-même est mise en cause, pour s’être vendue au plus rémunérateur. 

Le monde a donc un urgent besoin d’une nouvelle Renaissance, qui replace l’homme et l’humanisme au centre de nos préoccupations. La question, c’est comment y parvenir ? Il se pourrait qu’une nouvelle internationale y contribue, constituée de penseurs et d’inventeurs, de faiseurs de ponts davantage que d’agitateurs. Cette internationale humaniste ne serait pas une société secrète, contrairement à la franc-maçonnerie. Elle aurait pignon sur rue et voix au chapitre, notamment sur Internet, constituée davantage pour être un laboratoire d’idée qu’un groupe de pression.

Contrairement à la Fédération Mondialiste qui survit à New York, elle ne devrait pas se contenter d’être une ONG de plus. Il lui faudrait se doter d’objectifs précis et proposer régulièrement des réformes concrètes, en même temps que des thèmes de réflexion futuristes. Elle devrait surtout se construire des relais partout, géographiquement et politiquement, dispenser un message clair et ouvert. Une internationale de la raison qui puisse répondre aux think tanks ultra-libéraux qui pullulent un peu partout, aussi bien qu’aux illuminations terroristes ou aux idéologies collectivistes et communautaristes, figées dans les dogmes du XIXème siècle. 

 

240 FOURMILIERES

Au niveau mondial, les gouvernements des pays riches n’ont plus guère de pouvoirs, acculés qu’ils sont à défendre les intérêts de leur clientèle électorale contre les revendications des pays pauvres, les pressions des multinationales, la concurrence des autres riches, etc… Pour les pays pauvres, agglutinés à l’extrémité inférieure de la chaîne alimentaire, c’est encore pire. Ils se font généralement bouffer tout cru. Les riches prédateurs n’hésitent jamais à adapter leurs propres règles, lorsqu’elles ne les arrangent plus. Depuis la fin de la guerre froide, les injustices flagrantes se sont même multipliées, démolissant un demi-siècle d’efforts de construction du multilatéralisme.

Les états de la planète sont un peu comme 240 fourmilières de taille variable, certaines très grandes, d’autres très petites, qui se partagent les ressources de la Terre, la mettant en coupe réglée. Certaines sont nettement plus puissantes que d’autres et les puissantes, évidemment, font tout pour le rester en cherchant à éviter que les plus faibles leur fassent de l’ombre. Les plus riches font bien un peu de charité de temps à autre, mais rien de vraiment sérieux. Au mieux, 0,7% de leur PNB. La fourmi n’est pas prêteuse, dit-on. Les hommes non plus et c’est peut-être très naturel, mais pas très moral.

Notre rôle sur Terre, pour peu que l’on puisse estimer en avoir un, me semble plutôt devoir être de passer de l’état de nature à l’état d’humanité. Chercher à atteindre sinon la perfection, du moins un stade d’évolution supérieure, dans lequel les lois et la nature seraient utilisées pour améliorer le sort de tous. Cela n’a rien à voir avec l’hypothèse Gaïa, idéologie anti-humaine selon laquelle ce n’est pas l’esprit qui doit triompher, mais l’instinct. L’idée du mondialisme démocratique, c’est au contraire d’utiliser l’instinct et d’apprendre à en tenir compte, pour le mettre au service de l’esprit.  

 

DIEU ENTOMOLOGUE

Ce jour là, le cours de biologie extra-centaurienne du professeur Bzarcos, sur Alpha Centauri ß2, était en ébullition. L’observation in vivo des fourmilières humanoïdes de la 7ème planète du système solaire assurait toujours un grand succès au cours du professeur. C’était son dada depuis sa célèbre thèse sur « L’agressivité naturelle dans les civilisations primitives ». Ses étudiants se délectaient du spectacle des 240 entités humanoïdes réparties sur cette petite planète, qui passaient leur temps à déployer des montagnes de stratégies pour s’approprier les trésors du voisin, n’hésitant pas à s’entretuer au besoin et développant pour cela des technologies aussi coûteuses que sophistiquées pour des êtres si primitifs. La taille même de leurs entités, que les humanoïdes en question appelaient eux-mêmes des « pays », ne semblaient répondre à aucune logique : certaines comptaient plusieurs centaines de millions d’individus, d’autres à peine quelques dizaines de mille. Toutes semblaient pourtant essentiellement occupées à se nuire plutôt qu’à collaborer entre elles.

Les élèves adoraient ce concept tout à fait nouveau pour eux, et volée après volée, la même coutume s’établissait : ils prenaient des paris sur les vainqueurs des diverses joutes et chaque élève adoptait et parrainait l’un des « pays ».

Il arrivait parfois que certains, contre tous les principes de la déontologie scientifique centaurienne, interviennent discrètement dans le champ clos et tentent d’avantager leurs protégés. Cela pouvait se traduire par l’apparition d’un signe dans le ciel d’une bataille, ou même par un rêve glissé dans le cerveau d’un général, ou d’un inventeur…Le jeu était dangereux, car si l’étudiant était pris, il risquait l’exclusion à vie non seulement du cours, mais de l’université toute entière. 

Cette fois cependant, le spectacle semblait menacer de tourner court, au grand désespoir des parieurs. Bzarcos lui-même n’y comprenait rien. Depuis le dernier grand conflit, qui avait dégénéré sur la planète entière et causé des dégâts inégalés, les entités humanoïdes semblaient moins enclines à se combattre. Les différents « pays » s’étaient échangés des émissaires et maintenant les voilà qui se mettaient à s’allier pour partager leurs ressources et  mettre fin au système de l’affrontement. Pour Bzarcos, c’était une catastrophe. Il avait édifié son fonds de commerce sur l’amusante observation de ces disputes incessantes. Le système des paris, sur lequel il prélevait discrètement sa dîme, était sérieusement menacé. Tout d’abord, Bzarcos n’y crut pas. Il était persuadé que le vieux fond belliqueux allait reprendre le dessus. Mais non, la trêve durait. Il y avait bien quelques petits conflits par ci par là, mais rien de vraiment sérieux. La situation était gravissime, les étudiants s’impatientaient. En plus, Bzarcos pour tenter de réamorcer les paris, avait pris un très gros engagement, ce qu’il ne faisait jamais en temps normal. Il avait parié en sous-main sur la fin rapide de la trêve. Pour lui, la tentation était donc grande, très grande, de faire échouer les pourparlers.

 

MESSAGES CELESTES

Bzarcos se décida à envoyer plusieurs messages. Auprès du fils d’un vieux président du plus puissant de tous les pays, un alcoolique un peu débile passionné de jeux de ballon, Bzarcos se fit passer pour son dieu et l’investit d’une mission : « Devenir Président, éliminer les mauvais dieux et faire de son pays le maître du monde, par le fer et le feu». Il envoya le même rêve à un homme politique d’un petit pays qui avait le coq pour emblème. Objectivement, le rêve était encore plus fou dans ce cas, parce que non seulement le pays était plus petit, mais le gars choisi pour briguer la Présidence avait déjà du sang sur les mains aux yeux de son opinion publique. Une casserole qu’il traînait depuis de longues années, qu’il avait passées à déprimer tout seul dans son coin. Pour laisser du temps au temps, il avait longtemps accepté de la jouer profil bas, en rêvant au jour où il prendrait sa revanche. Seulement, il ne croyait pas en dieu et Bzarcos dut, pour lui envoyer un songe, prendre l’aspect de son idole de jeunesse, un vieux barbu dénommé Karl Marx. Il n’eût pas à insister longtemps. Le gars se voyait déjà en Président d’une République hexagonale redevenue vindicative et nationaliste, leader autoproclamé et un peu contre nature de la lutte des travailleuses et travailleurs occidentaux. Les opprimés des pays pauvres n’avaient aucune place dans son plan, mais ce n’était pas grave, ils n’avaient aucune place nulle part de toute façon.

Pour faire bonne mesure, Bzarcos envoya discrètement le même message au premier ministre des grands rivaux héréditaires des coqs, leurs cousins bretons qui occupaient l’île d’en face. Enfin, le même message sur le fond, mais pas sur la forme : les îliens devaient eux aussi devenir les maîtres du monde mais en utilisant l’arme redoutable du libéralisme économique et celle, plus redoutable encore, de la perfidie et du coup de poignard masqué par un sourire éclatant. Ce qui, en soi, ne les changeait pas tellement.

La seule vraie nouveauté, c’était le retour de l’ambition mondiale dans des pays qui depuis le dernier grand étripage majeur avait choisi de contenir leurs ambitions dans des contours plus modestes. Bzarcos envoya encore quelques rêves dans d’immenses pays pauvres et très peuplés en pleine croissance économique, et puis il attendit. Il ne doutait pas une seconde de son succès. Ce qu’il ignorait, c’est que l’un de ses étudiants, qui avait parié gros sur le maintien de la paix, avait surpris son manège. L’étudiant hésita à le dénoncer au doyen, mais il ne possédait d’autre preuve que son seul témoignage. Alors il se décida à envoyer un rêve, lui aussi. Celui d’une 7ème planète pacifiée et unifiée, ne formant plus qu’un seul pays. Evidemment, il ne l’envoya pas à un politicien, qui tout de suite aurait été accusé de volonté hégémonique, mais à quelques citoyens lambda, dont un obscur gratte-papier. Et puis il attendit. Le combat d’idées promettait d’être passionnant.

 

 

LE MACHIN OU LA GUERRE

 

FAIRE LA PAIX

Tant que l’on reste en paix, la négociation fonctionne mieux lorsque tout le monde y gagne un peu, sans que personne n’y perde trop. Mais dès qu’une vraie guerre éclate, la conclusion d’une paix durable implique d’abord qu’il y ait un vainqueur et un vaincu. Mieux vaut que cela soit indiscutable, car le vaincu doit avoir vraiment envie que ça s’arrête. Sinon, comme dans les westerns, il va se relever. Ensuite, mais ensuite seulement, pour enlever tout désir de revanche, le vainqueur doit savoir se montrer magnanime et même aider son adversaire malheureux.

C’est ce que les Etats-Unis ont fait en Allemagne et au Japon. En Irak, cela ne pouvait pas fonctionner. L’armée de Saddam avait certes été vaincue à plate couture, mais pas la résistance. Les Etats-Unis n’étaient pas prêts à écraser les populations civiles qui la soutiennent et au lieu de cela, ils ont préféré humilier l’adversaire qui avait rendu les armes après s’être vaillamment battu. Comme si dans un film, le héros collait dans la boue la figure du gars qui avait cessé de se battre. Comment voulez-vous qu’ils deviennent potes après ça ?

Au Moyen Orient, l’Occident s’obstine à passer pour le gentil, alors qu’il est objectivement l’agresseur. Du coup, il tente de mener une guerre en dentelles, en faisant le moins de dégâts possibles. Ce qui ne résout rien et surtout pas les conflits. Tôt ou tard, ce paradoxe a toutes les chances de déboucher sur une vraie guerre, sans pitié ni merci, au cours de laquelle il faudra bien se résoudre a laisser tomber le masque et agir vraiment en méchants. En tant qu’occidental, je préfère l’alternative « rester gentil et se retirer le plus rapidement possible », en mettant en place une aide massive au développement.

Plus généralement, les tentatives onusiennes de vouloir convaincre des belligérants de faire la paix, de trouver des accords même quand ils n’en ont pas vraiment envie, peuvent-ils inaugurer d’une nouvelle ère de paix, ou sont-elles vouées à l’échec ? Je ne lis guère de réflexion sur le sujet. A quand un Klausewitz, ou un Machiavel de l’art de faire la paix ?

 

ANGELISME

On ne peut pas gagner proprement une vraie guerre contre un vrai peuple. Pour mémoire, la victoire des Démocraties durant la seconde guerre mondiale n’a pas été propre. Elle a été obtenue au prix de massacres de populations civiles et de biens culturels précieux sous des bombardements massifs et/ou nucléaires, en plus d’une alliance avec l’une des pires dictatures de l’histoire, qui s’est chargée de sacrifier des dizaines de millions d’hommes à la victoire.

Glissons sur l’utilisation réitérée, par les services secrets alliés, de méthodes pour le moins douteuses, comme le sacrifice délibéré de centaines d’agents aux fins de crédibiliser une opération d’intoxication… Cependant, si les vainqueurs de 45 avaient, sans trop d’états d’âme, passablement de sang sur les mains, ils en avaient moins que leurs adversaires et pouvaient légitimement s’appeler les gentils, les libérateurs. Dans les guerres qui ont suivi, en Indochine, en Algérie, puis au Vietnam et finalement en Irak, c’était moins évident. Nous autres occidentaux n’étions pas chez nous. Du coup, indépendamment des conventions de Genève, toutes les procédures militaires occidentales se sont heurtées à ce dilemme : massacrer ou plier bagage.

Les Russes en Afghanistan ou en Tchétchénie ont rencontré le même problème. Pour faire reculer l’ennemi, il en a toujours été de même : il n’y a pas de guerre propre et pour gagner, il faut tuer, détruire, éliminer et bien souvent ensuite, opprimer pour vaincre les résistances. La guerre à épisodes que mène Israël en Palestine et au Liban n’est pas non plus très propre et s’en prend régulièrement aux populations civiles, mais généralement sans excès, hormis quelques massacres non élucidés comme Sabra et Chatila. Ce qui nous ramène à l’autre plateau de la balance : en l’absence de moyens radicaux, le conflit s’éternise…

 

PROLIFERATION ATOMIQUE

Vaut-il mieux laisser les intégristes prendre le pouvoir, comme en Iran, avec l’espoir, jusqu’à présent déçu, d’une remise en cause de leur politique par les Iraniens eux-mêmes, ou au contraire, comme en Algérie, entraver un processus démocratique et bloquer leur marche vers le pouvoir, fût ce au prix de dizaines de milliers de morts ?

On peut espérer qu’un développement laissant de côté les pays se mettant d’eux mêmes à l’écart finirait par convaincre les populations concernées de changer de système. Cela a bien marché avec l’URSS, pourquoi pas avec l’Iran ? Avec l’URSS, ça a marché, mais cela a tout de même pris plus de 70 ans et durant tout ce temps, la planète a vécu sous la menace d’une confrontation violente, nucléaire sur les 40 dernières années.

C’est la hantise de Bush et de tous les stratèges occidentaux : l’arrivée au pouvoir d’une idéologie fondamentaliste dans un pays suffisamment développé, technologiquement, pour fabriquer et utiliser l’arme nucléaire. Rien que dans le monde islamique, il en existe un certain nombre au sein desquels les intégristes sont puissants: l’Iran, l’Irak, l’Egypte, le Pakistan, l’Algérie…

 

DANS LA PEAU DE L’AUTRE

D’un point de vue moral, le choix est clair : si l’on poursuit dans une logique du chacun pour soi et d’entités nationales indépendantes, il n’existe aucune justification pour qu’un pays souverain impose sa loi à un autre. Si en revanche on admet la logique d’une bonne gouvernance mondiale et démocratique, on peut exiger le respect de règles communes, excluant notamment la fabrication de bombes atomiques chacun dans son coin. Cela implique bien sûr la prise en charge collective des problèmes de chacun, donc une solidarité économique d’un tout autre ordre que celle que l’on connaît aujourd’hui.

La mise au ban des contrevenants prendrait alors tout son sens et, accompagnée d’un blocus, véritable cordon sanitaire, pourrait devenir une arme réellement efficace. Dans tous les cas, si contrainte il doit y avoir, mieux vaut ensuite la faire oublier au plus vite. Rappeler sans cesse que telle ou telle décision découle d’un rapport de forces ne fait qu’alimenter la haine dans les yeux du vaincu. Au moment de conclure des négociations, tous les négociateurs devraient moralement se demander si l’adversaire s’en sort honorablement ou non. Si la réponse est non, ils ont mal fait leur boulot, car le problème a toutes les chances de se représenter à l’avenir, sous une forme ou sous une autre.

 

REFORMER L’OMU

Même si certains auteurs prétendent dénier un sens à l’histoire, on peut constater qu’elle évolue dans une direction assez bien définie. Elle emprunte toutes sortes de chemins de traverses, de raidillons, de culs de sacs ou de zigzags, mais en gros, sa direction naturelle semble aller vers plus de justice, davantage de confort social et la constitution de groupes humains de plus en plus importants et interconnectés. D’ailleurs, même si ce n’était pas l’évolution naturelle, il en va de la dignité humaine de faire en sorte qu’il en soit ainsi. Après tout, l’Histoire, c’est nous qui la faisons.

Que cela se produise avec l’ONU, ou à travers l’UE qui s’agrandit, voire même grâce aux Etats-Unis qui accorderaient, dans un premier temps, un demi droit de vote à tous les citoyens du monde lors du choix de leur président – ce qu'ils ont fait en pratique en élisant Obama - cela n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est d’avancer dans cette direction. Pour commencer, l’ONU devrait changer de nom, ne plus s’appeler Organisation des Nations Unies, mais l’OMU : Organisation Mondiale d’Unification. On n’en prend pas le chemin, mais il est encore temps de changer de direction.

Il faut évidemment commencer par le renouvellement du Conseil de sécurité, mais pas en adjoignant simplement de nouveaux membres. La réforme doit être plus radicale pour marquer les esprits. Les nouveaux membres permanents pourraient être l’Alena (USA, Canada, Mexique), l’UE élargie, la Fédération des Républiques de Russie, la Chine, l’Inde, l’Union Africaine, l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI), l’ASEAN (étendue à toute l’Asie hors Chine, Inde et OCI), le Mercosur (étendu à toute l’Amérique latine hors Mexique) et la Zone Pacifique. 

Chaque pays ne pourrait évidemment faire partie que d’un ensemble, à choix, le Mexique pouvant choisir de rejoindre l’Alena ou le Mercosur, le Pakistan de s’unir à l’Inde ou de se fondre dans l’OCI, voire même de demander son adhésion à l’ASEAN.

Chaque entité géographique devrait établir son règlement interne assurant un équilibre équitable entre grands et petits pays. L’autonomie, y compris budgétaire, des petites entités administratives (ou cantons) serait accrue à l’intérieur même des pays. Six Etats-nations traditionnels, déjà membres au travers d’un macro organisme, participeraient aux débats et aux décisions du Conseil de Sécurité, élus pour deux ans par leurs pairs. Enfin, le droit de veto serait supprimé. L’usage diplomatique serait de tenter de parvenir au consensus, mais il s’agirait d’un but, non d’une obligation. La voix du Président, (élu par l’Assemblée Générale, pour 5 ans renouvelables une fois) serait décisive en cas d’égalité des votes au sein du Conseil de Sécurité. Selon le type de sujets, une majorité absolue ou des 2/3 serait requise.

L’assemblée générale deviendrait une Assemblée de 700 députés élus, sur la base de 1 représentant pour 10 millions d’habitants. Les cantons, collectivités territoriales de base, enverraient leurs propres délégués, par tournus, auprès d’une seconde assemblée faisant office de Sénat. 

Un correctif incitant à réduire la natalité serait également introduit avec une prime au contrôle des naissances, pour ne pas inciter les grands ensembles à privilégier la croissance démographique aux fins d’augmenter leur représentativité, alors que c’est contraire aux intérêts de l’humanité.

A noter que le dernier G20 de Londres a conforté la logique des ensembles à l'échelle d'un continent ou d'un sous-continent.

 

DEPUIS LA SDN

Dans le système actuel, il est totalement anormal que St Kitts et Nevis, qui comptent à peine quelques dizaines de milliers d’habitants puissent disposer de la même voix que la Chine, qui en compte 30 000 fois plus. C’est inconcevable et c’est pourtant le système que nous avons conçu. La voix d’un seul kiribatien ne doit plus valoir celle de plusieurs dizaines de milliers d’hindous. D’un autre côté, il importe d’assurer la protection des petites entités. Le Liechtenstein, Malte ou le Vanuatu doivent pouvoir exister de manière autonome dans le concert des nations s’ils le désirent. Et le Tibet ou Hong Kong aussi, même si cela paraît nettement plus compliqué à imposer.

La réforme de l’ONU est paralysée par les antagonismes nationaux et les intérêts particuliers. Le Machin ne fonctionne plus, en tout cas pas comme il le devrait. Ce n’est pas le cas des organismes spécialisés (OMS, OMM, OMPI, BIT etc…) qui eux jouent leur rôle à peu près correctement. Mais sur le plan politique, on semble revenu à la pire époque de la SDN. Les Etats-Unis y ont leur part de responsabilité, même s’ils sont également à l‘origine de la création du « Machin ».

A l’époque de la SDN, le Président Wilson et ses partisans s’opposaient violemment, à Washington, aux ennemis de ce que l’on n’appelait pas encore le multilatéralisme. Emmenés par le sénateur Fullbright, ces derniers réussirent à limiter le rôle de la SDN et le degré d’intégration de ses états membres, en faisant voter, aux Etats-Unis même, des lois qui empêchaient Wilson d’aller aussi loin qu’il en rêvait, dans la mise ne place d’une gouvernance mondiale. En 45 ce fut la même chose, les isolationnistes insistèrent pour préserver l’autonomie des Etats-Unis, garante de leur suprématie croissante. En 1945, les partisans du multilatéralisme parvinrent cependant à décrocher quelques concessions de plus qu’en 1918. Faudra-t-il une 3ème conflagration mondiale pour convaincre l’humanité de la nécessité d’une gouvernance mondiale ?

 

JUSTIFICATION ARMEE

Jusqu'en janvier 2009, les Etats-Unis menés par les néo-cons de la droite Bushienne refusaient les modifications susceptibles d'améliorer la démocratie au sein de l’assemblée des nations. Ils faisaient obstacle à toute réforme risquant de rogner leurs prérogatives, tout en accusant officiellement l’organisation de paralysie. Attendons de voir si Obama va casser la baraque.

La notion de membre permanent ne repose toujours que sur une justification militaire. Ils sont 5, USA, Russie, Chine, Grande Bretagne et France, à posséder de fait les cinq armées les plus redoutables du monde, à la fois puissances atomiques et technologiques, capables d’entretenir et déployer en permanence et à distance, un déluge de feu sur l’adversaire. Si ce critère est certes politique, il n’en est pas moins immoral. D’autres pays, l’Allemagne ou le Japon notamment, pourraient être aussi puissants s’ils le voulaient mais, vaincus lors de la dernière guerre, ils ne le souhaitent pas. En revanche, les investissements économisés en matière militaire ont été consacrés à des activités autrement plus créatrices et ces pays sont rapidement redevenus des puissances économiques de tout premier plan.

De nouveaux pays émergent à leur tour. L’Inde, le Brésil, demain le Pakistan, l’Indonésie, l‘Iran, le Canada, l’Australie, après-demain le VietNam, l’Afrique du Sud, l’Egypte, le Nigeria, l’Irak pourraient prétendre au statut de puissances dotées de ressources économiques et militaires inspirant le respect. J’en oublie sans doute, mais il est certain que l’on ne peut pas se contenter de perpétuer ad vitam æternam un schéma hérité de 1945.

 

INDEPENDANCE FINANCIERE

L’une des modifications les plus efficaces consisterait à rendre la nouvelle OMU indépendante financièrement des Etats nations, en lui assurant ses propres revenus. Ils proviendraient d’une taxation spécifique qui devrait être au moins suffisante à assurer les frais de fonctionnement de ses différentes organisations et missions, soit tout de même plusieurs centaines de millions par an. Cela pourrait être, par exemple une taxe de 2 ou 3% sur tous les biens, services et nourriture destinés à l’espèce canine dans le monde entier… Oui, oui, cela suffirait. Le meilleur ami de l’homme finançant son organisation supranationale, l’idée aurait du chien non ?

Idéalement, il serait particulièrement intéressant que la nouvelle OMU puisse même se charger directement des procédures de développement dans les pays les moins avancés et les pays en développement (PMA et PVD), parallèlement au rééquilibrage global des richesses. Cela impliquerait un contrôle très strict, pour éviter les détournements, car là on change d’échelle, on parle en centaines de milliards d’argent public.  

La question des détournements onusiens est assez significative des modes de fonctionnement de la finance internationale. Il est question d’introduire une obligation de déclaration annuelle du patrimoine de chaque fonctionnaire, avec justification des enrichissements. Ce qui dissuaderait un arnaqueur du dimanche, mais certainement pas un vrai escroc. Il suffit de disposer d’un domicile fiscal en occident et d’une fortune ailleurs, quelque part, n’importe où en Afrique ou dans un paradis fiscal, pour brouiller les pistes. Pour éviter cela, il suffit d’un contrôle mondial sur les flux financiers, assortie d’une entraide fiscale rigoureuse entre gouvernements… La crise a permis de commencer à en parler, mais on en reste fort loin.

 

MOTIVATION VITALE

Autant qu’il a besoin d’amour et de tranquillité, l’être humain a besoin de projets motivants, méritants qu’il s’y engage et pour lesquels il peut être prêt à se battre. Certains plus que d’autres, minorités agissantes qui constituent, qu’on le veuille ou non, une forme d’élite des groupes humains, un pourcentage de la population qui cherchera toujours à se rapprocher des structures du pouvoir ou à les combattre, voire à s’expatrier. Mais c’est également vrai de l’ensemble de la population : si on leur propose un projet crédible, porteur d’espoir,  les gens sont prêts à le préférer au conservatisme, qui semble leur tendance naturelle.

La perspective d’un mondialisme démocratique peut constituer ce projet fédérateur. Les choses bougent, les mentalités évoluent. Contre le retour du nationalisme, quelques voix éclairées évoquent l’urgence d’une prise en charge collective, mondiale des problèmes. La petite graine a germé, elle fera son chemin. A Genève, dans les milieux internationaux, on l’évoque dans les dîners amicaux et informels, généralement pour écarter aussitôt cette idée utopiste. Mais lorsqu’ils rentrent dans leurs pays, ces internationaux répandent le virus, qui devient une option discutable certes, mais au moins discutée !

 

PARIS FREMIT

A Paris aussi, où l’on a vu grandir l’idée européenne, certains économistes et intellectuels, en marge des cercles politiques traditionnels, commencent ouvertement à évoquer l’idée mondiale. Jean Peyrelevade, professeur d’économie à Polytechnique, banquier de talent et proche conseiller de François Bayrou, était le premier à regretter ouvertement, avant la crise, l’absence de tout débat public sur la mise en place d’un contre-pouvoir politique mondial permettant de piloter la globalisation économique.

C’était quasiment un tabou alors que, comme il le fait remarquer, les dimensions des Etats Nations ne leur permettent plus de boxer dans la vraie catégorie, celle où l’on peut prendre les bonnes décisions pour la gestion du monde. Depuis la crise, cela semble presque devenu un truisme, Jacques Attali et même Sarkozy s'y sont mis...

Délocalisé à Genève, Pascal Lamy, brillant énarque socialiste ou plutôt chrétien de gauche, à la tête du commerce mondial, veut offrir un visage humain à la globalisation. Il est particulièrement bien placé pour en connaître les avantages indéniables et les inconvénients tout aussi patents. Pour tenter d’élaborer des mécanismes de compensation, il travaille avec toutes sortes de sages, sur les cinq continents. Le but est de concevoir les mécanismes qui permettront d’indemniser les victimes et de diminuer le nombre des laissés pour compte de la globalisation, tout en optimisant les avantages.

Son approche a le mérite d’exister, même si certains néolibéraux forcenés peuvent lui reprocher de ne pas laisser le marché régler seul tous les problèmes. Ils reconnaissent dans sa démarche une propension bien française, devenue européenne, à vouloir régler les problèmes par la réglementation. Il est certain que la complexité des réalités mène à des catalogues législatifs de plus en plus touffus. Mais si la réglementation européenne peut faire figure d’usine à gaz, elle n’en pas moins moderne et efficace. Comparaisons chiffrées à l’appui, elle fournit davantage de services, pour un coût moindre, que n’importe quelle administration nationale dans le monde. Un exemple à suivre, donc.

 

L’ETAT MONDIAL

La mutation vers l’OMU impliquerait une démarche commune volontariste, le respect de règles transnationales et l’abandon des égoïsmes nationaux. Pour éviter tout retours à la barbarie antérieure, il faudrait dès que possible zapper l’étage des nationalités, gros facteur de division. Les entités régionales, semi autonomes, géreraient l’essentiel des affaires, armées de simples corps de police. On ne serait plus français, suisse, chinois, togolais ou étasunien, mais languedocien, tessinois, shanghaïen, kabye ou texan.

Il existerait un système fiscal centralisé, ainsi qu’un contrôle mondial des flux financiers, mais chaque entité régionale disposerait d’une certaine autonomie fiscale, autorisant la concurrence dans les limites fixées. L’armée, ou plutôt les armées seraient remplacées par un corps expéditionnaire unique, multiethnique et composé de volontaires multilingues. Dépendant du Conseil de sécurité mondial, il serait seul doté d’armes lourdes, au contraire des polices régionales. La production et le trafic d’armes seraient sévèrement contrôlés.

Les économies réalisées serviraient au financement de lourds investissements structurels dans les pays pauvres. La régulation entre les régions les plus dynamiques et les autres aurait deux objectifs majeurs : réduire les écarts de niveau de vie et développer un système mondial de sécurité sociale. Ce faisant, on réduirait les brusques phénomènes de migration et l’on pourrait peu à peu offrir la libre circulation des personnes : s’ils ont le choix, les gens préfèrent rester chez eux.

La liberté de culte serait assurée partout, pour toutes les croyances respectant une charte commune, garante des libertés individuelles de tous et toutes. Chaque région resterait cependant libre d’adopter des lois spécifiques protégeant certains aspects religieux majoritaires localement… pour autant que cela ne contrevienne ni à la dignité humaine ni au respect des droits fondamentaux.

La législation du travail serait simplifiée, même si là encore les régions bénéficieraient d’une certaine autonomie. Le sens général serait d’aller vers davantage de mobilité et de liberté, dans le respect de l’offre et de la demande. Les statuts d’indépendants seraient valorisés et l’enseignement apprendrait l’autonomie à chacun. Mais ceux qui le désirent pourraient choisir de confier la gestion de leurs affaires administratives et financières à des organismes privés, contrôlés par l’Etat.

 

DES ETATS CONTINENTS

La concurrence entre Etats nations peut avoir certains effets positifs. Il faut bien chercher, mais il doit en exister. Par exemple de favoriser la constitution de pôles de recherche ou de leaders économiques potentiellement concurrents. Rien cependant que l’autonomie accrue des régions et la stimulation de la concurrence entre individus ne puisse avantageusement compenser.

Certains économistes et futurologues estiment cependant plus probable la constitution de grands ensembles à l’échelle des continents, qui pourraient représenter une étape vers la gouvernance mondiale. Ces différents blocs seraient autonomes et se gèreraient à leur idée à l’intérieur, tout en participant à un conseil mondial qui n’aurait qu’un rôle de coordination, sans possibilité coercitive. Un peu comme la commission de Bruxelles dans les premiers temps de l’Europe à 6.

Ces blocs seraient plus ou moins comparables en termes de population et de ressources, tout en intégrant des notions de proximité culturelle. Les deux Amériques, l’Eurafrique, la Chine et l’Asie du Sud-est, le monde hindo musulman pourraient constituer de telles entités autonomes, disposant chacune de réserves équitables en matière de ressources naturelles, à charge pour elles d’en faire profiter toutes leurs populations par un rééquilibrage interne.

Je crains cependant que les découpages de marchands de tapis nécessaires à la formation d’entités équilibrées feraient courir d’immenses risques à la paix mondiale. Certains grands risqueraient d’autant plus de chercher à tirer leur épingle du jeu que les règles seraient confuses et les rivalités toujours présentes. Par ailleurs, il y a longtemps que la globalisation réelle a largement dépassé ce stade « continental » sur le plan des échanges économiques.

 

SUBSIDIARITE SUISSE

S’il est un domaine où il nous faut apprendre de la Suisse, c’est en matière de subsidiarité des taches politiques. Qui fait quoi, à quel niveau, communal, cantonal ou fédéral ? C’est une réflexion permanente à mener, car la réponse optimale varie avec le temps. L’évolution des techniques de transport et de communication, ainsi que des opinions publiques sont des variables fortes. Le débat ne se mène pas uniquement au niveau de l’Etat central : tout le monde y participe.

Fondamentalement, les cantons demeurent des Etats partiellement souverains. Ils ne font que déléguer une partie de leur souveraineté à l’Etat central, qui ne décide jamais seul. Une loi peut être attaquée par le peuple et rejetée si elle n’obtient pas à la fois la majorité des individus sur l’ensemble du territoire et la majorité dans au moins la moitié des cantons. Imagine-t-on, en France, les régions être consultées et pouvoir voter sur ce que doivent être ou non leurs prérogatives ?

Selon l’exemple de subsidiarité helvétique, l’état central mondial devrait limiter ses interventions à quelques grands domaines : la finance mondiale, le développement, l’énergie et la sécurité militaire. Il devrait contrôlerait ainsi les échanges bancaires, la fiscalité, la fabrication d’armes et la répartition des fonds d’investissements structurels, pour rattraper les retards accumulés par les régions pauvres. Tout le reste pourrait être laissé à l’appréciation des régions autonomes, libres de se concurrencer équitablement.

 

AVEC LES NATIONS

Moins utopique, l’alternative pragmatique serait d’envisager les mesures nécessaires à travers les Etats nations existants, en se contentant de renforcer le multilatéralisme. En théorie, même la réduction des armées au profit d’un corps commun pourrait être envisagée par le biais d’accords successifs, comme ce fut le cas pour la désescalade américano-soviétique en matière de missiles nucléaires.

Chirac et la France ont déjà réclamé la constitution d’une Organisation Mondiale du Développement, l’OMD  qui remplacerait le PNUD. Elle serait dotée de pouvoirs accrus pour mener à bien le rééquilibrage des rapports Nord Sud. Son siège serait à Genève évidemment, puisque l’on appelle déjà la cité de Calvin « capitale du monde en développement ».

Les questions fiscales et bancaires constitueraient l’autre grand chantier, mais à la limite, en tant que spécialiste des questions de concurrence internationale, une OMC aux objectifs redéfinis pourrait s’en charger, appuyée sur une Banque des Règlements Internationaux (BRRI) sérieusement renforcée. Là encore, elles seraient évidemment basées à Bâle ou à Genève, pour profiter du savoir faire accumulé en la matière. Cela compenserait pour l’économie locale le manque à gagner découlant de l’abandon du secret bancaire, corollaire indispensable d’un contrôle mondial des flux financiers. Accessoirement, tout le monde sait que les meilleurs gabelous sont d’anciens contrebandiers.

Tout cela n’est qu’une question de volonté politique. La réduction drastique des dépenses militaires et la suppression des paradis fiscaux permettraient largement de sortir les pays pauvres de l’ornière. La population de la planète dans son ensemble serait alors assurée d’un niveau de vie décent. Tout le monde y gagnerait. En sécurité globale, mais aussi en emplois à moyen terme : la consommation de biens en tous genres s’en trouverait dopée, y compris ceux que nous produisons en occident.

Le problème écologique en revanche s’en trouverait aggravé. La consommation accrue d’énergie et de matières premières, ainsi que la production de rejets divers, exerceraient un effet négatif sur les équilibres environnementaux. Le problème est de taille planétaire. Là aussi cependant il existe des pistes, explorées sous le chapitre Oikos Logos.

 

 

LA FONCTION INTERNATIONALE

 

DISTORSIONS

La taille d’une structure a-t-elle nécessairement un effet négatif sur le degré d’honnêteté de ses agents ? De fait, plus les intérêts en jeu sont énormes, plus les tentations augmentent et plus les détournements sont spectaculaires. A l’inverse, plus un responsable a des fonctions étendues et un salaire en rapport, plus son employeur est fondé à se montrer exigeant sur sa qualité intellectuelle et sa probité morale… Et donc féroce en cas de manquement. Or avec une gouvernance mondiale, il devient difficile de se cacher quelque part. 

En réalité, les affaires de famille et d’amitié peuvent troubler les gestions les plus rigoureuses, dans les petites structures au moins autant que dans les grandes. Ainsi à Genève, bourgade de 240 000 habitants où tout le monde se fréquente dans une promiscuité contagieuse, on ne compte plus les scandales. Le dernier en date étant l’achat d’un immeuble par l’administration municipale, à trois fois sa valeur estimée, pour embêter l’administration cantonale qui le voulait aussi. Avec en prime un maquillage des comptes pour tenter de dissimuler une partie des surcoûts. Les édiles responsables (de gauche) ont refusé de démissionner et leur majorité du conseil municipal les a soutenus… Tout en les convainquant fermement de ne pas se représenter.

La qualité des règlements, des procédures et des contrôles, en matière d’administration publique et privée, reste le meilleur garde-fou possible contre les escrocs et les incapables. Les économies d’échelle autorisées par une centralisation des structures sont bien supérieures aux risques accrus en cas de détournement. Reste que ce sont toujours des hommes qui sont à la manœuvre, avec leurs histoires, leurs intérêts personnels et leurs défaillances, autant de grains de sable potentiels susceptibles d’enrayer les machines les mieux huilées.

 

AMBASSADEUR FELON

5 heures du matin, à Hong Kong, dans une négociation internationale. L’ambassadeur d’un petit pays d’Amérique centrale fait curieusement capoter un accord mondial de libre-échange. Voyant la solution en vue, après une nuit entière de tractations acharnées, il s’est mis tout à coup à défendre une position contraire aux intérêts de son pays, remettant en cause toutes les discussions passées. Suspension de séance… Tout le monde s’interroge… Jusqu’à ce que l’émissaire étasunien fasse profiter ses collègues de l’information que vient de lui communiquer la CIA : la famille du gars possède dans son pays un monopole de fait sur le commerce des produits objets de la négociation. Il n’a donc aucun intérêt personnel à voir se libéraliser les échanges, qui profiteraient cependant largement aux classes laborieuses de son pays.

Ce matin-là, l’ambassadeur félon fut sorti manu militari par le Président de séance et l’accord fut conclu sans lui. On peut toutefois se demander comment un type aussi mal impliqué a pu être nommé à ce poste par son pays ? Et s’étonner (le doit-on vraiment ?)  de la qualité des services de renseignements étasuniens, capables de fournir au pied levé ce type de renseignement en quelques minutes…

 

ADMINISTRER L’ADMINISTRATION

C’est un fait, l’ONU et ses organisations souffrent d’une corruption profonde et de disfonctionnements considérables. Même s’il n’est pas d’activité humaine sans brebis galeuse, le ménage est nécessaire si l’on veut développer le multilatéralisme. Accessoirement, cela permettra d’économiser des fonds utiles au développement.

L’un des problèmes concerne la gestion du personnel. En cas de crise sur le terrain, l’organisation envoie des gens compétents et disponibles (donc sans contrat fixe), qu’elle pressure avec leur accord, ceux-ci espérant décrocher un job régulier. La crise résolue, ils sont remerciés ou renvoyés ailleurs, toujours en urgence. Débarquent alors les gestionnaires du quotidien, qui eux sont des fonctionnaires. Parfois pistonnés, membres de la famille d’untel, protégés divers, promus sur canapés ou fonctionnaires de tel ou Etat contributeur à placer stratégiquement : qui ne s’en douterait, l’ONU est un nid d’espions.

Les fonctionnaires vont pouvoir se contenter de voir venir, jusqu’à la prochaine crise… qui justifiera l’envoi de nouveaux forçats intérimaires… De même, un fonctionnaire flemmard ou incompétent, mais syndiqué, sera fréquemment recasé dans un autre service, à la place d’un intérimaire compétent sur le point d’être nommé. Paradoxalement, ces injustices sont renforcées par les restrictions budgétaires exigées par les Etats membres pour les combattre. Elles ont en effet pour but d’éviter de se retrouver avec deux fonctionnaires indéboulonnables et paresseux, lorsque le second aura été titularisé à son tour.

Il n’y a certes pas de règle miracle, mais la suppression du statut de fonctionnaire à vie paraît constituer une solution équitable, à défaut d’être parfaite : vu le haut niveau de salaire et d’avantages accordé au personnel international, une formule de contrats de deux ou quatre ans renouvelables paraît tout à fait justifiée.

Le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR), prévoit par exemple l’obligation pour tous ses fonctionnaires, dès l’embauche, de passer régulièrement deux années sur le terrain. Ce qui pose de gros problèmes à des pères ou des mères de famille quadras ou quinquagénaires qui n’ont pas tous envie de se retrouver à 12 000 km de leur foyer durant de longs mois. En plus, il est généralement hors de question d’envoyer une famille sur les « terrains » d’intervention du HCR. Certes, ces fonctionnaires sont payés pour cela et ils l’acceptent, mais le taux de divorce est particulièrement élevé dans l’organisation.

Le CICR, Comité International de la Croix Rouge, préfère employer une grande majorité de jeunes, qui restent quelques années au service de l’organisation avant de changer de métier. Les voyages forment la jeunesse, ils bénéficient donc d’une formation peu commune. Mais ils s’en vont lorsque leur expérience professionnelle est optimale, tandis que les bénéficiaires de l’aide ont souvent du essuyer les plâtres de leur inexpérience. D’un autre côté le fol enthousiasme des jeunes, qui leur permet de déplacer des montagnes sur le terrain, finirait sans doute par s’étioler s’ils restaient plus longtemps.

 

EXPERTS AFRICAINS

L’Afrique est le grand laissé pour compte du partage des richesses mondiales. Au niveau des ressources naturelles, elle est plus que bien pourvue, mais elle ne produit pas de biens manufacturés, et doit donc importer presque tout. L’abaissement du prix des biens manufacturés et l’élévation de celui des matières premières, dans les deux cas sous la pression de la Chine, va-t-elle lui permettre de redresser la pente ?

Elle aurait en tout cas le plus grand besoin de disposer de ses propres experts dans les négociations internationales. Des techniciens et diplomates compétents, qui ne soient pas formés et rétribués par l’UE, les pays scandinaves ou la France, comme c’est le cas actuellement. Scandinaves et néerlandais paient notamment le salaire de fonctionnaires internationaux provenant de pays qui n’ont pas les moyens de le faire eux-mêmes. L’UE met également ses spécialistes à la disposition des pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) dans les négociations internationales. De son côté, l’OMC organise des programmes de formation dans le cadre de l’aide au développement… programmes financés évidemment par les pays riches.

Tôt ou tard cependant, ces programmes d’assistance génèrent des conflits d’intérêts. Il est délicat et pénible de mordre la main qui vous nourrit. On ne peut pas bien représenter son pays ou sa région, en étant rétribué par d’autres, surtout lorsque les intérêts des uns et des autres deviennent contradictoires. Ces experts pourraient être choisis et rétribués par l’Organisation mondiale elle-même, mais cela n’évacue pas entièrement le risque de conflit.

Lorsqu’un fonctionnaire international est nommé, il prête serment de servir les intérêts de l’organisation qui l’engage avant ceux de son propre pays. C’est salutaire, les intérêts de tous ensemble pouvant contredire ceux d’un des membres. Les fonctionnaires internationaux doivent donc être au service de l’ensemble même si certains, étasuniens et russes en tête, tendent à l’oublier. 

Pour se défendre dans les instances internationales, l’Afrique doit se donner les moyens de former ses propres spécialistes et de les rétribuer à leur juste valeur, en s’abstenant d’attribuer ces postes stratégiques à des amis politiques ou ethniques incompétents. C’est inhabituel et coûteux, mais l’Afrique parvient bien à le faire pour ses joueurs de foot, qui coûtent encore plus cher. Pour l’image et la cohésion sociale, le foot est certainement plus porteur à court terme que les négociations internationales… Mais à long terme ?

 

CORRUPTION & ARNAQUES

Lorsque j’entends de bons connaisseurs du monde international se plaindre de ce que la corruption est trop souvent le fait des Africains, j’ai tendance à sortir mon revolver (virtuel), pour les fusiller (verbalement) séance tenante. Mais je dois dire que j’ai de moins en moins d’arguments. Au sein de la Genève internationale en tout cas, dans quasiment toutes les grosses affaires de magouilles parvenues à ma connaissance, certaines rendues publiques et d’autres pas, on retrouvait des ressortissants d’Afrique sub-saharienne. Pas uniquement eux, mais ils étaient présents dans chaque affaire et souvent à la base des dites affaires. J’hésite donc actuellement entre deux explications et je ne sais pas laquelle est la pire :

1)                 Les africains sont plus corrompus que les autres, pour des raisons que l’on peut tenter d’analyser, que l’on peut même tenter d’excuser, ce que j’essaie de faire en désespoir de cause dans ces discussions d’après cocktails, mais cela ne change rien au problème.

2)                 La corruption est généralisée, mais seuls les africains se font choper, ce qui sous-entendrait qu’ils le font de manière plus grossière ou qu’ils s’y prennent moins bien que les autres….

A vrai dire, je penche plutôt pour la première solution, même si la deuxième n’est pas à écarter systématiquement. Les grandes arnaques africaines sont parfois subtiles, quelques fois amusantes, mais presque toujours cousues de fil blanc…

 

MIEUX QU’UN MINISTRE

Le fond du problème est à la fois économique et culturel. Pour un Africain, décrocher un job à l’ONU, avec le salaire que cela représente, c’est se retrouver propulsé dans une autre galaxie. Chaque mois, il gagne au loto : l’équivalent de plusieurs années de salaire dans son pays. Cela peut paraître énorme, de quoi vivre en nabab, mais il doit faire face à une pression sociale encore plus considérable. Chez lui, toute la famille, tout le village s’attendent à profiter et sont prêts à l’empoisonner, au sens propre, si tel n’était pas le cas. Ce n’est pas une plaisanterie, les pauvres ont vraiment la trouille et certains préfèrent ne jamais remettre les pieds au pays, même s’ils ont droit à un voyage payé tous les deux ans.

A Genève ou New York, le nouveau fonctionnaire international doit faire face à un coût de la vie dont il n’avait même pas idée chez lui. Gérer des dépenses exponentielles avec son seul salaire devient très vite périlleux. Et puis en Afrique, la tradition culturelle est bien ancrée de considérer son job comme un moyen de production. En clair, si vous êtes flic, vous encaissez les amendes ; employé du téléphone, un pourcentage pour établir la ligne ; infirmière un petit supplément sur les médicaments ; ministre un bakchich correspondant à l’importance de votre fonction. Mais même un ministre africain voit très rarement passer sous son nez des sommes en dollars, en Francs suisses ou en euros avec autant de zéros qu’un haut fonctionnaire international. Cela donne le tournis.

Enfin, en dehors de toute retenue morale, un américain (du nord ou du sud), un asiatique ou un européen sait que s’il détourne quoi que ce soit, il risque la prison, tandis qu’un africain est quasi assuré de trouver un refuge sûr dans son pays. Fût ce au prix de quelques bakchichs, aux autorités et aux empoisonneurs.

 

TRAFFIC DE VOIX

Les auteurs de détournement de fonds se recrutent à tous les étages de la hiérarchie. L’une des pratiques habituelles consiste à acheter les voix nécessaires à une élection. Je ne parle pas ici du secrétaire général de l’ONU (Koffi Annan est hors de cause, mais pas forcément toute sa famille) pour lequel c’est le Conseil de Sécurité qui décide, mais des jobs de direction des agences spécialisées et des procédures de nomination opaques de certains hauts cadres. Statutairement, les agences spécialisées font élire leur patron par l’assemblée générale des pays membres. Les pays africains étant nombreux, leurs voix sont incontournables.

Le système a permis à un certain nombre d’africains d’accéder aux plus hautes fonctions. Soient qu’ils soient eux-mêmes élus, soient que représentants de leurs pays pour le vote (avec un salaire africain de misère), ils se retrouvent propulsés à des postes de hauts fonctionnaires à vie dans l’organisation, avec un salaire international de nabab. Après l’élection de leur poulain, ils héritent souvent d’un beau bureau à Genève, sans secrétaire et sans rien à faire. Il se tisse ainsi des réseaux de complicité qui peuvent être extrêmement dommageables aux organisations.

A l’OMM (la météorologie, qui pilote notamment les recherches mondiales sur le réchauffement de l’atmosphère),  le responsable des programmes de coopération s’ennuyait. Pour passer le temps, il avait créé des projets fantômes qu’il a financés durant des années, détournant des millions de dollars. Il était tanzanien et très proche du Secrétaire Général, lui-même nigérian. Le pot aux roses a été découvert grâce à la diligence des banques suisses, car le trafic des paiements sur certains comptes semblait transgresser les lois contre le blanchiment d’argent sale.

L’enquête a démarré peu de temps avant la fin du mandat du Nigérian, atteint par la limite d’âge. La succession semblait promise à un français, patron de la météo hexagonale, qui avait promis de faire le ménage et toute la lumière sur cette affaire. Mais un candidat des pays du sud lui fit barrage, jusqu’à ce que, finalement, ce soit l’ancien secrétaire général adjoint, lui aussi français, nommé en son temps par le nigérian, qui soit élu avec les voix des pays africains. L’affaire mit près de deux ans à être rendue publique et encore, parce que l’enquêtrice interne engagée a finit par porter plainte aux Prud’hommes pour dénoncer les pressions subies !

 

L’AGE DU DIRECTEUR GENERAL

A l’OMPI (la propriété intellectuelle, une des rares organisations riches car elle perçoit une taxe sur les redevances de brevets), le Directeur général a brusquement rajeuni de plusieurs années en arrivant au terme de son mandat. Il prétend s’être trompé sur son âge au moment de son embauche et s’excuse de n’avoir pas fait rectifier plus tôt… Le problème, c’est qu’il eut alors été statutairement trop jeune pour prétendre briguer la direction de l’organisation lorsqu’il en a pris la tête, bien des années plus tôt. Et extrêmement jeune, quasiment un teen-ager,  pour avoir occupé des fonctions ministérielles dans son pays, la Somalie.

S’il se rajeunit pour pouvoir rempiler, c’est qu’il aime son job… et la paie qui va avec. Accessoirement, plusieurs de ses sous-fifres sont sur la sellette : une enquête de police est en cours, mais doucement, à la Suisse. Certains exigeaient des commissions d’entreprises soumissionnaires, lors de la passation de marchés publics. D’énormes chantiers de construction sont bloqués à ciel ouvert depuis deux ans…Sans que l’organisation soit asphyxiée par le manque de locaux... Le renouvellement du parc informatique aurait coûté quelques dizaines de millions inutiles.

Le plus curieux, c’est que des états bien informés aient pu le laisser se représenter et être réélu dans ces conditions, alors que les Etats-Unis font régulièrement et fortement pression pour que soient nommés aux postes clefs les candidats dûment adoubés par Washington. Apparemment, comme pour Wolfowitz à la Banque Mondiale, la probité morale semble secondaire aux yeux de Bush, du moment que l’on est du bon côté en politique.

Durant plus d'un an, aucun pays, grand ou petit  ne s’est offusqué officiellement… Tout le monde semblait craindre le scandale qui éclabousserait le système, jusqu'à ce que finalement l'affaire éclate au grand jour, que la Suisse et les Etats-Unis, rejoints par l'Australie et l'UE fassent pression, obtenant finalement le départ du directeur somalien, qui fut défendu jusqu'au bout, malgré l'évidence par quelques délégués africains.

Les grands services secrets sont évidemment au courant de ces irrégularités. En les couvrant, ils s’assurent d’une prise sur les responsables des grandes agences de l’ONU. Ce qui peut toujours être utile lors d’un vote un peu chaud politiquement. Quand aux fonctionnaires honnêtes, parmi lesquels, je tiens à le préciser, grand nombre d’africains, beaucoup craignent pour leur carrière et préfèrent rester coi pour continuer à bosser. Tout en touchant leur salaire, ce qui est bien normal : qui n’en ferait autant ?

 

UN TIENS OU DEUX TU L’AURAS

A la colonne « disfonctionnements » des organisations internationales, il faut encore noter le népotisme et paradoxalement, certaines procédures mises en place pour assurer un fonctionnement équitable. Ainsi lorsqu’un poste de secrétaire d’un haut fonctionnaire est mis au concours sur la planète entière, comme le veut la règle, une organisation peut recevoir plus de 250 dossiers de candidature, dont certains émanant de personnes surqualifiées de pays pauvres et d’autres de personnes à priori compétentes, voire très compétentes, d’un peu partout. Une « short-list » est établie, très professionnellement, ce qui prend plusieurs jours de travail à des personnes bien payées, puis les heureux gagnants sont invités à se présenter à Genève ou à New York pour un entretien d’embauche.

Le problème est que le haut fonctionnaire en question a vraiment besoin d'une secrétaire, que toute la procédure (y compris en amont, le vote du budget nécessaire pour le poste etc.…) prend des mois et qu’en attendant, un(e) intérimaire a été engagé(e) localement, qui donne entière satisfaction. Le haut fonctionnaire, c’est normal, préfère conserver la personne avec qui il a appris à travailler, à qui il a appris à travailler et avec laquelle le courant passe plutôt qu’un(e) inconnu(e) qui sur papier et à l’entretien peut s’avérer parfait(e) mais une réelle catastrophe à l’usage.

Il va donc tout faire pour que son intérimaire soit engagé(e) et en règle générale, il y parviendra. Sauf s’il a un intérêt direct à faire venir quelqu’un d’autre de plus loin. Pas de son propre pays, la ficelle serait trop grosse, mais d’un autre pays, qui n’a rien à voir… Sauf qu’en échange de l’engagement de cette personne, un de ses collègues d’un autre pays, dans un autre service ou dans une autre organisation va faire engager sa cousine à lui, ou son cousin. Ou sa maîtresse…

Au bout du compte, l’organisation aura dépensé plusieurs milliers de dollars en temps, en argent et en billets d’avion pour rien. Quelques heureux candidats se seront fait offrir un voyage à Genève ou à New York aux frais de la princesse, ce qui n’est pas désagréable. On peut cependant douter de l’utilité du stress que représente la nouvelle selon laquelle on a peut-être gagné le gros lot, quand on bosse comme secrétaire du gouvernement au Vietnam ou au Burkina Faso, pour 80 francs par mois.

 

SOLUTION BANCALE

Le recrutement mondial du personnel des organisations intergouvernementales a pour fonction d’éviter que le système soit pris en otage par une administration inféodée au pays d’accueil. Pour équilibrer, on pourrait répartir les sièges entre différents pays (notamment des pays de main d’oeuvre et de coût de la vie moins chers), mais cela pose plusieurs problèmes.

Le risque d’un déficit de compétences locales est toujours latent, pouvant pénaliser la qualité du travail fourni. Par ailleurs, à Genève ces organisations sont assurées de rester indépendantes du pouvoir politique local. Personne ne voudrait de l’inféodation de la santé mondiale à la Chine, du commerce au Japon, de la météo à la France ou du sport au Kenya si l’on attribuait l’OMS à Pékin, l’OMC à Tokyo, l’OMM à Paris, le CIO à Nairobi…

La concentration à Genève de très nombreuses agences spécialisées présente l’incontestable avantage de favoriser la synergie entre ces organisations et les discussions horizontales entre leurs fonctionnaires et décideurs. Cela participe à l’élaboration d’une conscience mondiale et c’est fondamental. Accessoirement, cela réduit les coûts pour tout le monde en concentrant les infrastructures.

Enfin, c’est excellent pour l’économie genevoise, ce dont en tant que genevois je ne puis que me féliciter. Tout le monde à Genève n’est cependant pas de cet avis. Nombre de genevois se plaignent du cosmopolitisme de leur ville, surtout dans les couches les plus populaires, ceci bien que le monde international finance un bon tiers de l’économie genevoise. Ce qui permet au Canton de délivrer des prestations sociales inégalées dans le monde et à la Ville d’offrir un environnement culturel unique pour une agglomération de moins d’un million d’habitants.

 

 

BABYLONE

 

UNE LANGUE COMMUNE…

Quelle langue parlera-t-on demain lors des débats du parlement mondial ou dans les couloirs de son administration ? L’égalité de traitement voudrait qu’on les parle toutes, mais quand on connaît les sommes colossales englouties par Bruxelles en frais de traduction et d’interprétation, rien que pour les 23 (tout de même !) langues officielles européennes, on réalise la lourdeur inutile du processus. J’adore ma langue, le français, qui est la seule que je maîtrise correctement, mais il faut savoir faire des concessions. Une langue commune est plus pratique et plus économique à tous points de vue. De plus, en facilitant la compréhension, elle réduit les risques de conflit.

Sur le plan juridique par exemple, les traductions de textes législatifs et de traités internationaux sont sources de problèmes, car il est fréquent que l’on ne puisse pas dire exactement la même chose dans deux langues différentes. Or c’est le genre de détails infimes qu’adorent dénicher les avocats retors. Plus l’on multiplie les langues et plus l’on aggrave les risques de distorsions sémantiques. Il est donc infiniment préférable que le texte d’une langue fasse foi, et que toutes les autres doivent s’y rapporter.   

 

L’EVIDENCE DE L’ANGLAIS

Si l’existence d’une langue véhiculaire paraît souhaitable et même nécessaire, elle ne doit pas pour autant devenir la langue unique. En plus d’être esthétiquement et moralement désirable, la diversité linguistique est source d’enrichissement de la pensée. Et comme le dit mon excellent ami et parfait bilingue Roger de Weck, il est utile de traverser les systèmes de pensée de manière transversale, ce qui implique d’en connaître la langue, au lieu de se contenter d’être intelligent à l’intérieur d’un système de pensée clos. 

Des enfants pratiquant des langues différentes, avec leurs logiques propres et leurs structures particulières, deviendront des adultes de consciences diverses, qui nourriront la richesse culturelle et la diversité de l’humanité. La langue commune ne doit surtout pas supplanter les langues maternelles, mais au contraire être apprise par tous, en sus de la langue originelle.

Problème, les locuteurs naturels de la langue commune bénéficient d’un avantage indéniable. C'est-à-dire, forcément, les anglo-saxons ! L’esperanto est un échec et en gagnant la partie dans la guerre d’Indépendance américaine, Lafayette a perdu la bataille du français. Coup de bol considérable pour les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et aussi pour les élites indiennes, chez qui l’anglais constitue la seconde langue maternelle. Sud-africains, australiens, néo-zélandais et canadiens ne peuvent que s’en réjouir, tout comme les africains anglophones, plus les scandinaves, les bataves… et bientôt les suisses et pas mal d’autres peuples au sein desquels l’anglais s’est solidement installé comme langue véhiculaire.

Langue latine, par ses nombreux emprunts au français et à sa souche brito-romaine, mais germanique par ses racines anglo-saxonnes, l’anglais surfe à la croisée des cultures occidentales. Présent partout, de la musique à la science en passant par le cinéma, il est plus facile à apprendre que la plupart des autres langues du monde et pas seulement en Europe de l’Ouest. Aucune langue asiatique ne peut rivaliser en terme d’utilitarisme mondial. Le chinois mandarin va sans doute acquérir une importance croissante, mais en 2050, contrôle des naissances oblige, ce sera l’Inde qui sera le pays le plus peuplé de la planète. L’anglais sera alors parlé, plus ou moins bien, par un bon tiers des habitants du globe.

Pour tous ses locuteurs naturels (ce qui n’est pas le cas des classes populaires indiennes), la pratique de l’anglais représente une économie considérable. Ils n’ont presque jamais à traduire et ils peuvent se permettre l’impasse sur l’enseignement des langues dans leur système éducatif. L’étude des langues étrangères n’est plus un passage obligé, comme dans les autres pays, mais une option pour spécialistes. Cela se retourne d’ailleurs contre leurs propres étudiants, notamment en termes d’ouverture d’esprit, mais c’est un autre débat.

 

RINGARDS MONOGLOTTES

En Suisse, la bataille du français semble perdue. Jadis pratiquée comme langue véhiculaire par les élites de tout le pays, au détriment de l’allemand, la langue de Rousseau se replie sur son pré carré romand. Il est illusoire de faire croire aux Romands qu’en apprenant le hochdeutsch, ils maintiendront la cohésion fédérale et leurs chances de carrières nationales. Cela n’a jamais été le cas et de plus en plus d’alémaniques sont incapables de s’exprimer plus de 3 minutes sans passer au schwyzerdütsch. La cohésion fédérale était bâtie sur le fait que les majoritaires alémaniques apprenaient tous plus ou moins la langue des minoritaires francophones… et que les Tessinois apprenaient les deux, ce qui leur était d’un grand secours.

Les institutions font de la résistance, mais de part et d’autre de la frontière linguistique, les gens se parlent de plus en plus souvent en anglais. C’est plus pratique et permet à chacun de conserver son parler local, auquel les alémaniques sont très attachés. Quand à apprendre le schwyzerdütsch, il ne faut pas rêver. Ce serait difficile, peu rentable en termes d’ouverture au monde et surtout très mal vécu psychologiquement par les romands, beaucoup d’entre eux y voyant une reddition sans condition au dominant. Leur intérêt bien compris, c’est évidement d’avoir des bases en allemand, mais surtout d’exceller en anglais, qui d’ailleurs domine largement le marché du travail dans la région genevoise.

Victimes de leurs succès passés, les francophones ont de gros retards à rattraper. En France, la carence en langues étrangères est un mal national. Malgré l’effort des jeunes générations, la faible proportion de gens parlant un autre idiome constitue l’un des handicaps majeurs de l’Hexagone. Le nombrilisme parisien isole l’intelligentsia française des grands courants de pensée internationaux, sans pour autant parvenir à protéger le pays des pires influences de la culture populaire étasunienne, imagée donc passe-partout sans traduction. Si géniale qu’elle se prétende, la pensée française ne représente plus que le 1% de la population mondiale. Comment peut-elle oser négliger les autres 99% ?

La nouvelle mode de la gauche parisienne consiste pourtant à clamer la spécificité de la pensée hexagonationale, sous entendu sa supériorité sur le reste du monde. Une pensée en vase clos, sclérosée et imperméable aux réalités de l’autre. Je ne sais plus qui a dit que la droite française était la plus bête du monde, mais la gauche est bel et bien en train de prendre le relais, en s’arc-boutant sur des schémas dépassés, à usage interne. Comme on dit en Suisse, ils s’émulent parmi, rétifs à toute comparaison qui ne soit pas frappée du coin de la splendeur nationale.

 

PAS DE LANGUE UNIQUE

Sans l’anglais, les locuteurs d’une petite langue sont lourdement handicapés pour affronter le monde moderne, évoluer dans le monde des sciences ou sur internet. Des programmes soutiennent la préservation des langues locales, mais doit-on tout sauvegarder ? Le Romanche, en Suisse par exemple est un peu comme un opéra subventionné : très beau, mais pas très utile… et pas forcément prioritaire. Dans bien des pays en développement où survivent d’innombrables idiomes, je préférerais voir construire des ponts, des routes ou des écoles, pour y enseigner les grandes langues véhiculaires locales et internationales…

L’économie, la concurrence et la sélection naturelle peuvent jouer leur rôle. Si une langue est de taille à subvenir à ses propres besoins, tant mieux, mais inutile d’en maintenir une plus petite en vie artificiellement, à grands coups de subventions.

Chacun doit rester libre de ne pratiquer que sa seule langue locale mais personne ne peut exiger que tous les services lui soient fournis dans un idiome non représentatif. Les traducteurs automatiques progressent lentement, mais ils finiront par être opérationnels. Or personne ne développera de logiciels de plusieurs dizaines de millions d’euros pour des groupes de cinq ou dix mille locuteurs.

Où situer le seuil ? Quelque part autour du million de pratiquants. Les grands groupes réunissant plusieurs dizaines de millions de locuteurs, comme les grandes langues européennes n’on évidemment aucun souci à se faire.

 

FRANCOPHONIE IRLANDAISE

Comme d’autres, le français est en revanche plus directement menacé en tant que langue véhiculaire, ce qui n’est pas sans conséquences économiques et politiques. Tant qu’à faire d’apprendre une deuxième langue à vocation utilitaire, autant commencer tout de suite par l’anglais. Ceci dit, le monde réagit parfois de manière inattendue : un mouvement irlandais souhaite aujourd’hui faire entrer l’EIRE dans la francophonie. Ce sont les immigrés africains qui poussent à la roue. La francophonie fait partie de leur identité et ils la défendent, plus âprement parfois que les Français.

Le tigre celte est sans doute l’une des plus belles réussites de la construction européenne. Son économie connaît un essor considérable depuis vingt ans et l’ancien cancre est devenu premier de classe, riche adulé et courtisé. De pays d’émigrants, exportant ses mangeurs de patates par bateaux entiers, il est devenu un pays d’immigration, originaire de différents pays.

Jusqu’à l’ouverture de l’UE aux ressortissants de l’Est, les immigrants en Irlande n’avaient en commun que leur couleur de peau, noire, et une langue : le français. Aujourd’hui à Dublin, une population nombreuse regarde Tv5, parle la langue de Senghor à ses enfants, organise toutes sortes de manifestations culturelles et festives (il s’agit bien d’une population africaine…) et ce toujours en français. C’est d’ailleurs pareil à New York, dans les nombreuses communautés haïtiennes, caribéenne et africaines...

Tout comme l’espagnol et le portugais n’ont de chance qu’au travers de l’Amérique Latine, l’existence d’un réservoir africain de population jeune et dynamique offre une seconde chance au français. Lorsque dans 20 ans, le plombier polonais, enrichi, sera devenu trop gros pour envisager de quitter le confort douillet de Varsovie, les jeunes africains seront toujours candidats à l’émigration. Tout au long de ce siècle qui commence, l’Afrique restera un marché en expansion, même si l’Occident devait entrer en récession durable et c’est là que se déroulera le prochain boom économique.

La francophonie met aujourd’hui les bouchées doubles pour faire entrer dans son club toutes sortes de pays n’ayant qu’un rapport anecdotique au français. Ils sont les bienvenus et tant mieux si cela rapporte quelques contrats commerciaux supplémentaires tout en favorisant la diversité linguistique. Cependant, si l’on veut les conserver dans la famille, il faudra leur donner des gages, c’est à dire investir.

 

SUPREMATIE ANGLOPHONE

En matière géostratégique, il n’est pas du tout innocent que les Etats-Unis s’appuient aussi fortement sur le Pakistan ou cherchent à recoller les ponts avec l’Inde. Les élites de ces anciennes colonies britanniques sont toutes anglophones. Dans le grand jeu de stratégie qui l’oppose à la Chine, Washington compte bien faire de ce point commun un atout majeur.

Economiquement et politiquement, l’anglais constitue un atout protéiforme de première importance pour les Etats-Unis. Lui accorder officiellement un statut de langue mondiale prioritaire pourrait même aider Washington à admettre l’idée d’un système de gouvernance mondial. Ce n’est pas demain la veille, et Bush doit d’abord laisser la place, mais la première puissance militaire et économique de la planète rendrait un signalé service au monde en acceptant un supplément de multilatéralisme. Il serait donc juste et équitable qu’elle en retire quelques avantages.

Tôt ou tard, l’acceptation d’un tel système obligera les gouvernements à entériner une règle ou plusieurs qui leur déplait, ou qui leur est carrément défavorable. Faire passer la pilule diplomatiquement constitue la base de toute négociation polie.

Admettre l’anglais comme langue commune ne signifie pas pour autant rendre les armes. Il nous faudra exiger des anglo-saxons qu’ils compensent leur avantage par des efforts supplémentaires à définir. La mise à disposition d’enseignants dans les pays les plus pauvres serait une première mesure, à condition de veiller à ce que cela ne soit pas utilisé comme outil de propagande à sens unique. Il ne s’agirait pas de renforcer un avantage déjà flagrant. Tout se négocie et chaque chose a son prix.

 

 

ETAZUNISME

 

HARLEM

New York, printemps 92. Venus à Montréal pour la sortie de notre long métrage Ashakara, Chantal, comédienne togolaise alors mon épouse et moi-même avons loué une voiture pour filer à New York. Chantal se repère n’importe où de manière incroyablement efficace et retrouve n’importe quel endroit dans lequel elle s’est promenée au moins une fois. Habitude prise dans son Lomé natal où jusqu’à une date récente, adresses et noms de rue étaient totalement inexistants. En revanche, elle ne sait vraiment pas lire une carte et n’a jamais mis les pieds aux Etats-Unis.

Moi je suis déjà venu à New York, quinze ans auparavant, mais à pied et en métro. Ce qui m’a valu de sortir du tube au beau milieu de Spanish Harlem en cherchant le Moma ! Sur cette petite place, tout était écrit en castillan et l’échoppe du coin ne vendait que des journaux rédigés dans un espagnol digne de Cervantès. La langue parlée dans la Caraïbe est restée plus proche de celle des conquistadors que de l’argot des madrilènes modernes et en 1978, les gangs latinos ne parlaient pas encore le spanglish rappeur. Je m’étais rapidement réengouffré dans le métro, d’autant plus effarouché qu’il faisait un froid de canard.

15 ans plus tard, après nous être trompés de sortie d’autoroute, nous débouchons dans un quartier où tout nous semble parfaitement connu. Déjà vu dans des dizaines de films, c’est sombre, pas éclairé, bordé de bâtiments délabrés comme à l’issue d’un bombardement. Une barricade entrave la rue, au pied de laquelle des jeunes en survêtements à capuchons se réchauffent auprès de braseros. Des jeunes noirs, exclusivement. J’ai une idée assez précise du genre de trafics qui doivent se dérouler dans le coin et je n’ai aucune envie d’en savoir plus.

Dans les films, cela finit toujours de la même façon : le couple de blancs perdus dans leur belle voiture de luxe se fait coincer, subit les derniers outrages et comme il s’agit de films étasuniens, en réchappe finalement par miracle. Personnellement, je ne crois pas aux miracles et n’ai de toute manière aucune envie de subir préalablement les soubresauts de l’intrigue. Chantal, qui en a vu d’autres dans son Togo natal, verrouille les portes et ordonne : « On se tire d’ici. Tout de suite ».

Nous ne sommes pas un couple de blancs, et nous ne sommes pas dans une voiture de luxe mais, à 1 heure du matin, c’est la seule bagnole dans le quartier, hormis une carcasse passablement désossée. La notre est encore toute pimpante, une petite Mazda 121 turquoise avec des plaques de « la Belle Province » et j’aimerais bien qu’elle le reste, pimpante et turquoise. Eux sont une vingtaine et doivent être complètement défoncés, les quelques regards croisés le confirment. Tellement défoncés qu’ils ne réagissent même pas lorsque la petite Mazda bat le record du 50 mètres marche arrière et, après un demi-tour de cinéma, fonce vers la civilisation retrouvée. En l’occurrence, le deux pièces de Besida, en rez-de-jardin sur Roosevelt Island.

Son immense baie vitrée sur l’Hudson River nous est une délivrance. A l’époque attachée de presse de l’ONU, de mère allemande et de père Nigérian, Besida est une vieille copine journaliste que je connais depuis l’époque où son père était ambassadeur à Genève, avant de devenir directeur de la BAD, la Banque Africaine de Développement. Il existe des africains qui ne piquent pas dans la caisse et se dévouent corps et âme pour leur continent. Le vieux Tonwe en était et ses enfants avec lui. L’une de ses filles est médecin, au service d’ONUSIDA et Besida travaille aujourd’hui pour OCHA, le bureau de préventions des conflits de l’ONU où elle fait un travail remarquable sur le terrain, dans des conditions difficiles, en Haïti, en Ethiopie, en Côte d’Ivoire et aujourd’hui dans la Corne de l’Afrique.

 

REVE AMERICAIN

Le lendemain de notre épopée nocturne, nous montrons sur un plan, à Besida et à son fiancé par où nous sommes passés. Ils nous regardent comme si nous sortions de l’enfer. Surtout lui, un économiste camerounais, qui connaît Harlem pour y vivre, mais dans les quartiers « chics » ou tout au moins décents. Des quartiers où j’apprendrais à évoluer sans crainte, même si j’y suis le seul blanc, comme du côté du Shomburg Research Center qui m’a acheté mon film Ashakara pour sa vidéothèque. Des quartiers où les gens vivent normalement, si ce n’est que les jeunes femmes noires y sont parfois voilées et les jeunes hommes membres des Blacks Muslims.

Ce soir là, nous raccompagnons chez lui l’économiste, spécialisé dans l’industrie pétrolière. Il nous explique que les noirs de Harlem sont les premières victimes de la violence du ghetto. Comme dans les grands ensembles des banlieues européennes, c’est d’abord le voisinage qui pâtit des vols et des incivilités incessantes. Après l’avoir déposé, nous redescendons vers Roosevelt Island et nous arrêtons pour prendre de l’essence. Du groupe de clochards qui se tient à l’écart, un infirme, noir, se détache en nous entendant parler français, et rampe jusqu’à la voiture.

Il est Ivoirien. Débarqué ici pour chercher fortune, il n’est jamais parvenu à accrocher le rêve américain. Atteint d’une infection purulente à la jambe, franchement moche à voir, il ne peut plus marcher. Dépourvu de papiers autant que de ressources, il ne parvient pas à se faire soigner, ni à rentrer chez lui. Nous lui donnons ce que nous avons sur nous, le plus discrètement possible pour éviter qu’il se fasse dévaliser par ses collègues. Il est voué à une mort certaine et vu son état, assez rapide, mais que faire ? En Afrique, nous connaissons tous trois des dizaines de cas analogues. La solution ne peut pas être individuelle. N’empêche que je sais maintenant pourquoi je préfère Montréal à New York : au Québec, comme au Canada d’ailleurs, on ne laisse pas les gens crever de septicémie dans la rue et le résultat, c’est que les Canadiens ont le sourire lorsque les New Yorkais tirent la gueule en permanence et se tirent dessus à la première occasion.

 

ABOU GHRAIB

La surprise qu’a suscitée le scandale d’Abou Ghraïb a quelque chose d’étonnant. Si nos brillants intellectuels regardaient plus souvent la télévision et le cinéma produit par Hollywood, ils auraient su que la situation faite aux tôlards dans les geôles étasuniennes est une véritable horreur. Cela de manière assez systématique. Les violations en tous genres, des droits de l’homme et de l’homme tout court y sont légion, sans que quiconque s’en émeuve outre mesure : comme chacun sait, là-dedans, il n’y a que des noirs et quelques dégénérés racistes blancs, alors…

L’ossature du système carcéral militaire étasunien étant constitué de réservistes issus du personnel pénitentiaire civil, il fallait s’attendre à ce que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Avec en plus la bénédiction, au moins tacite, de la plus haute hiérarchie du pays. L’une des perversions de la guerre est qu’elle ouvre grand la porte à tous les excès. Or je n’ai aucune envie de voir les brutalités du système étasunien venir polluer mon vieux monde civilisé.

Si un jour, nous sommes acculés à nous battre, il faudra rapidement ôter les gants blancs. Je suis prêt à beaucoup d’efforts pour l’éviter, mais pas à tous les renoncements. J’entends aussi protéger le mode de vie des miens et en ce sens, je préfère encore clairement le nouveau monde yankee à l’obscurcissement intellectuel d’un monde islamisé sous la houlette de fondamentalistes. Le problème, c’est que cette guerre, on n’avait pas besoin de la faire, en tout cas pas comme ça.

 

WAR ON IRAK

D’après les estimations de prix Nobel d’économie intégrant l’ensemble des coûts induits, la facture finale de la guerre en Irak dépassera 2000 milliards de dollars. De quoi quadrupler les revenus du quart le plus pauvre de la population mondiale durant cinq ans…C’est vingt fois le montant initialement annoncé par Georges Bush, 87 milliards, qui représentait déjà plusieurs fois le PNB irakien. Il est évident que cet argent aurait été beaucoup mieux utilisé à aider les populations sur place : des communautés ethniques, même ennemies héréditaires, s’entendent toujours mieux lorsqu’elles ont autre chose que la misère à partager et que le vol, la guerre ou la violence sont perçues comme un risque et non comme la seule issue possible.

La situation des femmes irakiennes, sans doute la plus favorable de tout le monde arabe sous Saddam, n’aurait pas connu la brutale régression qu’on connaît. Des dizaines de milliers de militaires et plus de cent mille civils innocents auraient été épargnés… Les terroristes du monde entier n’auraient pas trouvé refuge en Mésopotamie, où les islamistes forcenés restaient personna non grata. Accessoirement, Bernard Kouchner n’aurait pas trouvé le moyen de se faire bien voir de Washington, étape incontournable lorsqu’on vise une carrière de haut niveau dans le système onusien.

Saddam serait resté en place, ce qui du point de vue de la morale et de l’équité laisse à désirer. Mais la communauté internationale aurait eu le temps de mettre au point une solution de remplacement stable, en concertation avec toutes les parties au conflit, y compris les baasistes et Saddam lui-même. Tout peut-être affaire de négociation, dès lors que les négociateurs sont à la fois prêts à offrir des portes de sortie acceptables à l’adversaire et en position d’exercer des pressions suffisantes pour les pousser vers la sortie. En revanche si l’adversaire est, dangereux, acculé et sans issue, il va faire face et le sang va couler.

 

OU EST LA MORALE ?

Cela pose peut-être un problème moral, d’être prêt à négocier avec un criminel, mais lorsque celui-ci détient en otage tout un peuple et même plusieurs, la morale commande de parlementer. Fermement et intelligemment. C’est l’enfance de l’art et même un affairiste texan mal dégrossi ne peut l’ignorer. Le vrai problème c’est que l’argent ainsi dépensé n’aurait rien rapporté au lobby militaro-industriel étasunien, seul bénéficiaire de la guerre.

Est-ce la vraie raison du déclenchement programmé des hostilités ? Michaël Moore le prétend, en rappelant que Bush, sa famille et son entourage figurent parmi les plus gros actionnaires des leaders du secteur, Carlyle et Halliburton. Où l’on retrouvait les Ben Laden et plusieurs dynasties du Golfe qui avaient investi là une bonne partie de la manne quotidienne de 500 millions de dollars que leur assure le pétrole, tous royaumes et émirats confondus.

On a surtout retrouvé ces deux mêmes trusts au moment de la reconstruction. Ce sont eux qui ont hérité des plus gros budgets, attribués sans appel d'offre le plus souvent, sur des montants de plusieurs milliards de dollars, ce qui a suscité une enquête du congrès. Détail piquant, évoqué plus en détail au chapitre économique « L'EVASION ESKIMO », Carlyle avait été créée au départ pour faire légalement de l'évasion fiscale, avec la complicité de responsables de la CIA...

A Genève, j’ai un copain gestionnaire de (très grosses) fortunes arabes, observateur attentif des flux financiers internationaux, qui partage en privé l’avis de Moore. Curieux non ? Et surtout de quel côté est la morale dans l’histoire ? Le pire pour Bush et les siens, c’est qu’il a tellement mal emmanché son affaire qu’il s'est retrouvé démuni militairement parlant pour s'opposer aux éventuelles velléités expansionnistes iraniennes, qui jusqu'alors étaient équilibrées par la puissance irakienne. C’est Grand Guignol au pays de l’Or Noir.

 

MILITARISME JUTEUX

Le budget militaire annuel étasunien approchait 300 milliards de dollars avant le 11 septembre 2001. Dans les mois qui ont suivi, il a gonflé jusqu’à 450 milliards, 6 fois le montant d’une année d’aide mondiale au développement. Ou encore l’équivalent du PNB des cent quarante pays les plus petits ou les plus pauvres de la planète, représentant plus du quart de l’humanité.

Cette augmentation du budget militaire a permis de financer la guerre en Afghanistan, puis en Irak. Pourtant, deux ans après la « victoire » annoncée des troupes de la coalition à Bagdad, un rapport de la CIA révélait que les attentats terroristes islamiques étaient 4 fois plus nombreux dans le monde qu’avant l’invasion.

L’échec de l’opération irakienne aura au moins servi de leçon à Bush, qui a renoncé à attaquer la Corée du Nord. Il s’en est fallu de peu. Lors d’une réunion d’actionnaires du trust Carlyle, à Genève peu après le 11 septembre 2001, la possibilité de vitrifier le pays fut abordée à mots à peine couverts. Les missiles à longue portée qui devaient s’en charger étaient dotés de têtes blindées fabriquées dans un alliage radioactif. Bush père, en tant que gros actionnaire de la firme, présidait la réunion, à laquelle Yeslam Ben Laden, résident genevois et demi-frère d’Oussama, avait été prié de ne pas participer, pour éviter d’engendrer une confusion dans l’esprit des participants. Un autre frère de Ben Laden, Tafik avait déjà été prié, à Washington,  de sortir de Carlyle les deux millions de dollars qu'il y avait investi.

 

UN DESPOTE ALLUME

L’Irak est un échec sanglant, qui en plus a conduit les iraniens, apeurés, à élire à leur tour des jusqu’auboutistes alors qu’ils étaient engagés dans un processus d’ouverture. L’intégrisme de Bush se renforce de celui d’Ahmadinejad et vice versa. L’extrémisme étasunien suscite des réactions en retours dans le monde entier. L’attitude de Washington fait élire des marxistes en Amérique latine et booste les intégristes, en terre d’Islam, dans toutes les élections. La Pax Americana s’avère être le phénomène le plus explosif  pour la sécurité globale de cette planète.

Ce danger réside dans l’essence même d’un système prévoyant la domination d’un pays sur tous les autres. Le phénomène est encore aggravé par l’arrivée au pouvoir suprême d’un incapable mégalomane, une sorte de despote allumé... Un système multilatéral pourrait-il empêcher l’élection d’un déviant, d’un analphabète ou pire encore d’un déviant analphabète? 

Les étasuniens sont persuadés que leur système est le meilleur et le plus sûr, quasi de droit divin. Pourtant, une dictature mondiale serait extrêmement difficile à mettre en place. Seule une volonté commune des populations concernées peut aboutir à la construction d’un Etat-Monde, comme ce fut le cas pour l’Union Européenne. La prise du pouvoir autoritaire dans un seul pays demeure bien plus aisément envisageable ne serait-ce qu’en surfant sur le nationalisme, ce qu’ont très bien su faire les amis de Bush. Tous les pays modernes ont mis en place des garde-fous démocratiques et un système mondial devrait en faire autant. Rien n’indique, bien au contraire, que de telles protections seraient moins efficaces au plan mondial qu’à l’intérieur d’un seul pays, surtout si la délégation des pouvoirs à l’entité centrale est rigoureusement pesée.

En fait les néo-cons demeurent fascinés par l’image de liberté que représentaient les Etats-Unis pour les immigrants des XVIIIème et XIXème siècles, paysans issus de minorités maltraitées par des monarchies européennes autoritaires. Les néo-cons feraient bien de se réveiller. La vieille Europe et même le reste du monde ont évolué, sur le plan institutionnel, bien davantage que les Etats-Unis, dont la constitution est aujourd’hui l’une des plus anciennes.

 

TAMPONNAGE TUNISIEN

L’Irak était le pays arabe le plus avancé. Il construisait quasiment seul ses fusées et potentiellement la bombe atomique. Les femmes, sans voile, y exerçaient tous les métiers. L’industrialisation avançait dans tous les domaines et il formait des chercheurs de haut niveau. Son histoire s’enorgueillissait du premier code civil… Ce régime était objectivement le plus occidental de tout le monde arabe, au point de sacrifier un million de morts sur l’autel de la lutte contre l’islamisme fanatique de l’ennemi héréditaire iranien, mais il était aussi, d’abord, une création coloniale, la réunion contre-nature et préméditée de plusieurs ethnies férocement dominée par l’une d’entre elles.

Pour les faire coexister, en dehors d’une longue pratique du vivre ensemble à la Suisse, et en l’absence de toute institution ad hoc (prévoyant par exemple la répartition des pouvoirs), il n’y avait que la coercition. L’opposition n’avait donc le droit de s’exprimer que sous la torture, en prison. En cas de révolte, les paysans des ethnies dominées goûtaient aux délices mortels du gaz moutarde. La violence du régime l’a conduit à sa perte : en pourchassant ses ennemis intérieurs, il les a contraint à l’exil.

Quelques-uns, à Genève et en Jordanie, se sont constitués un joli pactole en vidant une banque entière de ses avoirs. Trésor de guerre qu’ils ont fait fructifier aux Etats-Unis, en montant une structure, subventionnée par la CIA, dans laquelle travaillait une jolie tunisienne qui « tamponnait » Paul Wolfowitz. Dans l’argot imagé des services secrets, tamponner signifie « coucher avec, pour obtenir des services ou des renseignements ». Ceci au moment où l’un des meilleurs potes de Wolfowitz, Bush junior, fraîchement élu, dirigeait le plus puissant pays du monde.

Le 12 septembre 2001, en guise de représailles à l’attaque de la veille, Bush décidait d’attaquer l’Irak. En fait il l’avait déjà décidé au début de l’année, mais c’est une autre histoire. A son chef des services de renseignement qui lui rappelait, le 12, que l’attaque venait très certainement d’Al Qaïdah, Bush (le copain de Wolfowitz) répondait : « Cherchez bien, il doit y avoir un lien avec l’Irak ». C’est le chef de la CIA en question qui le raconte dans son livre ; pour ça au moins, la démocratie étasunienne, c’est génial. Accessoirement, Wolfowitz, grand prêtre des néo-cons, était marié au moment des faits. Il l’était toujours lorsqu’il a repris sans complexe la direction de la Banque Mondiale, où sa maîtresse tunisienne, devenue entre-temps officielle, venait d’être nommée. Pour préparer le terrain ?

Il y a tout de même une justice, puisque Wolfowitz a finalement été contraint de démissionner de la banque mondiale. Non pas pour l’affaire irakienne (patience, le procès viendra bien un jour), mais comme Al Capone coincé sur un délit fiscal, à cause du népotisme dont il avait fait preuve envers cette fameuse (et coûteuse) maîtresse.

 

NEO-CONS

Les Néo-cons sont passéistes mais pas stupides. Ils ont des lacunes, mais sont globalement nettement plus cultivés que la moyenne de leurs compatriotes. Il serait tentant d’écrire que ce n’est pas difficile, mais la réalité est plus complexe. En fait, le problème de beaucoup d’étasuniens, c’est que lorsqu’ils sont cultivés, ils sont souvent hyper spécialisés dans leur domaine, et assez naïfs voire carrément très frustres dans les autres.

Ainsi les néo-cons se croient revenus aux beaux temps de l’Empire Romain, quand une superpuissance dominait le monde connu, mais ils semblent ignorer que la Roche Tarpéienne est toujours aussi proche du Capitole et que la vision du monde qu’ils revendiquent, leur programme pour le XXIème siècle, a tout juste deux mille ans d’âge… Un aveuglement qui n’est guère étonnant chez des born again, obnubilés par l’époque du Christ !

Ceci dit, leurs spécialistes peuvent être visionnaires. Dans un article publié en 2000, un théoricien néo-cons expliquait qu’il fallait réformer en profondeur l’armée US, pour lui permettre de faire face à de nouvelles taches, notamment de gagner une guerre avec la Chine, mais que cela allait prendre du temps. Beaucoup de temps, sauf si une agression extérieure survenait, qui pourrait servir de catalyseur, et accélérer le mouvement. Faisait-il alors de la prophétie ou décrivait-il une stratégie à mettre en place ?

 

UN ATTENTAT FORT UTILE

Cherche à qui le crime profite, le vieil adage du roman policier est souvent de bon conseil en matière de politique internationale, d’officines secrètes et de provocations en tous genres. Bush et ses sbires ne savaient pas exactement ce qui se préparait, pour le 11 septembre, mais ils savaient qu’il se préparait quelque chose, ils l’ont reconnu devant les commissions du Sénat, et depuis on a appris que les services français les en avaient averti. En vain.

Ce que Bush et ses sbires n’ont pas dit, c’est qu’ils pressentaient que ces évènements allaient leur permettre d’accélérer la mise en place de leur stratégie. De là à penser qu’ils aient pu consciemment décider de laisser faire, il y a un pas que je laisserai le soin de franchir à qui le souhaite. En ce qui me concerne, j'ai mon idée. 

Pour faire une guerre, il faut être deux et les combattants ennemis sont des alliés objectifs dans la mesure où ils utilisent l’existence de l’autre pour parvenir à leurs fins. Supprimez Ben Ladden et Bush risquait de perdre sa réélection, comme Churchill fut remercié sitôt la guerre finie. Supprimez Bush… et Ben Ladden perd aussitôt la moitié de ses appuis. 

Pour parvenir à leurs fins, les néo-cons devaient briser un tabou : la tendance isolationniste ayant dominé la politique étrangère étasunienne tout au long du XXème siècle. Ils y sont si bien parvenus que toutes les théories anti-coloniales d’origine étasuniennes ayant structuré le monde après Yalta sont désormais contredites en pratique par les Etats-Unis eux-mêmes.

L’indépendance des anciens pays colonisés devait permettre aux hommes d’affaires étasuniens de commercer librement à l’intérieur de ces pays. Il s’agissait à l’époque de prendre le relais des anciennes puissances coloniales, mais juste sur le plan économique. Aujourd’hui, Washington tente maladroitement d’étendre au reste du monde en développement l’état de dépendance assistée dans lequel il essaie de maintenir l’Amérique latine… Qui se laisse de moins en mois faire.

 

TON UNIVERS IMPITOYABLE

Derrière l’expression politique du leadership étasunien, il y a la volonté de conserver un pouvoir économique exclusif sur la planète. La classe dirigeante gringa n’a aucune envie de partager avec le reste du monde ce qu’elle ne partage déjà pas avec les pauvres de son propre pays. Dans la logique WASP, Dieu est du côté des vainqueurs et les pauvres n’ont à s’en prendre qu’à eux-mêmes.

Les étasuniens de base ne se rendent pas compte que s’ils ont pu faire l’économie d’un système social à l’européenne, c’est parce qu’il y avait suffisamment d’immigrants à la porte, prêts à remplacer à n’importe quelles conditions ceux que les conditions de travail laissaient sur le carreau, ou ceux qui d’eux-mêmes, partaient tenter leur chance plus à l’ouest.

C’est d’ailleurs le schéma que reproduit aujourd’hui la Chine, avec ses masses de paysans pauvres prêts à prendre le relais des travailleurs urbains, dès que le niveau de vie (et les exigences sociales) de ceux-ci augmentent. Un schéma qui ne peut pas fonctionner indéfiniment et qui s’exporte mal. Entre chômage au nord et pauvreté misérable au sud, qui aujourd’hui peut encore croire en un système qui concentre, sans contre-poids,  tout le pouvoir économique dans les mains d’une si petite poignée d’individus ?

Seul les rares bénéficiaires dudit pouvoir y croient encore, mais leur poids en tant qu’individus électeurs est ridicule. Leur seule force réside dans la faiblesse des nations à s’entendre.

 

IN GOLD THEY TRUST

Au siècle des lumières, les premiers étasuniens étaient bigots. « In God We Trust » affirmaient-ils, et pour le prouver, ils ont commencé par sacrifier un peuple entier à leurs croyances, le dieu dollar et l’expansion économique. Deux siècles plus tard, ils adorent le veau d’or devant leur petit écran et les rares citoyens qui osent dénoncer la médieucrité ambiante risquent la mise à l’index.

La sanglante hypocrisie originelle plane comme une malédiction sur l’histoire du pays. Bondieuserie oblige, Washington peut commettre les pires atrocités, à condition de conserver au moins l’apparence de la rigueur morale. Les Etasuniens sont les gentils et si toutes leurs générations ont eu leur guerre, histoire de ressouder les rangs, chaque conflit mené par les Etats-Unis a débuté par une provocation : un croiseur contre l’Espagne à Cuba, le Lusitania en 1916, Pearl Harbor en 41, un autre croiseur dans le Golfe du Tonkin face à Hanoï, l’invasion du Koweit (approuvée tacitement par Rumsfeld) avant la première guerre du Golfe et le World Trade Center avant la seconde… A chaque fois, on retrouve soit un mensonge patent, monté de toutes pièces, soit une agression prévue, anticipée, que l’on a laissée se développer pour pouvoir mobiliser le pays sur un message clair : aux armes, on nous agresse ! A ce stade de redondance, ce n’est plus une méthode, c’est une manie !

Ceci dit, même ça, Bush l’a raté : plus personne n’est dupe et les Etats-Unis n’ont jamais endossé aussi clairement le rôle du méchant que dans l’affaire irakienne. Même pendant la guerre du Vietnam, ils semblaient défendre une vision du monde libre avant leurs intérêts financiers. Par ailleurs, lorsque le pays a compris l’injustice de la guerre, il a obligé ses gouvernants à y mettre fin, ce qui est tout à son honneur. L’histoire semble d’ailleurs devoir se répéter, au grand dam des néo-cons.

Malheureusement les Etats-Unis se sont bâtis en grignotant l’Ouest sauvage, leurs voisins… et leurs alliés. La décolonisation fut imposée aux anciennes métropoles en échange de l’aide apportée durant le 2ème conflit mondial. Pas par bonté d’âme, mais pour s’ouvrir des marchés jusque là protégés. Dans la logique des élites étasuniennes, l’expansion est sans limite et tout peut lui être sacrifié, puisque c’est la volonté de dieu que de s’enrichir.

Même en politique intérieure les Etats-Unis ont recouvert les pires atrocités d’un apparent voile moral. Le génocide particulièrement complet des premiers occupants, puis l’esclavage des noirs furent suivis de la répression sanglante des révoltes ouvrières du XIXème et du début du XXème siècle, sans équivalent en Europe. Le tout accompli au nom d’un dieu franchement raciste à ses débuts et préférant tellement l’effort individuel que communistes et syndicalistes ne pouvaient être que suppôts de Satan.

 

BUSH FAILLI

G. Bush fut élu président après 3 faillites commerciales successives. Il faut le faire. Pas des faillites de petit entrepreneur sans expérience montant des projets audacieux sans moyen. Non des faillites de grand bourgeois dilettante, grassement financé par les obligés de papa, disposés à lui délivrer les meilleurs conseils possibles. Deux fois dans le pétrole, et une fois avec un grand club de football américain. A chaque fois, il s’est planté.

Ce type est un con pétant notoire et borné, incapable d’écouter les conseils qui ne flattent pas son ego. Une tâche, mal élevée, un enfant pourri gâté. Il n’y a que l’Etat du Texas qu’il n’a pas eu le temps de mettre en faillite, argent public aidant. Pour les Etats-Unis, cela reste ouvert, on n'est franchement pas passé loin. Mais il faudra au moins une génération pour rembourser les pots cassés, et autant pour réparer les dégâts dans les relations internationales.

Le plus étonnant, c’est qu’il ait pu être élu. J’ai le sentiment que cela n’aurait pas pu se produire à l’échelle internationale. Encore que l’on trouve des cons pétants partout. Notamment à la tête des collectivités locales et des Etats où précisément, l’argent public permet d’éviter la faillite.

La seule explication que je vois à son élection est héréditaire. Franchement, cherchez, bien, il n’y en a pas d’autre. S’il n’était pas à la fois fils de son père et l’héritier d’une très grosse fortune, jamais il n’aurait été élu. Même pas gouverneur.

 

FILS A PAPA

Avec le hold-up réalisé par le capital sur l’ensemble de la société étasunienne, il suffit, lorsqu’on est très riche, de rester sans rien faire pour devenir plus riche encore. Au pays de l’Oncle Sam, 1% de la population est constituée de super possédants ayant accru leurs revenus de 139% en 20 ans, tandis que les revenus de la classe moyenne augmentaient de 17% seulement et ceux des 5% les plus pauvres de moins de 9%. A Manhattan, les 5% d’habitants les plus riches sont en moyenne, avec 366 000 dollars annuels, 52 fois plus riches que les 5% les plus pauvres, qui ne perçoivent que 7000 dollars par an. Mais il y a 25 ans, au début de l’ère Reagan, les plus riches n’étaient que 21 fois plus riches que les plus pauvres. L’écart a plus que doublé, dans la même ville, en une génération, ce qui est fondamentalement injuste…

Là où cela devient carrément ingérable, c’est lorsque des très riches, incapables, débiles ou carrément mal intentionnés commencent à utiliser leur fortune de travers. Pour se faire élire Président… Ou pour monter des réseaux terroristes. Georges, Oussama, même combat… C’est pourquoi il faut casser le système de transmission des très gros patrimoines. Parce que les capables trouveront toujours le moyen de se refaire une fortune à chaque génération, ce qui les occupera et qu’il n’y a aucune raison que les autres nous emmerdent en se croyant tout permis. Ces autres là, justement n’aurons plus qu’à faire comme tout le monde : bosser. Ce qui les calmera.

 

LA FORCE DES ARMEES

La logique opposant l’UE aux USA est stupide, mais pas autant que celle des néo-cons envisageant fébrilement une confrontation de l’Europe alliée aux Etats-Unis, plus éventuellement le Japon et l’Australie, contre le reste du monde ou plus spécifiquement contre le bloc asiatique de 3 milliards d’habitants qui se dessine autour de la Chine, de l’Inde et de l’ASEAN.

L’idée des think tanks, que Bush a foiré comme tout le reste, c’était – comme déjà dit - d’utiliser la religion et Al Qaïdah pour justifier les investissements militaires colossaux préalables à l’écrasement de la Chine. Au passage, ils pensaient en profiter pour renforcer le contrôle sécuritaire sur un système qui craque de toutes parts sous le poids de ses injustices : les inégalités résultant du système étasunien n’avaient plus existé dans l’histoire depuis l’Antiquité, excepté sous Louis XIV et les Tsars peut-être.

Merci au chaudron irakien d’avoir vraisemblablement empêché la 3ème guerre mondiale, tout au moins sous la forme de l’affrontement des blocs, la plus dangereuse et la plus radicale… Les néo-cons comparent volontiers les Etats-Unis à Rome, mais l’empire se contenta de gérer les conquêtes de la République, dans un lent processus de déclin. L’histoire s’écrit aujourd’hui beaucoup plus rapidement, et le déferlement des hordes barbares se prépare déjà. Terrorisme, migrations et délocalisations en sont la preuve.

En Chine populaire, les 10 % les plus riches de la population sont dix fois plus riches que les 10% les plus pauvres. Cet écart tend à s’accroître, mais il reste relativement modeste en regard de ce que l’on connaît en Occident. C’est sans doute dans le respect de normes de ce type qu’est l’avenir de l’humanité. Si l’on en croit les théories des néo-cons, l’adhésion du citoyen à son corps social égalitaire engendre un militaire discipliné, qui fait la force des armées. Or apparemment, ce citoyen là, c’est davantage en Chine que l’on risque de le rencontrer, que dans un monde occidental gangrené par des inégalités hurlantes.

 

BOY GENIUS L’ARNAQUEUR

Selon la droite néo-con, les Etats-Unis seraient un peuple soudé de petits possédants, à l’image de la démocratie athénienne. Mais une frange infime de la population détentrice d’un pouvoir exorbitant, plus une classe de commis au service de l’Etat ou des multinationales et une grande partie de la population survivant aux bords de la misère, ou carrément dedans, c’est plutôt la définition d’une satrapie orientale.

A la différence de la Perse, le pouvoir de l’argent a cependant remplacé le droit de vie ou de mort et le pouvoir de Washington se conquiert dans les urnes. Pour l’obtenir, Karl « Boy Genius » Rove a su habilement utiliser la religion. Des légions de chrétiens fondamentalistes avaient voté pour G. Bush, au détriment de leurs propres intérêts sociaux et économiques.

Cependant l’opium du peuple ne suffit plus, même aux Etats-Unis et l’idéologie dominante agite un autre rêve : l’ascension sociale. Un pauvre ambitieux et même un très pauvre peuvent encore accéder à la richesse outre Atlantique, mais cela devient de plus en plus difficile, et en tout cas pas uniquement par un travail honnête. Or les pauvres ambitieux mais honnêtes forment un sous-ensemble qui recoupe assez largement celui des chrétiens fondamentalistes. Ils commencent à comprendre qu’ils ont été grugés. Un vrai danger pour la démocratie.

 

RENONCER AU NUCLEAIRE

Mohammed el Barradei, grand patron du contrôle mondial de la prolifération nucléaire, a rompu l’omerta, lors d’une réunion officielle des Nations Unies : « L’Occident doit choisir entre renoncer aux armes nucléaires ou accepter la prolifération. Il n’y a aucune raison légale ou morale justifiant que certains Etats s’arrogent un droit qu’ils refusent à d’autres ». Même pas l’argument que ces Etats là seraient plus sérieux et davantage dignes de confiance puisque les Etats-Unis renforcent le blindage de leurs obus par des alliages de métaux enrichis, fortement radioactifs, qu’ils ont utilisé en Irak.

Les Iraniens le disent depuis un moment et nombre d’intellectuels du tiers monde avec eux, mais généralement à mots couverts. Il est tout à fait étonnant qu’un haut fonctionnaire international comme Barradei l’affirme haut et fort. Le système des Nations Unies étant manipulé par les financements étasuniens, il a toutes les chances d’y perdre sa place. El Barradei, qui voit s’approcher la retraite, a-t-il décidé de cracher le morceau dans l’espoir de secouer le cocotier et de faire avancer les choses ? Ou alors est-ce Washington qui change d’attitude et serait prêt à lâcher du lest ? 

L’hypothèse est improbable, mais au sein du monde arabe, même les pions des Etats-Unis s’interrogent. Quelques heures après Barradei, le ministre des affaires étrangères irakien, allié de Washington, au moins officiellement, affirmait que le voisin iranien avait droit au nucléaire… Que nous réserve l’avenir ?

Le choix entre prolifération et renoncement n’est qu’un faux dilemme : l’alternative, c’est un gouvernement mondial représentatif seul détenteur du feu nucléaire. Non par goût des armes et de la puissance destructrice, mais parce que l’on ne sait jamais ce qui peut arriver, rébellion de quelques fous meurtriers, comète à dévier ou pourquoi jamais, une attaque extra-terrestre ? La technologie doit être conservée et améliorée, même si ce n’est pas une priorité budgétaire, mais à l’usage exclusif d’un conseil mondial.

 

LE MONDE S’EVEILLE ET BOUGE

 

AMERICA LATINA

Capitale de l’Amazonie équatorienne, Coca ( !), 25 000 habitants, s’appelle également Puerto Francisco de Orellana. Du nom d’un conquistador qui partit de là en 1542, pour descendre l’Amazone jusqu’à son embouchure. En réalité, il ne savait pas ce qu’il allait trouver ni qu’il appellerait « Amazone » le grand fleuve qu’il allait naviguer sur plus de 4800km.

A Coca, on peut faire du lèche-vitrine à condition de jouer à saute-mouton par-dessus les torrents de boue, mais il y a de vraies boutiques, où l’on trouve de magnifiques chemises chinoises 100% coton, à 6 dollars pièce.

Par comparaison, Loreto, sa voisine (7 heures de route), n’est qu’un trou perdu au pied des Andes. Le seul restaurant s’appelle « La Tourista » et pour prendre une douche dans l’infâme bouiboui qui tient lieu d’hôtel, il faut commencer par disputer un minimum d’espace vital aux cafards et aux punaises. Après une semaine de crapahutage dans la jungle, la douche, même dans ces conditions, c’est une délivrance, du moins jusqu’au moment où vous êtes entièrement recouvert de savon. C’est là que le maigre filet d’eau froide s’arrête de couler, ou plus exactement se transforme en goutte à goutte.

A quelques heures de piste de Loreto, les torchères des puits de pétrole éclairent la jungle et les nuits des tribus indiennes, qui pour la plupart aimeraient bien que l’exploitation pétrolière leur rapporte davantage, les indemnités perçues semblant peu en rapport avec la pollution de leurs réserves et la  destruction de leur habitat.

Les tensions sont palpables. Quelques mois après notre passage, les puits seront d’ailleurs occupés par les communautés indiennes, prélude à la victoire électorale de leur représentant, Raphaël Corréa, l’un des leaders de la nouvelle révolution bolivarienne qui secoue tout le continent.

Nous n’en étions pas encore là et notre caméra indiscrète n’était pas la bienvenue. Nous filmions l’un des phénomènes les plus spectaculaires que j’ai vu de ma vie : des hommes nettoyant la forêt vierge à la lance à incendie ! Armés d’une demie douzaine de lances, une vingtaine de gars étaient disposés en ligne. Bottés et harnachés de capotes en plastique protectrices, par 33° et 97% d’humidité, ils arrosaient le sol et la végétation pour enlever les dépôts d’hydrocarbure rejetés par les puits. L’eau chargée de ces déchets s’écoulait en direction d’un entonnoir aménagé quelques centaines de mètres en contrebas. Les résidus de pétrole accumulés y  étaient précipités par l’adjonction d’un réactif chimique et récupérés.

« HANDS UP ! » … « MANOS ARRIBA ! »… L’ordre, impératif, inspirait d’autant plus le respect qu’il émanait de types en uniformes et puissamment armés. Pourquoi est-ce qu’on me prend systématiquement pour un gringo, entre Ushuaia et Tijuana ? C’est vexant. Le seul gringo ici, c’est celui qui commande les gardes armés de la compagnie pétrolière qui nous tiennent en joue. Rien que pour l’emmerder, j’affecte de ne pas parler un mot d’anglais. Le gars prétend nous empêcher de tourner et même effacer ce que mon équipe de cameramen colombiens, des durs à cuire, a déjà enregistré. Je refuse, même si je n’en mène pas large.

Ils menacent de nous emmener à leur PC, mais heureusement la présence de nos accompagnateurs les calme. Il y a là un ethnologue de Quito et surtout deux chefs des tribus indiennes propriétaires des terres exploitées par les pétroliers. L’ethnologue le rappelle fermement au gringo, en lui expliquant que nous souhaitons juste illustrer l’accord intervenu entre les compagnies et les tribus pour la dépollution de la forêt. Le gringo s’en va rendre compte à sa hiérarchie par radio et ses gardes nous laissent terminer notre travail.

 

LA VIOLENCIA

Depuis que nous sommes arrivés en Equateur, la violence est endémique et pourtant, comparés aux colombiens, les équatoriens ont la réputation d’être pacifiques. « Las armas, las armas ». Cet appel d’une hôtesse a de quoi surprendre. A la descente du turbo-prop qui nous amène de Quito, elle tient à bout de bras un grand panier d’osier, dans lequel plusieurs passagers viennent récupérer les flingues de tous calibres qu’ils y ont placé en montant dans l’avion…

Nous sommes dans le Succumbios, la région frontière avec la Colombie, où passent tous les trafics. D’armes, pour approvisionner les paras d’extrême droite aussi bien que les FARC et de drogue en sens inverse, pour payer les armes. Lago Agrio compte 15 000 habitants et l’on y dénombre en moyenne neuf morts par balle chaque mois. Comme aux meilleurs temps du Far West. Une petite poignée de gringos traînent d’ailleurs dans le coin, agents de la DEA et du contre-terrorisme ou ingénieurs en pétrole et souvent les trois à la fois.

Le sénateur John Mc Cain y est d’ailleurs venu en tournée d’inspection. Il y a logé dans le même hôtel que nous, un 5 étoiles surréaliste, bâti en pleine jungle, avec suites en marbre de 80 m2 et piscine olympique munie d’un toboggan dont seuls profitent les singes qui se jettent directement des arbres de la forêt pour se laisser glisser jusqu’à l’eau avec de grands cris. Hormis trois gringos et nous, l’ensemble est vide. L’odeur de blanchiment est carrément palpable et le légitime propriétaire était adjoint au maire, jusqu’à son décès de mort violente, l’année précédente.

Le soir, notre copain ethnologue nous emmène dîner dans une churrasqueria, la meilleure de la ville, un endroit très pittoresque où chaque table en plein air dispose, en son centre, de son propre grill au feu de bois. A l’entrée, il y a un gardien. Armé, comme dans pas mal de bleds du tiers monde, notamment en Afrique, mais à Lago Agrio, il ne s’agit pas d’un banal pistolet ni même d’un fusil. Le gars tient une kalachnikov, qu’il pointe sur tous les véhicules passant devant le restaurant. Les clients locaux semblent apprécier ce petit plus en matière de sécurité.

 

LOS TAGAÏRI

Au retour d’une visite dans une communauté indigène, il nous faut franchir le barrage filtrant mis en place par les militaires équatoriens sur la route venant de Colombie. Ils sont plus d’une cinquantaine, très jeunes et lourdement armés, les trafiquants n’étant pas des saints et se déplaçant en bandes… Problème, le caméraman et le preneur de son, excellents au demeurant, sont colombiens et comme ils sont arrivés en Equateur par avion, directement à Quito, ils n’ont pas le tampon du poste frontière situé quelques kilomètres en aval, sur la route d’où nous arrivons. Les voilà donc suspects.

Dans un pays de machos, tout peut rapidement dégénérer et stupidement, en petit suisse sur de son bon droit, je commence à m’énerver devant l’imperméabilité des jeunes troufions. Le caméraman monte les tours également, lui qui pourtant reste d’un calme olympien lorsqu’il s’agit de régler ses prises de vues dans les pires situations. Heureusement, mon épouse prend les choses en main et forte de son autorité maternelle, parvient à retourner le jeune officier qui pourrait être son fils. Au bout d’une heure de palabre, il nous rend les passeports.

Dès le lendemain, nous abandonnons les jeeps pour la pirogue, partant à la rencontre des huaorani. Après six heures de navigation, alternant soleil de plomb et orages extrêmes durant lesquels l’eau s’infiltre jusque sous les capuchons des ponchos en ciré, nous faisons halte pour pique-niquer. Les piroguiers et l’ethnologue sont inquiets, les carabines restent à portée de mains, mais pas question de chasser, un coup de feu pourrait attirer l’attention.

Que risque-t-on en pleine jungle ? Los Tagaïri. Nous sommes sur leur territoire. Ce petit clan d’environ deux cents individus de langue huaorani a rompu le contact avec le reste de la tribu quand celle-ci s’est ralliée à la civilisation, dans les années 80. Depuis, ils nomadisent sur une bonne partie de la réserve où nous nous trouvons et attaquent systématiquement tout ce qui croise leur route. Sur le banc de sable où nous nous sommes arrêtés, on a relevé une dizaine de morts, quelques mois auparavant, tagaïri et trafiquants de bois colombiens mêlés, à l’issue d’un combat féroce après le rapt de femmes huaorani vivant avec les colombiens.

Pourquoi ne reste-t-on pas dans les pirogues, alors ? On pourrait manger en route ? C’est simple : les pirogues ne sont pas un abri sûr. Les tagaïri se dissimulent dans le feuillage des grands arbres qui souvent se referment sur la rivière large d’à peine une dizaine de mètres. De là ils décochent de lourdes lances au curare qui font de très vilaines blessures, si le curare ne vous tue pas.

Et pourquoi ne nous a-t-on pas prévenu avant ? Parce que leur territoire est très vaste et qu’on ne savait pas qu’ils allaient être dans ce coin… Ah bon, ils sont dans le coin ? Oui, ils ont été aperçus pas très loin, il y a quelques jours.

Mon épouse déteste rester inerte face au danger. Il lui faut s’occuper. Elle réunit alors la médecin, la dentiste et l’infirmière qui nous accompagnent pour leur apprendre à danser Asejeje et la Macarena, histoire de captiver les braves tagaïri en cas de rencontre… Je ne me fais pas trop de soucis pour elle. Les hommes de notre petit groupe seront vraisemblablement immédiatement étripés, mais je ne donne pas trois mois à ma chère et tendre pour se faire élire chef de la tribu. Et en plus, je suis sûr qu’elle y prendrait goût. En tout cas, son initiative détend l’atmosphère mais, heureusement pour cette fois, nous ne connaîtrons les tagaïri que de réputation.     

 

RUEE VERS L’OR…ENOQUE

Au cours de la Ruée vers l’or noir, les gouvernements équatoriens successifs n’ont pas spolié les indigènes qui ont conservé leurs titres de propriété. Ils se sont contentés de les arnaquer en ne leur accordant que des loyers de misère pour faire des trous dans leurs terres. Au Venezuela, leurs frères du delta de l’Orénoque ont eu moins de chance. Comme ils nomadisent en pirogue sur les bras du fleuve, le gouvernement de Caracas leur a expliqué qu’en tant que nomades, ils ne pouvaient prétendre posséder la terre, et n’avaient donc aucun droit sur son sous-sol, particulièrement riche en pétrole. Ceci bien que son exploitation détruise leur environnement et leur mode de vie. Chavez doit en partie son succès auprès des masses amérindiennes à cette énorme injustice de ses prédécesseurs.

Il n’y a pas que le pétrole. En Colombie, les combats entre FARC et paras ont un effet destructeur sur les populations locales des communautés amérindiennes et afro-américaines. Contraintes à fuir leurs villages bombardés, elles reviennent quelques mois plus tard pour retrouver leurs terres rasées et replantées de palmeraies destinées à l’exploitation oléagineuse. Comment faire reconnaître ses droits de propriété sur des terres que l’on n’occupe plus, quand les cadastres sont balbutiants ? De là à penser que les combats sont provoqués intentionnellement par certains gros propriétaires, il y a un pas que franchissent allègrement les ONG amérindiennes sur place, hostiles aux FARC autant qu’aux milices d’extrême droite. La blague à la mode prétend que les combats sont le moyen qu’a trouvé la bourgeoisie compradore pour procéder à la réforme agraire, mais à son profit : en redistribuant la terre aux riches !

Toutes ces organisations amérindiennes vénézueliennes, colombiennes, péruviennes, boliviennes, équatoriennes ou même guyanaises ont aujourd’hui des contacts étroits entre elles ainsi qu’avec leurs homologues nord-américaines. Plusieurs de leurs responsables ont fait leurs universités à la Havane, comme notre amie quechua, la doctoresse Rosa Alvarado, Ministre de la santé de la Confédération des communautés indigènes d’Equateur. C’est tout un monde alternatif qui s’est développé en Amérique latine, en opposition à la puissance étasunienne. Comment en irait-il autrement dans des pays où, comme en Equateur, 90% de la richesse demeure détenue par moins de 10% de la population, alors que parmi ces 10% de riches, il n’y a pour ainsi dire aucun amérindien, qui représentent pourtant le tiers de la population.

 

COLONIALISME YANKEE

Les conséquences de ces inégalités sont on ne peut plus visibles dans les grandes villes d’un pays qui semble tout entier inféodé aux Etats-Unis. Les bourgeoisies compradores de Quito ou de Guayaquil ont aujourd’hui les moyens d’envoyer leurs enfants étudier du côté de Boston ou de San Francisco. Leurs mères leur parlent dès le plus jeune âge dans un anglais dépourvu de toute trace d’accent hispanique, appris dans les meilleurs collèges privés de la capitale.

L’aimant gringo exerce un pouvoir d’attraction tout aussi puissant sur les couches populaires du pays, mais avec des conséquences dramatiques. Pour émigrer aux Etats-Unis, los pobres risquent leur vie dans des bateaux surchargés, souvent coulés ou arraisonnés au large de la Colombie. Comme les africains sur les côtes marocaines. Ce qui n’existe en revanche pas en Europe, du moins pas à cette échelle (parce que nous avons tout de même la Légion étrangère et des filières africaines de prostitution), c’est que les jeunes latinos s’engagent en masse comme Gi's pour partir en Irak, tandis que des centaines de jeunes latinas enlèvent leurs petites culottes en gros plan sur le net, dans l’espoir d’une hypothétique green card promise par des maquereaux de Miami.

Le balancier de l’histoire semble pourtant sur le point de sonner le réveil pour les hispaniques. Toute l’Amérique latine se redécouvre bolivarienne et la poussée démographique des hispanophones est telle, aux Etats-Unis même, que les anglo-saxons commencent à flipper pour de bon. L’idée que les latino-américains de tout le continent devraient voter aux élections présidentielles étasuniennes est une boutade répandue dans tout le cône sud, mais il n’est pas certain qu’il faille en passer par là : les latinos sont déjà incontournables à l’intérieur même du pays et ils ont indéniablement participé à la victoire d'Obama.

 

3% QUI DECIDENT

Une organisation sociale dans laquelle 10% de riches décident de l’avenir d’un pays, c’est à la fois injuste et porteur de graves tensions sociales, dont nous avions perdu l’habitude en Europe. Je dis bien, avions car l’on y revient… Ce n’est pourtant rien à côté de l’incongruité du système mondial :  3% des membres, les plus costauds, décident des orientations majeures, avec droit de veto individuel, tandis que les membres les plus riches gèrent l’application des mesures décidées par les plus costauds ! C’est très exactement ainsi que fonctionne l’ONU : le Conseil de Sécurité décide et les plus riches choisissent où, quand, comment et combien, en ouvrant le robinet des budgets de fonctionnement.

L’ONU a le mérite d’exister et c’est mieux que rien, mais elle souffre tout de même considérablement du caractère fort peu démocratique de ses institutions. Si les citoyens occidentaux acceptent ce déni de démocratie c’est qu’ils n’ont pas bien compris le système, qu’ils s’en fichent un peu et aussi sans doute qu’ils pressentent confusément qu’ils y gagnent : en tant qu’occidentaux, nous sommes clairement dans le camp des riches et des profiteurs. 

Tout cela bien sûr est l’expression de rapports de force et ces rapports de force sont en train de changer. Les peuples non occidentaux montent en puissance et réclament voix au chapitre. Les entendre rapidement éviterait bien des conflits. Le maintien du statu quo n’est dans l’intérêt de personne hormis peut-être d’une petite coterie mondiale de super riches particulièrement influents aux Etats-Unis. Les classes moyennes occidentales ont tout à gagner d’une remise à plat fondamentale et pacifique.  

Il revient aux opinions publiques de se réveiller, aux électeurs de se mobiliser. Les électeurs des Etats-Unis ont fait un premier pas en giflant Bush, mais ce n’est pas suffisant. Il faut casser le cycle infernal et enclencher un cercle vertueux, pour cesser de marcher vers la guerre et la division. Il faut le faire tous ensemble.

 

ASSOCIAUX ETATS-UNIS

Le discours bushien sur l’importance de la démocratie fait l’impasse sur ce qui devrait être l’instance suprême, le niveau le plus essentiel de la démocratie : la gouvernance mondiale. Là où devraient se prendre les décisions les plus globales, il ne règne que la loi du plus fort et du plus riche. Non pas que la loi des plus nombreux soit forcément la meilleure. Elle peut aboutir à autant d’impasses et d’injustices si l’on en croit l’expérience communiste mais la démocratie consiste justement à organiser l’équilibre des pouvoirs. 

Les USA n’ayant jamais eu à faire leur révolution sociale, ils ignorent tout des bienfaits potentiels du multilatéralisme, qui n’est rien d’autre que l’application, à l’échelle mondiale, des préceptes d’une société respectueuse de ses mal partis. Ce concept n’est guère appliqué efficacement ailleurs qu’en Europe, mais la Chine et l’Amérique Latine, chacune à leur manière, tentent aujourd’hui de marier le libéralisme pur et dur avec la prise en charge étatique des problèmes sociaux.

Le modèle purement prédateur étasunien du libéralisme asocial a certes donné quelques résultats spectaculaires, mais il a fait faillite sur de nombreux points. De plus, il n’est pas exportable. Il lui faut des terres vierges à conquérir et celles-ci ne peuvent l’être qu’au détriment de leurs habitants préalables, ce qui n’est pas souhaitable.

 

LA FAUTE AUX RICHES

Si l’on en croit le PNUD, Programme des Nations Unies pour le Développement, les pays pauvres resteraient pauvres à cause des pays riches. Les taxes sur les produits manufacturés s’échangeant entre pays riches sont en moyenne trois fois moins élevées que les taxes sur les produits agricoles des pays pauvres… En plus de subventionner grassement nos produits agricoles, nous surtaxons ceux qui viennent du Sud. Du coup, il en vient moins, ce qui étrangle les producteurs de ces pays, tout en nous rapportant de l’argent. En moyenne mondiale, 20% des importations des pays riches proviennent de pays pauvres, tout en générant pourtant 60% de nos revenus douaniers ! 

Comme tout bon bourgeois européen, ma voiture est allemande, mon ordinateur étasunien, mon portable japonais, mon téléphone scandinave, mes meubles français, ma chaîne Hi-fi suédoise (j’aimerais bien, en vérité, elle est japonaise comme tout le monde), ma montre suisse, mes chaussures italiennes et mes vêtements espagnols. J’ignorais cependant que les taxes perçues sur mon riz vietnamien, mes pommes chiliennes et mes avocats sud-africains payaient les subventions de mon sucre de cane martiniquais, de ma farine beauceronne et de mon gruyère suisse.

Il y a des exceptions. L‘UE accepte ainsi sans surtaxe les produits venant des pays ACP d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique. La Suisse accepte de même depuis peu l’entrée sans taxes des produits provenant d’une vingtaine de pays pauvres, pour désamorcer les critiques à l’OMC. La Suisse est en effet l’un des pays qui subventionne le plus à l’intérieur et taxe le plus les importations agricoles. Cette mesure est un excellent début, mais elle est surtout cosmétique car elle ne s’applique qu’aux pays les plus pauvres. Les producteurs latino-américains, par exemple, ne risquent ainsi pas de concurrencer nos paysans.

Pour justifier le maintien du protectionnisme, les fonctionnaires helvétiques, soudain fort soucieux de questions sociales, expliquent qu’ils aimeraient être certains qu’un abaissement de nos taxes à l’importation profite aussi au petit paysan producteur et pas uniquement à la bourgeoisie compradore qui gère l’import-export. Ce qui est certain, c’est que si ces pays ne vendent pas davantage, ils ne risquent guère d’augmenter le salaire de leurs travailleurs. Ce n’est pas dans ce sens là que cela se passe et ce n’est pas comme cela que nous l’Europe s’est développée,  au XIXème et XXème siècles, mais bien en conquérant de nouveaux marchés, notamment grâce à la colonisation, qui a d’ailleurs largement profité à la Suisse également.  

Clairement, il apparaît aujourd’hui que pour s’en sortir, les pays pauvres doivent aussi commencer à produire des biens manufacturés.

 

CEUX QUI S’EN SORTENT

Quelques grands pays, jadis pauvres, sont parvenus à bâtir de véritables industries de produits manufacturés en sus de leur agriculture. Tous de très grands pays, ce qui prouve qu’un vaste marché est extrêmement utile au développement. Quelques petits nains sont parvenus à tirer leur épingle du jeu, mais tous, sans exception, étaient étroitement imbriqués dans les flux du commerce international. Aux premiers rangs de ces nouveaux géants économiques, le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud et surtout, surtout, la Chine.

Pourquoi la Chine parvient-elle à lancer des hommes dans l’Espace ou à y détruire des satellites pendant que l’UE s’en désintéresse?

 

1)           La vie d’un individu a moins de valeur à Pékin que chez nous et si leurs cosmonautes meurent, ce ne sera pas un drame… Ceci dit, ils sont redescendus vivants.

2)                 La Chine est un immense pays, doté d’un marché intérieur qui lui laisse les coudées franches.

3)                 Elle possède des ressources naturelles considérables même si elle manque d’énergie.

4)                 Son climat, varié, n’est pas équatorial, mais principalement tempéré.

5)                 Son histoire est au moins aussi riche que celle du bassin méditerranéen et bien des inventions de première importance ont été faites en Chine.

6)                 Elle possède une diaspora soudée dans le monde entier et économiquement très dynamique.

7)                 Elle a un besoin politique d’icônes valorisantes et souhaite renverser l’image de perdant qu’elle affiche depuis deux siècles. Elle est prête à payer très cher pour cela.

8)                 Elle a « bénéficié » d’un régime autoritaire qui lui a fait accomplir à (longues) marches forcées et à coups de privations considérables, les distances énormes qui la séparaient de la modernité au sortir de la seconde guerre mondiale

 

AVEC OU SANS DEMOCRATIE

Le point 8 écrabouille la théorie dominante étasunienne sur la supériorité absolue de la démocratie pour assurer le développement d’un pays. Les régimes chinois non communistes de Taiwan, Hong Kong (ainsi que Singapour et la Malaisie, où ils contrôlent l’économie) ont tous obtenu de magnifiques résultats, caracolant dans le peloton de tête des dragons asiatiques… Mais tous ont en commun d’être restés très longtemps des régimes forts, objectivement dictatoriaux selon nos critères démocratiques européens. Comme la Chine communiste contemporaine d’ailleurs, ils mâtinent la libre concurrence économique avec un contrôle étatique très étroit. 

Historiquement, l’essor industriel des pays occidentaux ne s’est pas non plus déroulé sous l’égide de régimes très démocratiques et encore moins sociaux : au XIXème siècle, les enfants travaillaient dans les mines, seuls les notables avaient le droit de vote, on tirait régulièrement sur les foules de grévistes affamés, etc… Nos régimes démocratiques sont nés dans la douleur et l’oppression et je ne suis pas certain qu’un grand pays pauvre parvienne aujourd’hui à s’en sortir en restant intégralement démocratique. En tout cas pas sans un soutien accru des pays riches.

L’Inde, par exemple si souvent citée en référence face à la Chine, ne présente que l’avantage de nous sembler moins hostile. Pour les plus pauvres et les hors castes, la démocratie y sonne encore assez creux. Naître dalit, entre Delhi et Bénarès, est une condamnation à vie sans espoir d’amnistie, car les lois votées pour casser le système ne sont pas appliquées.

Continent riche de toutes les promesses, l’Amérique latine paraît tentée par un développement plus solidaire. Washington lui laissera-t-il une chance ? Accorder un libre passage à ses produits agricoles représenterait, de la part de Bruxelles, un coup de pouce bienvenu. Ou alors, pourquoi pas imaginer d’attribuer l’intégralité des taxes que nous percevons, sur les importations de ces pays, à des programmes sociaux dans ces pays, en collaboration avec les Etats concernés, bien sûr…

L’aspect social et l’aspect démocratique d’un régime sont deux choses bien différentes qui ne vont pas forcément de pair. Les démocraties européennes ont pu se développer à la fin du XIXème parce qu’elles avaient pris conscience que c’était plus efficace de partager avec les pauvres que d’avoir à leur tirer dessus… et parce qu’il y avait quelque chose à partager. Une richesse à redistribuer qui était le fruit du travail des pauvres… et celui de l’expansion coloniale. Dans les pays les plus pauvres, il n’y a rien à partager, ou presque, ce qui rend assez illusoire le respect des règles du jeu démocratique. Surtout quand les gens n’ont de l’opulence occidentale que la vision de son impudence, tous les jours à la télévision.

 

CHUNG KUO, LA CHINE

La Chine est dirigée d’une main de fer par un conseil d’une cinquantaine de vieux croûtons en majorité communistes. Il y a de gros trous dans le filet sanitaire, comme l’a révélé le SRAS, mais il y a un filet sanitaire. De même qu’un système social, des infrastructures sans cesse modernisées, parfois un peu trop vite, des potentats locaux aux pouvoirs exorbitants mais qui peuvent être durement condamnés… Quand au travail des enfants c’est en Inde, où les grandes firmes préfèrent d’ailleurs de plus en plus souvent délocaliser, parce que, dixit la presse économique : « les lois de protection sociale y sont moins contraignantes qu’en Chine ». Mais la confusion est régulièrement entretenue dans les médias populaires.

La Chine est un pays pauvre, où l’écart de revenus s’accroît rapidement. Le taux de change du Yuan est maintenu artificiellement bas, mais le chinois de base s’accommode sans trop de mal de cette dévaluation permanente car son immense pays produit quasiment de tout, à des prix très bas. Exprimé en dollars ou en euros, le salaire d’un ouvrier chinois parait ridicule, mais exprimé en yuans et rapporté au coût de la vie local, il devient presque décent.

Reste qu’à la campagne, le salaire est encore plus bas, mais c’est précisément l’enrichissement progressif de toute la population que vise Pékin et en 10 ans, ils ont sorti 300 millions de personnes de l’extrême pauvreté, ce que personne n’était parvenu à faire avant eux.

Si la Chine est régulièrement démonisée, c’est qu’il est toujours facile de rejeter les torts sur un ennemi extérieur. En identifiant l’esprit malin qui fait peur aux gens, on les rassure tout en évitant de se remettre en cause. Le procédé est aussi vieux que la propagande, qu’elle soit politique ou religieuse.

 

VU DE PEKIN

Pékin travaille à la mise en place de la plus vaste zone de libre échange du monde, regroupant la Chine, l’Inde et l’ASEAN, soit 3 milliards et demi de consommateurs, la moitié de la population mondiale. La participation du Japon et de la Corée reste réservée, mais avec la crise, des bruits persistants laissent entendre que la Corée du Sud pourrait accrocher sa monnaie au yuan chinois. Ce qui  mettrait un sacré coup au dollar monnaie universelle...

Le reste de l’affaire est en tout cas bien engagé. Les sommets préparatoires se succèdent en alternance dans chaque pays membre et celui de Pékin, en 2008, pour l'ouverture des JO, fut particulièrement spectaculaire.

Les Chinois ne laissent rien au hasard et adorent les symboles. Lorsque les 9/10ème de l’Asie seront unis dans un vaste marché commun, le reste du monde sera marginalisé. L’émigration chinoise jouant un rôle de premier plan dans l’économie de plusieurs pays de l’ASEAN, l’intégration en sera facilitée.

Tout ceci pose un certain nombre de questions :

 

a)           L’Inde pourra t elle se satisfaire d’un rôle de second plan, ou va-t-on vers un axe Pékin Delhi comme il y eut un axe Bonn Paris pour construire l’UE ?

 

b)           Le système de gouvernement chinois peut-il se dissoudre de l’intérieur, sous les effets du développement économique ?   En douceur ou dans des soubresauts révolutionnaires ?

 

c)           Le multilatéralisme est-il perçu en Chine, par le régime mais aussi par le peuple, comme un processus d’équité mondiale, un moyen d’accroître sa part du gâteau, ou un simple gadget ?

 

d)           Où s’arrêtera l’expansionnisme chinois et doit-on se préparer à la guerre de toute manière ?

 

Toutes ces questions sont évidemment liées et bien des gouvernements paieraient cher pour avoir les réponses. Les Chinois ont tout à gagner d’un développement harmonieux et pacifique, tant ils possèdent de cartes en main. Leur intérêt d’usine du monde n’est certainement pas de détruire leurs clients. Ils baignent de plus, historiquement, dans une vraie culture de la négociation.

Cependant, un expansionnisme militaire pourrait servir à dévoyer des tensions internes, notamment des inégalités économiques, qui restent fortes... Evitons de leur en offrir l’occasion.

 

PETROLE CONTRE MEDICAMENTS

De gauche ou de droite, c’est un petit peuple conservateur qui a voté non au référendum sur la constitution européenne en 2005, tant en France qu’aux Pays-Bas, deux ex-métropoles coloniales, tout comme la Grande-Bretagne, qui les auraient sans doute rejoint. Les nonistes auraient pourtant tout intérêt à s’ouvrir au monde, à s’intéresser à sa réalité d’aujourd’hui. Exit le temps des Empires européens. La planète a changé et les rapports de force avec. Les rapports Sud Sud, pour autant qu’on range la Chine dans les pays du sud, ce qui est une torsion de la réalité géographique et historique, ne sont déjà plus une vue de l’esprit. Ils sont en place et la Chine est partout.

En Afrique, les produits de consommation chinois inondent des marchés jusqu’alors chasses gardées des industriels européens, notamment français. Mais là où les européens vendaient un produit, les chinois en vendent trois, parce que s’ils sont de qualité inférieure, ils sont surtout bien moins chers, sur des marchés très pauvres. Et dans toutes les grandes villes africaines, dans les quartiers populaires où les blancs ne mettraient même pas les pieds, il y a désormais des cliniques, des médecins et des pharmacies chinois.

La première vague a débarqué avec les cohortes de travailleurs venus construire des infrastructures routières ou ferroviaires. Dès avant d’être un géant économique, Pékin avait commencé à offrir ses services aux gouvernements plus ou moins non alignés. Le Togo était du nombre, bien que pilier central de la Françafrique. De là, ils ont essaimé partout.

 

MEDECINE CHINOISE

L’acupuncture et le baume du Tigre se sont répandus comme une traînée de poudre. Sans doute moins par la volonté délibérée de Pékin que par les vertus de l’initiative individuelle. A moins que ce soit grâce à l’habileté du système centralisateur chinois à utiliser les ressorts de la libre entreprise… En tout cas, le résultat est là. Même si les grandes campagnes restent l’apanage de l’OMS, la médecine chinoise soigne aujourd’hui autant de monde en Afrique que la médecine occidentale, ou que la médecine traditionnelle africaine.

Ses résultats sont excellents pour toute une gamme de maladies et le rapport qualité prix imbattable. Un ami genevois, haut fonctionnaire du Tribunal International à Kigali, me racontait qu’il avait été faire soigner ses problèmes d’arthrite au genou dans l’une des trois cliniques chinoises de la ville, qu’il en était ressorti content et que toute la visite lui avait coûté 3 dollars, prix vraisemblablement surtaxé pour tenir compte de sa condition de blanc.

Dans des pays dépourvus de sécurité sociale, le prix est un avantage fondamental. Accessoirement, les chinois peuvent tenir ces prix parce que sur le terrain, ils vivent comme les locaux, se nourrissant des produits du pays, sans se goberger dans des hôtels climatisés ni faire leur course de produits importés dans un supermarché réfrigéré. Parmi les coopérants, seuls quelques rares religieux acceptent encore de vivre ainsi, chrétiens ou islamistes…

Il ne s’agit plus là de concurrence entre deux systèmes, entre la culture occidentale et la chinoise, mais simplement de soulager les misères du monde. Là où l’Occident cale, ne sait plus faire à un prix abordable, la Chine a tout son rôle à jouer. Les Africains demain ne l’oublieront pas, même si la médecine traditionnelle chinoise échoue à traiter certaines maladies graves. Pour l’instant.       

 

BUSH CONTRE TOUS

Le boom asiatique est industriel et aussi scientifique. L’Inde manque déjà d’informaticiens… Les centaines de milliers qu’elle forme chaque année ne suffisent plus. Elle recrute désormais dans nos meilleurs instituts. Des centaines de nos jeunes talents s’expatrient vers l’Asie, attirés par le dynamisme et les conditions de vie. La Chine également mandate et recrute des experts occidentaux sur les questions les plus pointues. Pas des coopérants : c’est Pékin le patron, qui paie les salaires. La recherche et l’innovation changent de camp. Le grand rêve nippon d’unité asiatique risque fort de se réaliser sans le Japon, qui flirte avec l’OTAN et sans les Etats-Unis, qui ont raté le bateau du Pacifique, annoncé pourtant depuis 20 ans. Grâce à Bush.

Ses copains pétroliers avaient anticipé un duel à mort avec Pékin, sur l’approvisionnement énergétique. La réponse apportée en Irak n’a fait qu’amplifier le problème, mis le feu aux poudres, réduit à néant la production de brut irakien, fait exploser la mince membrane protectrice des Nations Unies et libéré les monstres de l’enfer : désormais, pour tous les gouvernements du monde, c’est chacun pour soi. Ou peut-être tous contre Bush. Ce qui pourrait nous sauver, le jour où Bush sera chassé, si son successeur accepte humblement de rejoindre le troupeau multilatéral.

En attenant, l’Iran sait que sur ses arrières, le bloc asiatique n’est pas prêt à céder aux caprices de Washington. Lulla rencontre les saoudiens. Chavez aide les Africains et livre son pétrole à Pékin, qui fait tout pour diversifier ses sources d’énergie, soutenant d’importantes recherches sur l’hydrogène. Ce remue-ménage ressemble fort aux prémices d’une future guerre mondiale, au moins économique. Les démocrates sauront-ils désamorcer l’escalade ?

 

ESCLAVAGE MONDIAL

Le problème des pauvres et de leurs défenseurs à gauche, c’est qu’ils se trompent de cible en accusant la mondialisation. Ce n’est pas l’abaissement des barrières et l’essor des échanges qui augmentent les inégalités, mais l’utilisation exclusive par les plus riches des avantages que cela procure. Au lieu d’accuser la mondialisation de tous les maux, apprenons à l’utiliser au profit de tous et mettons en place les nouvelles règles d’un nouveau jeu.

Exemple typique de cette diabolisation qui se trompe de cible, le BIT a pondu en 2006 un rapport sur le travail esclave qui accusait la globalisation. Pourtant, le tourisme sexuel comme le travail domestique, qui sont les premières causes de travail esclave dénoncées dans le dit rapport n’ont rien à voir avec la mondialisation. Elles lui sont bien antérieures.

Jadis, les riches parisiens allaient chercher leurs Bécassine en Normandie et les nourrices de leurs enfants en Bourgogne. Les Romands avaient des jeunes filles au pair suisses alémaniques et les Wallons des bonnes flamandes. Les notables africains et même les moins notables ont toujours utilisé les petites cousines du village, taillables et corvéables à merci. Les haciendas latino-américaines sont pleines de muchachas amérindiennes payées au lance-pierre et les riches demeures étasuniennes, de Nanny noires et bien en chair, « nourries, logées, blanchies » et néanmoins aussi fidèles que reconnaissantes. 

Que dire des harems de la Péninsule arabique, dans lesquels l’esclavage, le vrai, n’a jamais cessé ? Ou pire peut-être, les dalits, intouchables hors castes indiens, contraints par hérédité à nettoyer les toilettes en évacuant sur leur tête la merde des brahmanes dans des paniers d’osier. On imagine le résultat quand il pleut.

Ces injustices sociales caractérisent le monde ancien et ne sont pas nées avec la mondialisation. Elles existaient à l’intérieur de chaque pays. Certes, elles demeurent plus criantes dans les pays moins riches et moins développés. La mondialisation nous permet de nous en apercevoir et, le cas échéant, de chercher à réduire ces disparités, mais en aucun cas, elle n’en est la cause.

Le tourisme sexuel est bien né, lui, de l’essor du voyage aérien et c’est une monstruosité. Cela n’a toutefois rien à voir avec la baisse des droits de douane et la suppression des subventions à l’agriculture qui sont ce qu’on évoque lorsqu’on parle de « mondialisation ». Réduisons les inégalités qui font qu’une jeune fille (ou un jeune garçon) peut gagner en une passe l’équivalent de son fonctionnaire de père en un mois, alors que toute sa famille manque de tout, et le tourisme sexuel s’éteindra de lui-même.

Les réseaux maffieux profitant de ces enfants ne sont pas la cause, juste un révélateur. Même lorsque les enfants sont retenus par la violence, il y a une histoire de misère à la base : celle des parents affamés qui ont vendu leur enfant en affectant de croire aux promesses de l’intermédiaire ; celle de l’enfant qui s’est sauvé de l’école ou de sa famille et erre dans les rues ; celle des filles mères, rejetées par leurs familles et livrées à elles mêmes, sans aucune prise en charge sociale.

Cette misère là, on ne l’estompera pas d’un coup de baguette magique si l’on ne laisse pas leur chance aux populations de ces pays, si on leur ôte toute possibilité de nous vendre la seule chose qu’ils possèdent: leur force de travail ! 

 

ILS ONT EMERGE

Nombre de pays occidentaux, à commencer par les Etats-Unis, alimentent leur croissance par l’emprunt et le déficit, accumulant de ce fait une dette considérable… Le risque permanent de récession qui en résulte est inhérent au capitalisme. Les mécanismes financiers modernes prévoient heureusement un certain nombre de gardes fous… qui ne tiendront malheureusement que jusqu’à ce que la vague soit assez forte pour passer par-dessus.

Par ailleurs et c’est fondamental, les créanciers du monde sont aujourd’hui les pays émergents. Ceux qui nous vendent l’énergie et les biens de consommation pour alimenter notre addiction. La Chine, les pays de l’ASEAN, la Russie, le Brésil et les pétroliers du Golfe détiennent aujourd’hui plus de 3000 milliards de réserves en devises. C’est colossal, 100 fois plus que la fortune privée européenne planquée en Suisse… De quoi verser 500 dollars à chaque être humain sur cette planète, ce qui représenterait 10 ans d’économies ou d’investissement d’une famille africaine, à chaque membre de la famille.

On ne peut pas continuer de maintenir en sujétion ces gros, ces énormes joueurs. Il est temps de leur faire une place dans les institutions financières internationales, puis politiques, et ce très rapidement. Une vraie place, pas un strapontin, à la mesure de l’importance qu’ils ont acquise. Mieux vaut les inviter équitablement à la table des négociations que de s’en faire des ennemis. Ils ont émergé, inutile de tergiverser.

L’attitude de la Suisse est là encore éclairante. L’habitude sans doute d’avoir du apprendre à se battre sans les moyens d’une grande puissance. Berne défend ses intérêts avec pragmatisme, sans œillères ni exclusives, prête à négocier avec tout le monde, sans fidélité excessive à telle ou telle alliance et sans reste d’idée de grandeur malsaine… L’UE c’est bien, c’est nécessaire, mais pas comme un fortin. Sinon les autres grands ensembles vont renforcer leurs propres réseaux de défense. Il ne faut jamais perdre de vue que cela peut être leur intention, que tel ou tel grand pays émergent peut avoir des visées expansionnistes. Mais cela ne doit pas être un à priori.

A l’échelle européenne (au moins celle là, en dessous ça n’a plus de sens) il faut rester prêt à relever nos défenses, mais tant qu’une perspective multilatérale reste ouverte, il faut s’y engouffrer avec force. Parce qu’en face, ou à côté, eux non plus n’ont ni le goût ni l’intérêt d’une guerre. Nous avons tous à y perdre. Sauf peut-être les Etats-Unis, qui rêvent encore de préserver par la force leur statut de maître du monde… Tout en restant les gentils ! Etonnant paradoxe. Ils rêvent. Nous n’avons  aucun intérêt à demeurer dans leur monde virtuel, où l’on peut gagner des guerres sans massacrer les populations.

Il faut nous réveiller pour nous tenir non pas contre eux, mais à côté. A côté d’eux et de tous les autres peuples de cette planète, en égaux. Pour cela, une seule solution : la démocratie mondiale,

 

 

 

 

MIKRO POLITIKOS

 

 

DEMOCRATIE

 

MILITER AU CENTRE

Après 30 ans de neutralité politique armée, en tant que journaliste traitant des affaires de la cité, j'ai voulu m'investir plus concrètement. D'où le dépôt de ma demande de naturalisation suisse. Parce que c'est à Genève que je vis et travaille et parce que la politique m'y paraissait beaucoup plus concrète, plus amusante, moins virtuelle et inaccessible  qu'en France.

L'été suivant, je suis passé à l'échelon supérieur, en rentrant au parti radical genevois. A vrai dire j'hésitais entre les cinq partis de gouvernement, qui sont à Genève les socialistes, les verts, le PDC les radicaux et les libéraux. J'avais des amis dans tous et tous me faisaient des appels du pied. Aucun ne me convenait totalement, mais finalement, c'est le parti radical, en plein renouveau après une courte traversée du désert, qui m'a convaincu, juste milieu entre l'esprit d'entreprise et le souci d'une juste solidarité.

J'y parvenais à concilier mes visions à long terme avec le travail pragmatique au quotidien. C’est ainsi que j'aime le centre: non pas mou, mais extrême, porteur d'idées réalisables et de projets futuristes.

Lorsque Bayrou commença à faire des bonds dans les sondages, j’ai été invité à expliquer sur les ondes de la Radio romande, pourquoi il était certain de gagner s'il atteignait le second tour et pourquoi il serait alors le mieux armé pour réussir les réformes dont la France avait le plus urgent besoin… sur la nature desquelles, entre parenthèses, les trois principaux candidats divergeaient au fond assez peu. L’avantage imparable de Bayrou, c’était sa capacité à rassembler loin au-delà de sa famille politique habituelle, sans susciter l'opposition résolue d’une petite moitié de la nation… 

De fil en aiguille, je me suis retrouvé embringué dans sa campagne. Il se trouve qu'il est mon cousin par alliance. Je connais donc le bonhomme de loin, depuis 40 ans et le respecte. Ce qui me paraît un argument tout à fait essentiel et fondamental en politique.

Je me suis ainsi retrouvé militant sous mon passeport français pour une élection présidentielle et sous mon passeport suisse (que j'avais déjà obtenu en théorie, mais pas encore reçu en pratique) pour une élection municipale dans ma petite commune genevoise, tout en participant de manière intensive aux activités cantonales du parti radical.

Amusant dédoublement qui n'était cependant pas de personnalité, car je défendais partout les mêmes idées: l'humanisme, la concurrence, la solidarité. Cela m'a permis de plonger vraiment dans le bain de la démocratie, faite de rassemblements hétéroclites nécessaires (pourvu qu'ils tiennent) de magouilles et de coups de Jarnac, de loi du plus fort et de querelles d'ego, de promesses et de non dit, de démagogie et de rouerie.

Tout le monde l'a dit et redit, la démocratie est à l'heure actuelle le moins mauvais des systèmes. J'ajouterai que c'est aussi celui que nous méritons. 

 

TOCQUEVILLE

La démocratie, c’est d’abord une forme de concurrence entre des hommes politiques qui doivent vendre leur image auprès du peuple pour être élus. Toute tentative d’accaparer le pouvoir revient donc à une distorsion de la concurrence et pour trop de politiciens, tous les moyens sont bons pour y parvenir. Le programme n’a plus qu’une importance toute relative. C’est finalement le meilleur acteur de télévision, disposant du meilleur service de presse, qui remporte la palme.

Pour Tocqueville, la démocratie telle qu’il la découvrait aux Etats-Unis représentait le symbole d’un égalitarisme qui lui faisait horreur. Il anticipait le nivellement par le bas de la culture de masse, qui tend à porter au pouvoir les plus racoleurs, les plus habiles à enjôler le peuple. C’est là le défaut de la cuirasse démocratique. Encore s’agit-il de savoir de quelle démocratie on parle.

A quoi sert un parlement qui n’est plus en France qu’une chambre d’enregistrement lorsque tous les députés de la majorité votent les lois et qu’aucun député de l’opposition ne les vote ? Il serait plus économique de se contenter de la présidentielle et de supprimer les débats parlementaires. De toute manière, les députés de l’écrasante majorité au pouvoir (en l’occurrence l’UMP) n’ont pas le droit de poser une question à un ministre si ce ministre ne leur en a pas préalablement donné l’autorisation ! Etonnamment, d’honnêtes politologues colombiens trouvent admirable ce déni de démocratie. Selon eux, les ministres colombiens passent tout leur temps, du lundi au jeudi, à répondre à des questions insignifiantes, uniquement posées par les députés pour passer à la télé… Du coup, les ministres n’ont plus assez de temps à consacrer à leurs ministères.

En vérité, le système proportionnel colombien est beaucoup plus démocratique que le système majoritaire français, qui fait qu’un parti recueillant de 15 à 20% des voix peut avoir moins de 1% de députés… Pourtant la France jouit d’une réputation de pays de la liberté, tandis que la Colombie, dans l’esprit des gens, c’est la jungle des FARC et des narco trafiquants. En fait, le sentiment de liberté et de bon fonctionnement de l’état tient d’abord aux facteurs économiques et sociaux et ensuite seulement aux conditions d’exercice de la démocratie.

Trop de démocratie paralyse la démocratie entend on souvent dire au sujet des systèmes proportionnels, mais la Suisse connaît un système bien plus démocratique encore, qui fonctionne lentement mais sûrement. Son principal avantage est qu’une fois que les gens ont été consultés par les urnes, ils admettent le résultat sans grèves ni manifestations.

 

LE GOUT DU POUVOIR

Le goût du pouvoir n’est pas donné à tout le monde. Certains l’éprouvent plus que d’autres. Il ne suffit pas d’en avoir envie, comme ça en théorie, un peu en dilettante. Il faut être prêt à mouiller sa chemise, à mettre ses mains dans le cambouis, à respirer l’odeur du sang. A faire montre de l’ambition et de l’agressivité nécessaire pour parvenir à ses fins.

J’ai accompagné quelques temps deux hommes politiques africains qui avaient tous deux des ambitions présidentielles et des profils comparables : Fonctionnaires internationaux de très haut niveau, archi-diplômés, retraités de fraîche date, l’un de l’ONU, l’autre du BIT, ils aspiraient à mettre leurs compétences réelles au profit de leurs pays respectifs, qui en avaient bien besoin. Accessoirement, leurs belles carrières les avaient mis définitivement à l’abri du besoin. Contrairement à tous leurs autres concurrents, ils possédaient déjà la maison confortable à Genève, assortie d’une bonne retraite, qui constitue le rêve ultime de tout dirigeant africain.

Seulement, dans les deux cas, malheureusement pour leur pays et heureusement sans doute pour leur image, ils étaient trop gentils. Ils manquaient de ce goût du sang qui au moment critique vous fait jeter toutes vos forces et celles de vos partisans dans la bagarre, en sachant pertinemment que des vies humaines vont rester sur le carreau. Devant les embûches jetées sur leur chemin par le pouvoir en place, ils ont renoncé, au moment où, par exemple, l’université se disait prête à se soulever pour défendre leur cause dans la rue. Voilà pour la version polie.

La version sale, c’est qu’ils n’ont pas su non plus s’investir suffisamment dans le jeu politique, dans les campagnes électorales harassantes qui se gagnent en parcourrant le pays pour serrer des mains. Eux les courageux, qui avaient décrochés des doctorats prestigieux dans des langues qui n’étaient pas les leurs, ils n’avaient plus assez faim pour aller gagner leur élection à la force du poignet. Pas plus que manu militari. Dommage, ils auraient sans doute fait d’excellents présidents, meilleurs en tout cas que ceux à qui ils auraient du succéder, comme Idriss Déby.

Dans tout le Tchad, les Zaghaouas sont réputés pour être des guerriers plus que redoutables et Déby est leur chef. C’est un excellent guerrier, qui d’ailleurs, comme me l’a confirmé face caméra l’un de ses ministres « participe nuitamment, mitraillette au poing, aux opérations de nettoyage des bandits qui infestent la ville ». Les bandits peuvent être des voleurs ou des opposants politiques et le nettoyage, c’est l’élimination instantanée : « il faut bien que passe le bras armé de la justice !» sourit le ministre. N’empêche que son guerrier de président laisse franchement à désirer en économie politique. Dans l’avion le menant à la réunion des dirigeants africains qui devait décider de la division par deux du Franc CFA, il eut cette interrogation : « C’est quoi une dévaluation ? »

 

POUVOIR ABSOLU

Le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument, dit-on. Le problème est que la politique – quel que soit le mode de nomination des gouvernants – n’est précisément qu’un jeu de pouvoir et que pour arriver au sommet, il faut au préalable avoir appris à écraser ses adversaires. Peut-on espérer rompre ce cercle vicieux ? Si tous les gens honnêtes du monde se donnaient la main, et si toutes les crapules repérées étaient frappées d’ostracisme, est-ce que cela changerait quelque chose ? Pas sûr.

Même avec la meilleure volonté du monde, les gens honnêtes peuvent devenir parfois pires que des crapules. Notamment lorsqu’ils sont persuadés d’avoir raison alors qu’ils se trompent, ce qui arrive assez fréquemment lorsqu’ils sont obnubilés par une idéologie. Ou une religion.

Donc il faudrait que ce soit uniquement les gens honnêtes, intelligents, lucides et pratiquant l’autocritique qui se donnent la main. Cela fait déjà nettement moins de monde. Mais sur quels critères les sélectionner ? Publics ou secrets ? La démocratie a-t-elle tout à gagner ou tout à perdre de la plus grande transparence possible ?

 

GROUPES DE PRESSION

La démocratie directe, pratiquée en Suisse depuis des siècles, semble aujourd’hui piétiner. Après avoir été au service d’individus qui se réunissaient sur la place du village dans leurs « landsgemeinde » et votaient à main levée, elle a nettement changé d’échelle. La Suisse a mieux fonctionné que ces voisins au XXème siècle, parce qu’elle avait plus à répartir, grâce à ses banques et à sa neutralité, et parce qu'elle répartissait mieux, en partageant davantage. C’était du autant à la bonne santé économique qu’à la démocratie directe, qui implique l’adhésion des électeurs aux décisions du politique. Ce qui oblige le politique à prendre vraiment en compte les aspirations de l’électeur.

En quelques années pourtant, depuis la chute du Mur de Berlin et l’avènement de la libre circulation des capitaux, l’écart des salaires est devenu aussi important que dans le reste du monde occidental et il n’en finit plus de se creuser. Pour coller à la concurrence internationale qui s’est fait plus vive, le système répartit moins. Du coup, les acteurs de la démocratie helvétique s’entre-déchirent. Le jeu politique est dominé par des groupes de pression représentant des catégories sociales dont les intérêts immédiats divergent, voire s’opposent franchement: indépendants vs fonctionnaires, riches vs assistés sociaux, pendulaires vs résidents du centre ville etc...

Il devient de plus en plus difficile de dégager des consensus en faveur de décisions d’intérêt général. Chacun de ces groupes peut à tout instant attaquer une décision qui ne lui convient pas en déclenchant un référendum … et surtout le gagner s’il sait trouver suffisamment d’alliés ou si la décision attaquée risque de coûter de l’argent au contribuable !

L’intérêt général n’a plus guère d’attrait pour personne. Seule la courte vue compte. Les politiciens sont inféodés au groupe de pression dont ils proviennent ou qui les a fait élire, empêtrés dans leur clientélisme. Ils passent leur temps à se tirer dans les pattes. Pour conserver le pouvoir il faut à la fois réduire l’adversaire et réduire les risques que comporte toute action. Donc mieux vaut dénigrer le plus possible ce que fait l’autre, tout en en faisant soi-même le moins possible. C’est le plus mauvais rôle des partis, multiplié à l’infini.

 

DOUBLE JEU DES PARTIS

Il est temps de faire bouger les lignes. Les enjeux de la période justifient le recours à des procédures d’urgence, des systèmes d’union nationale regroupant au centre les majorités les plus larges et les bonnes volontés les plus efficaces. C’est vrai dans toutes les démocraties occidentales. Chacune à sa manière doit trouver le moyen de réunir les majorités recomposées qui lui permettra d’agir. Les rivalités de personne et les détestations personnelles, si nombreuses en politique, doivent s’effacer devant l’intérêt général. Elles sont tout aussi nuisibles que les blocages idéologiques et parfois même davantage.

Les partis sont le bras de levier indispensable à l’accession au pouvoir. Ils permettent de regrouper les sensibilités, de clarifier les débats, de se consacrer à l’essentiel et de tester les compétences des prétendants. Toutefois, ils tendent à accroître inutilement les clivages et à se comporter comme des structures vivantes, dont la survie et l’expansion sont devenus l’objectif principal. Alors qu’ils devraient se préoccuper d’abord du bien commun. Malheureusement, sans les partis, l’action politique est impossible et de l’action, il en faut plus que jamais.

Contrairement à leurs homologues de la plupart des grands pays démocratiques, les partis suisses ont en commun leur longue pratique de la concertation et des gouvernements de coalition. Par ailleurs, les parlementaires ne sont pas salariés à plein temps, loin s'en faut. La qualité de leurs prestations s'en ressent parfois, mais au moins représentent-ils plus fidèlement la diversité du peuple que dans les capitales environnantes.

Les ralliements « alimentaires » à vocation personnelle sont quasiment inconnus dans la Confédération, ce qui n'empêche pas les transgressions et les nuances, mais sur le terrain strictement politique. Du moins en principe. Ainsi les consignes de vote des partis ne sont-elles presque jamais impératives. Il est même fréquent que les partis s'opposent à leurs anciens leaders lorsque ceux-ci accèdent à  une fonction gouvernementale…  Si le consensus helvétique favorise la concertation, il est admis que l'on n’a pas la même vision, ni les mêmes intérêts, en bas de l’échelle qu’en haut. En dehors de toute considération personnelle, les partis sont d'abord un moyen d'arriver au pouvoir par l'élection, ce qui implique une certaine dose de démagogie, tandis que l'exercice du pouvoir consiste au contraire à savoir aussi prendre les mesures impopulaires qui s'imposent parfois.

 

ETAT DE GRACE

Le règne de Sarkozy a débuté par l’état de grâce le plus bref de l’histoire de la Vème république, les Français votant clairement au centre gauche, une semaine après avoir plébiscité la droite. L’UMP s’est empressé de crier haro sur les coupables, le radical Borloo et sa TVA sociale, mais la plupart des économistes le reconnaissent, le projet était excellent. Il figurait d’ailleurs dans la boîte à idées de François Bayrou, largement siphonnée par Sarkozy. Dominique Strauss Kahn y pensait et même Ségolène Royal avait affirmé vouloir réduire l’imposition du travail. Seulement Laurent Fabius, privilégiant une fois de plus son intérêt personnel et partisan, s’est répandu dans tous les médias, en hurlant au vol à main armée… tout en omettant soigneusement les aspects positifs du projet.

L'idée de base consiste à augmenter de 5 points la TVA pour combler le déficit du système social, tout en réduisant en parallèle les prélèvements sur les salaires. Si l’affaire est bien menée, l’opération est blanche pour le pouvoir d’achat du salarié moyen, qui récupère en salaire ce qu’il perd en flambée des prix. Par contre, le revenu du capital est mis à contribution, de même que les revenus assistés, réhabilitant ainsi l'utilité du travail. Enfin surtout, on réduit le déséquilibre dont souffrent les entreprises locales, obligées de répercuter sur leurs prix de vente le prélèvement sur les salaires de la fiscalité et des charges sociales.

En diminuant le coût du travail, la TVA sociale réduit le chômage et freine les délocalisations, en taxant équitablement productions indigènes et biens importés. Elle réduit les différences de coût horaire de la main d’œuvre, entre nos pays à système social développé et les autres. Le gouvernement allemand de coalition l’a testé, après le Danemark, et ça marche.

En plus, le système laisse davantage de liberté au citoyen quand à la manière d’utiliser son argent, puisqu’il peut éviter les produits à taux de TVA les plus élevés. C’est pourtant cet impôt moderne et triplement efficace qui a coûté leur siège à plusieurs dizaines de députés UMP… et assuré une plus grande diversité à l’assemblée, ce dont personne ne se plaint.

 

ENDOSSER LE ROLE DU MECHANT

Les radicaux suisses ont connu début 2007 pareille mésaventure en proposant, à l'initiative des radicaux genevois, de remplacer l’Impôt Fédéral Direct par une TVA différenciée selon des critères sociaux et écologiques. Le tollé des autres partis fut immédiat, la gauche tirant à boulets rouges sur « la TVA à 15% » (elle n’est que de 7,6% en Suisse) alors même que le PS avait lui-même avancé peu de temps auparavant le chiffre de 15%, pour rapprocher la Suisse des taux européens.

Finalement, le projet fut retiré, d'autant que les radicaux zurichois avaient un projet radicalement différent de « flat tax » (imposition à taux unique). Tant qu'à faire de se faire traiter d'ennemis du peuple, autant que ce soit pour de vraies raisons...

Tous pays confondus, les citoyens ont l’habitude qu’on leur rajoute des impôts, pas qu’on en remplace un, même vétuste et inefficace, par un autre plus moderne, sans conserver le premier… C’était pourtant bien de cela qu’il s’agissait dans le projet des radicaux genevois.

Le problème, ce sont les a priori idéologiques. Les gens souhaitent d'abord améliorer leur sort et sont prêts à juger des remèdes sur pièce. A condition que l'on prenne le temps de les leur expliquer. Malheureusement, le modèle d'action de la TVA sociale est complexe et compliqué à comprendre.

Finalement, Borloo a ressorti le projet sous une autre forme au Grenelle de l'environnement (amusant ces références, quant on pense  à ce que disait Sarkozy de Mai 68) avec le bonus malus écologique. On renchérit par une taxe les produits peu écologiques, y compris les importés, et l'on réduit le prix des autres... Auréolé de l'aura du projet Grenelle, l'idée est cette fois passée comme une lettre à la poste.

S’il fallait une preuve de l’utilité d’un débat démocratique, la voilà. On peut cependant se demander s’il ne devrait pas se tenir en amont du terrain politique, pour dépassionner le problème… et la solution. Dès lors qu’une idée quitte le domaine de l’expertise philosophique ou économique et qu’un parti s’en empare, elle court le risque de se voir descendue en flamme par les autres, de manière totalement subjective, sans aucune considération pour le bien collectif.

 

LE BIEN COMMUN

Il en va ainsi du jeu politique et c’est grand dommage. Pourtant, les idées les meilleures doivent bien un jour ou l’autre descendre dans l’arène si elles veulent avoir une chance d’être appliquées ! C’est pourquoi le système suisse me paraît amplement préférable à la monarchie républicaine française. Il favorise la concertation en amont, même si cela ne marche pas à tous les coups. Le peuple peut ensuite trancher des questions importantes plusieurs fois par an, plutôt que de devoir accepter en bloc une personne et un programme, pour 5 ans… Enfin, une fois la décision tranchée par le peuple, elle est bien mieux acceptée par tous, parce qu'elle a été débattue en tant telle et pas noyée dans un programme.

Notre confort actuel est un piège. L’ampleur des problèmes à résoudre risque d'imposer de vrais sacrifices en matière de train de vie, que nous allons tous avoir du mal à accepter. Seule une large adhésion populaire est susceptible de faire admettre sans violence des réformes drastiques. Je me trompe peut-être, mais j'ai tendance à croire que si l'intérêt supérieur leur est clairement exposé, s'ils n'ont pas l'impression que le monde politique les mène en bateau et si toutes les catégories sociales acceptent des sacrifices, les gens sont prêts à laisser le bien commun prendre le pas sur leurs considérations immédiates de porte-monnaie.

Cela fait beaucoup de si... Mais il en va de l'intérêt de nos enfants à tous. Pour commencer, il faut aider chacun à prendre conscience de l’ampleur des défis à affronter. C'est un combat d’opinion publique à l’échelle mondiale qui s'engage, pays par pays, pour convaincre de l’utilité et de l’urgence des réformes à entreprendre, de la nécessité aussi des sacrifices à envisager. C’est là aussi ou la démocratie absolue montre ses limites. Il y a un moment où il faut pouvoir faire des choix et disposer des moyens de les imposer aux minoritaires, tout en leur ménageant des droits de critique et d’expression.

DROIT DE VETO

Depuis la diète polonaise de la Renaissance, on sait que le droit de veto a toujours joué un rôle néfaste dans les assemblées, les affaiblissant au lieu de les renforcer. La loi de la majorité doit pouvoir s’imposer à la minorité sous peine de blocage. Tout en ménageant des soupapes, voire un droit de sortie en cas de désaccord trop profonds. Evidemment, celui qui s’isole du système doit alors renoncer à ses bienfaits. 

En Pologne, n’importe quel petit baron pouvait bloquer la machine, même lorsqu’il était subventionné par des intérêts particuliers, y compris étrangers. Le pays en a beaucoup souffert, politiquement déchiré entre ses puissants voisins, mais aussi économiquement, sa révolution industrielle naissante ayant été laminée par les atermoiements. Au sein de la Confédération Helvétique au contraire, le droit de veto n’existe pas. Il est remplacé par le droit de référendum conféré directement au peuple, ce qui ralentit le processus, mais, en principe, ne le bloque pas. L’histoire semble avoir donné raison aux pères fondateurs de la constitution helvétique.

A l’ONU, non seulement le droit de veto existe, mais il est réservé aux 5 membres permanents du Conseil de Sécurité, ce qui n’est même pas démocratique. L’OMC quand à elle fonctionne sur le mode du consensus, ce qui revient à introduire un droit de veto donc chaque pays peut bénéficier. N’en déplaise aux alter mondialistes, l’organisation est donc beaucoup plus égalitaire et représentative que l’ONU. C’est aussi malheureusement pourquoi elle s’enlise si souvent sans parvenir à conclure…

Supprimer le droit de veto revient à contraindre les participants à négocier ce qui est salutaire. Dans une négociation, mieux vaut avoir quelque chose à gagner et de quoi perdre sur d’autres points. Une fois les décisions prises et acceptées de part et d’autre, la transgression des règles communément admises doit entraîner des sanctions. Malheureusement, dans le système onusien, les sanctions ne sont utilisées qu’en tout dernier recours, juste avant la déflagration militaire et quasiment jamais contre un pays riche ou vraiment puissant militairement.

Cela doit changer avant qu’il ne soit trop tard, mais tant que les riches financent le système, il n’a aucune chance de se réformer de l’intérieur. En tout cas pas de manière contraire aux intérêts de ses mandants. Dans un monde idéal, la raison pourrait suffire, d’autant plus que les riches, c’est nous et que nous votons, mais dans le monde réel, je crains fort que rien n’avance tant que la pression ne sera pas suffisante.

 

REELECTION INCITATIVE

Pour bien fonctionner, la démocratie a besoin d’un processus de réélection. L’espoir d’un renouvellement de son mandat a autrement plus d’impact sur la conduite d’un homme politique que la crainte d’une très hypothétique procédure d’impeachment ! En supprimant cet espoir, vous ouvrez grande la porte à la corruption et aux abus, non seulement de la part du Président, mais aussi de sa garde rapprochée. Tous n’auront de cesse de profiter, et vite. 

En Colombie, le Président n’avait droit qu’à un seul mandat de 4 ans. Uribe est loin d’être un saint et son entourage encore moins, mais il a eu raison de changer la constitution pour pouvoir se porter candidat une deuxième fois. A quoi sert de chercher à bien faire si l’on est certain de n’être même pas récompensé ? Certes, l’accaparement du pouvoir est nocif et la direction d’une société, qu’elle quelle soit, à tout à gagner au changement régulier, mais pour qu’une sanction démocratique ait du sens, il faut qu’il y ait le choix du renouvellement, au moins une fois.

Histoire d’être un peu plus incitatif, le système suisse prévoit même que les responsables exécutifs n’ont droit à leur confortable retraite à vie qu’à la condition d’avoir été réélus au moins une fois. Cela conduit bien évidemment l’élu à rester à l’écoute de ses électeurs, ce qui dans certains cas, peut s’avérer nocif. Il est parfois des mesures impopulaires qu’il est nécessaire de prendre… ou des mesures populaires qu’il vaut mieux ne pas prendre !

Toutefois, si l’on croit en la démocratie, on peut espérer que la sagesse de l’électorat finisse par prendre le dessus… tout en investissant dans une excellente communication.

 

RECESSIONS DIFFICILES

Il est facile de gérer les phases d’expansion économique. Les récessions, c’est plus dur et la démocratie s’en sort moyennement. Le jeudi noir de 1929 a tout de même débouché sur le fascisme, le nazisme, la Guerre d’Espagne et en apothéose, la seconde guerre mondiale ! A l’époque, les implications économiques du traité de Versailles, qui avait clôt la première guerre mondiale, avaient sérieusement aggravé la crise.

Avec des dollars prêtés par les Etats-Unis, l’Allemagne vaincue payait ses dommages de guerre à la Grande-Bretagne à la Belgique et à la France. La France et ses alliés remboursaient ensuite, avec ces mêmes dollars, les dettes considérables qu’elles avaient contractées aux Etats-Unis durant le conflit. Des dettes qui expliquent d’ailleurs en partie l’entrée en guerre des Etats-Unis : ils y avaient vu le plus sûr moyen de rentrer dans leurs fonds.

Malheureusement, le mécanisme financier du traité de Versailles n’était ni plus ni moins que de la cavalerie, qui constitue normalement un délit économique. Les dollars remboursés aux Etats-Unis repartaient en Allemagne pour un nouveau tour… et ainsi de suite jusqu’en 29, où l’assèchement brutal du marché des capitaux à tari le flux, ruinant tout le monde, l’Allemagne plus brutalement que les autres. La démocratie n’y a pas résisté.

Cette faiblesse de la démocratie peut flanquer la frousse, si l’on songe aux bouleversements écologiques et sociaux qui s’annoncent. On le voit dès à présent, pour défendre leur niveau de vie, le premier réflexe des couches les plus défavorisées de nos sociétés d’abondance, en France comme en Suisse, consiste à se réfugier dans le repli xénophobe et le vote populiste, qu'il soit d’extrême gauche ou d’extrême droite.

Il n’y a heureusement aucune fatalité dans l’histoire. On peut espérer avoir retenu la leçon de la grande crise de 1929 et nous avons aujourd’hui un avenir meilleur à vendre aux citoyens et aux électeurs. A l’époque, c’est la promesse factice d’un paradis fasciste, national-socialiste ou soviétique qui avait soulevé les masses.

En ce début du XXIème siècle, nous pouvons rêver sereinement, pour la première fois, d’un monde plus juste, plus équilibré, plus pacifique, plus respectueux des personnes et de l’environnement et donc plus durable. Mieux adapté à l’être humain aussi, même si la partie est encore loin d’être gagnée. Il revient aux classes moyennes de soutenir ces changements, comme cela fut le cas de la démocratie, depuis l’antique Athènes.

 

REPARTIR LES POUVOIRS

Le débat idéologique actuel reste focalisé sur deux extrêmes opposés, libéral ou socialiste. L’intérêt individuel, défendu par les libéraux, se résume souvent à l’intérêt des plus riches. L’intérêt collectif, cher aux socialistes, se trouve être de plus en plus souvent catégoriel, voire pire encore, national. Il devrait pourtant être évident pour tous que l’intérêt individuel de chacun passe par l’amélioration du sort des plus pauvres ici et partout. Pas seulement par bonne conscience – qui a son importance, c’est agréable de pouvoir voyager partout sans être importuné par les mendiants – mais aussi pour des questions de sécurité, de bonne organisation et d’efficacité.

De la chute du mur de Berlin à l'explosion des subprimes, le libéralisme a tenu le haut du pavé, parce que tout le monde a envie de s’enrichir. Tout un chacun rêve de gagner au loto et souhaite améliorer son quotidien par l’effort et le travail. Partager vient après. C’est légitime, mais la réalité, c’est que sans contre-pouvoir, seule une toute petite minorité s’enrichit énormément tandis que les autres progressent à peine ou même régressent.

Il faut parvenir à préserver le désir commun d’enrichissement, hautement stimulant, tout en lui fixant un plafond, au moins au moment des successions, pour contrer la formation en cours d’une véritable aristocratie mondiale de l’argent ultra minoritaire. Ce seuil pourrait se situer à un niveau permettant de vivre de ses rentes en arrêtant de travailler. Soit une dizaine de millions d'euro de fortune personnelle.

On n’exclurait ainsi qu’une infime minorité d’hyper riches sans intérêt pour la société, tout en préservant la concurrence et le désir d’enrichissement. Ce n’est pas une question de jalousie, ni même d’équité, mais de répartition des pouvoirs. Pour que la démocratie fonctionne, il ne faut pas qu’un très petit nombre d’individus disposent de pouvoirs exorbitants. Ce qui est malheureusement le cas actuellement, bien davantage que cela ne l’a été tout au long du XXème siècle.

 

DICTATURE

Ce doit être drôlement chouette d’être dictateur et bien pratique pour diriger un pays. Quand vous êtes certain d’avoir raison, pof, vous décidez et vos concitoyens n’ont plus qu’à obéir, en maugréant. Qu’importe, puisque de toute manière, c’est pour leur bien. La décision prise est évidemment la meilleure possible puisque c’est la votre. Une simplicité, on pourrait même dire une unicité, pour reprendre un langage théologique, qui permet incontestablement d’avancer beaucoup plus vite dans la direction choisie, la meilleure à vos yeux à ce moment là. Un véritable rouleau compresseur, écrasant toute opposition sur son passage.

C’est tellement plus efficace que la démocratie que généralement, dans la plupart des activités humaines, à commencer par l’entreprise, l’école, la famille, une association, bref quasiment tout, la direction des opérations est dévolue à un homme (ou une femme), plus rarement à un petit groupe d’individus qui savent décider sans atermoiements inutiles.

La démocratie elle-même consiste d’ailleurs à abandonner la direction des opérations à un petit groupe d’individus, élus selon des règles préétablies pour un laps de temps déterminé. Enfin en principe, parce que c’est souvent à l’issue du temps imparti qu’un démocrate élu s’aperçoit que l’intérêt bien compris de ses administrés, confondu avec le sien propre, serait de prolonger le plus longtemps possible ce mandat qui l’a fait roi, quitte à modifier les règles.  

Bush, Napoléon, Saddam Hussein, Jules César, Staline et même Adolf Hitler, je ne cite que les plus connus du monde occidental, tous ont voulu marquer le monde de leur empreinte, persuadés qu’ils étaient d’avoir la vision juste. Tous ont accompli des choses positives : Napoléon a révolutionné le Code civil, émancipé les juifs, créé la Suisse moderne et permis à Champollion de décrypter la pierre de Rosette. Saddam a libéré les femmes irakiennes et modernisé considérablement son pays. César a écrit la Guerre des Gaules et fut le premier « pipol » souffrant de psoriasis. Staline a vaincu Hitler, Hitler a construit des autoroutes et initié la Volkswagen, Bush… Non, là je ne vois rien qu’il ait créé ou réussi, hormis de mettre en place un régime shiite à Bagdad et de laisser les islamistes s’y dévorer entre eux…

Où est ce que je veux en venir ? Certainement pas à réviser l’histoire ou à justifier les dictatures, mais tout simplement à rappeler ce fait évident quoique soigneusement occulté : le pire ennemi de l’humanité, ce n’est pas la dictature ou n’importe quel système politique, c’est l’Etat-nation, avec les guerres qui en découlent. Les religions y apportent malheureusement leur valeur ajoutée, en s’identifiant aux nations ou à des groupes de nations, pour justifier moralement d’injustifiables boucheries.

 

A BAS LA GUERRE

Si l’on fait le compte total des méfaits des grands dictateurs de l’humanité, on ne peut qu’aligner des dizaines, des centaines de millions de morts. Avec tout de même une remarque importante : les morts ont été bien plus nombreux en temps de guerre qu’en temps de paix. Ce qui signifie aussi qu’en matière de performance létale, la pire des dictatures, en paix avec ses voisins, est préférable à une banale démocratie en guerre… Comme quoi tout est relatif. En 14-18, l’Allemagne Impériale ou l’empire austro-hongrois n’étaient guère plus dictatoriales que la France, le Royaume Uni ou les Etats-Unis. Or les boucheries de Verdun, de la Somme et de toute la guerre ont fait rappelons-le, des millions et des millions de morts, contraint des dizaines de millions d’hommes à vivre dans des conditions épouvantables des années durant…    

Même Hitler et Staline confirment cet horrible constat. Certes les camps de concentration et les goulags naissent quasiment dès leur arrivée au pouvoir, mais l’URSS se battait contre les armées blanches dépêchées par les démocraties occidentales, tandis que l’Allemagne hitlérienne, sous le joug des accords de Versailles, n’avait qu’une idée en tête, prendre sa revanche. Et dans les deux cas, c’est durant la seconde guerre mondiale que le système des camps donne sa pleine mesure. Même la shoah et les conditions de vie à l’intérieur des stalags, catastrophiques dès le départ, se sont considérablement aggravées au fur et à mesure de l’avancée dans la guerre, qui ruinait les capacités allemandes et contraignait Moscou à puiser dans ses ressources ultimes.

Empêtrés dans leurs délires, les nazis, qui étaient au départ des brutes sanguinaires, sont devenus, acculés, des fous furieux. Quand aux soviétiques, si les goulags ont continué jusqu’après la fin de la seconde guerre mondiale, c’est que pour Staline et les siens, comme pour Washington d’ailleurs, elle n’avait jamais vraiment pris fin. L’horreur d’Hiroshima et de Nagasaki, on le sait aujourd’hui, fut justifiée au moins autant par le souci de délivrer un message à Moscou que par la volonté d’abréger la guerre avec le Japon.

 

VOTE EGOISTE

La démocratie est loin d’être sans tâches. Non seulement elle peut se montrer particulièrement meurtrière en temps de guerre, mais elle a engendré les plus grands massacres du XXème siècle. Hitler est arrivé au pouvoir par le biais d’élections, de même que le régime assassin du Rwanda, excusez du peu, sans oublier les épurateurs de l’ex-Yougoslavie ! Ce n’est pas rien et c’est consternant, mais pas vraiment étonnant.

Lorsque l’on soumet un choix au bon vouloir du peuple, on n’obtient pas forcément, comme par magie, une décision censée, encore moins une décision juste et surtout pas une décision altruiste. Si au moins il existait une démocratie mondiale… Mais tant que l’on en reste aux Etats-nations, le risque est permanent d’aboutir à la confrontation d’égoïsmes nationaux, souvent manipulés par des bonimenteurs qui fondamentalement appliquent la tactique N°1 de l’escroquerie : promettre un gain facile.

Tout le monde sait pertinemment que les meilleurs politiciens sont ceux qui mentent le mieux, que l’avenir radieux est d’abord, forcément, pavé de larmes, mais personne n’a envie de se l’entendre rappeler. Par ailleurs, ce n’est pas parce que l’on est un con citoyen que l’on devient forcément quelqu’un d’intelligent en votant. Encore moins quelqu’un d’intelligent, courageux et altruiste à la fois !

 

VOTE PARTIEL

Qui paie commande, ce lien essentiel en économie est parfaitement contradictoire avec les principes de la sacro-sainte démocratie. La voix de n’importe quel assisté social vivant de l’aumône publique a exactement le même poids que celle du chef d’entreprise qui le nourrit, au travers de ses impôts. Il est certain que le vote, justement, représente un antidote aux injustices de l’économie. Cependant le développement des systèmes d’assistance sociale a pris une telle ampleur que le poids électoral des personnes profitant de richesses qu’ils ne produisent pas est devenu considérable. Il s’exerce souvent au détriment des classes moyennes productives.

A l’inverse, les détenteurs de capital, qui ne produisent rien non plus et se contentent de recevoir, sont fortement privilégiés par l’économie, toujours au détriment des classes moyennes productives, qui se retrouvent pressurées de toute part. La libre circulation des capitaux a en effet rendu l’argent et la fortune encore plus volatil qu’ils ne l’étaient, contrairement au travail, qui lui a forcément un domicile fiscal.

Pour contrebalancer ces injustices, on pourrait imaginer un système de demi vote, ou de vote sur certains sujets mais pas sur tous pour les personnes qui ne travaillent pas, c'est-à-dire qui ne produisent aucune richesse. Ou alors introduire une correction accordant des voix supplémentaires aux chefs de famille qui travaillent, hommes ou femmes… 

Ce serait assurément une révolution, et certains hurleraient au retour en arrière. On peut effectivement trouver moral et même équitable que les pauvres, les faibles, les exclus de la vie ou de la chance et même les profiteurs bénéficient d’autant de droits que les gagnants ou que ceux qui assument simplement leurs tâches sans broncher. Malheureusement les perdants, qui ont le sentiment de n’avoir rien à gagner, votent souvent pour la défense de leur intérêt à court terme, de manière contradictoire aux intérêts du groupe social dans son ensemble.

Au même titre que les capitalistes, ils ne voient souvent que leur gain pécuniaire immédiat, en l’absence de toute stratégie d’ensemble à long terme. Devenus conservateurs, soucieux de protéger un système qui les nourrit, les plus pauvres préservent leurs maigres avantages au détriment d’une mobilité sociale qui leur fait peur. Même si celle-ci permettrait vraisemblablement d’assurer un sort meilleur, plus équitable, à l’ensemble de la société.

Justement, de quelle société parle-t-on ? D’une société nationale ou de l’humanité mondiale ? Quelle règle morale pourrait justifier qu’un pauvre de chez nous – français, suisse ou étasunien - ait droit à un vote, mais pas un pauvre du sud ? C’est pourtant clairement ce qui se passe. Une poignée d’Etats nations commandent à tous les autres alors que les Etats nations sont déjà des constructions abstraites, imparfaites et inégalitaires. Dans la plupart des instances internationales, la voix d’un seul maltais ne compte-t-elle pas autant que celle de 3000 hindous ?

 

 

L’APPEL AU PEUPLE

 

OPIUM ET TRIBUNS

La démocratie c’est simple : le courant d’opinion majoritaire dans une population doit l’emporter. C’est vrai, même si ce courant est extrémiste et ennemi fondamental de la démocratie, prêt à confisquer le pouvoir et opprimer ses opposants à la première occasion. On n’a trouvé aucun moyen de faire autrement en respectant les règles du jeu. Voilà qui pose quelques problèmes lorsque des forces religieuses nationalistes arrivent au gouvernement un peu partout: Bush, Ahmadinejab, le Hamas, les milices shiites irakiennes, mais aussi les islamistes turcs et les intégristes polonais… A ce niveau, le phénomène est nouveau.

Pourquoi ces forces conservatrices et xénophobes parviennent-elles au pouvoir et peut-on l’éviter ? Pourquoi, c’est simple : en réaction à l’accumulation de frustrations économiques et de peurs du changement, induites par une agression extérieure et/ou une mutation rapide de la société. L’éviter, c’est plus compliqué. Le rêve serait de supprimer les frustrations économiques et les changements trop brutaux… Un doux rêve…

Ces partis religieux utilisent tous le patriotisme pour rétablir la rigueur morale qu’ils revendiquent. Il est certain que si l’on va trop loin, trop vite dans la permissivité et l’acculturation, on engendre un retour de balancier, phénomène classique dans l’histoire de l’évolution des mœurs. Pour peu que s’y ajoutent les magouilles et les injustices des puissants, des inégalités et, dans le cas des musulmans, l’humiliation permanente en Israël, le terreau électoral entre en fermentation, prêt à recevoir la fève du premier tribun populiste venu.

On croyait pourtant la chose connue depuis plus d’un siècle : la religion, doucereux opium du peuple, ne peut pas grand-chose pour solutionner des problèmes économiques. Entre autres. L’histoire ne connaît guère non plus de tribuns populistes dont on ait pu retenir un bilan vraiment positif. La résurrection morale basée sur le rejet de l’opposant et de l’étranger a même toutes les chances d’aboutir à une catastrophe. Pourtant, aux yeux de tous les déboussolés qui n’ont pour seule culture que leurs valeurs traditionnelles, le leader charismatique symbolise la défense acharnée de ce qu’ils ont de plus cher : le dernier réduit de leur identité assiégée.

 

GENDARMES CITOYENS

Je vois grandir l’un de ces tribuns tous les jours au parlement genevois. Il intervient vulgairement sur quasiment chaque question et se fait systématiquement rabrouer par une écrasante majorité. Il n’a que le soutien des cinq membres de son parti, surnommé le Mouvement des Citoyens Gendarmes, vu la forte proportion de pandores en son sein. Ses interventions tonitruantes et insidieuses, largement émaillées de citations tronquées ou détournées de leur sens, sont assaisonnées de chiffres manipulés. C’est de l’esbroufe, peu susceptible de tromper des députés qui en ont vu d’autres.

Le précédent prurit nationaliste à Genève n’avait duré qu’une législature au début des années 80. Les nouveaux élus avaient rapidement dévoilé les limites de leurs capacités intellectuelles, que les autres députés et les journalistes parlementaires s’étaient empressés de révéler au dehors. A l’époque, les séances n’étaient pas télévisées. Aujourd’hui, elles le sont et je crains le pire, tout en espérant me tromper.

Ce type est un velléitaire brouillon, imbu de lui-même et de sa propre fatuité. Il est par ailleurs poursuivi par la justice, pour la gestion peu orthodoxe de ses sociétés. Mais à chaque séance diffusée sur la chaîne locale, il engrange des partisans : de petites gens, ravis de voir leur champion croiser le fer avec les puissants et outrés de voir ces mêmes puissants le renvoyer systématiquement dans les cordes.

La transparence peut donc avoir des effets pervers en politique. A long terme, morale et corps social ont cependant tout à y gagner, pour peu que le risque populiste soit reconnu et contenu. Comment y parvenir sans prétériter la démocratie ? En commençant par dispenser très tôt une vraie éducation à la chose publique. Du Parlement des Jeunes, mis en place à Genève dans les années 90, sortent aujourd’hui de jeunes politiciens aussi brillants qu’expérimentés. Mais cela ne suffit pas. Il faut parvenir à toucher le grand public, ce que seuls les médias savent faire. Or pour l’heure, ils jouent un jeu dangereux.

 

PIPOLISATION & POPULISME

Véritable instruction publique des adultes, la télévision tend à privilégier les aspects les plus triviaux et réducteurs de la vie publique. La presse de boulevard n’est pas en reste, journaux gratuits en tête. A force de flatter les plus bas instincts du public, ces médias font le lit des extrêmes, qu’officiellement ils désapprouvent mais qui présentent un énorme avantage : en créant du scandale, ils augmentent tirage et taux d’écoute et donc la vente d’espaces publicitaires. Comment dès lors résister au plaisir d’inviter systématiquement le tribun qui fera les déclarations les plus simplistes et les plus fracassantes ?

Les politiques portent leur part de responsabilité en acceptant, quasiment sans exception, de se livrer aux pires pitreries sous l’œil des caméras et l’objectif des paparazzi, sous prétexte d’augmenter leur notoriété. Certes il leur faut chercher à séduire mais pas à n’importe quel prix. L’important est que le message passe, mais on ne peut sans cesse le réduire, pour faire plus court et plus punchy, coco, sans finir par le dénaturer.   

L’argument des responsables de la télévision est qu’en rendant la société et la politique plus spectaculaires ils intéressent davantage de gens à la chose publique et font donc œuvre civique. La qualité des personnes ainsi intéressées à la politique n’est cependant pas anodine, en particulier dans des pays de démocratie participative où l’on vote fréquemment sur des questions assez techniques. Le lectorat de Voici ou de Gala ne votera pas de la même façon que celui du Monde ou de Libé, indépendamment des idéologies majoritaires.

Le principe de base, c’est que tout le monde a le droit de vote, mais la démocratie s’accommode fort bien de ce que certains votent moins que d’autres. Il semble même que ce soit parfois voulu et organisé, comme aux Etats-Unis, ou la moyenne d’attente dans les queues devant les isoloirs est de quatre heures… D’accord, les étasuniens adorent faire la queue, cela leur donne le sentiment de vivre un « event » important, mais c’est tout de même passablement démotivant.

 

DERIVES INTERNAUTES

La télévision n'est pas seule en cause et la presse écrite n'est pas en reste. Un quotidien gratuit a récemment titré à Genève: « Les diplomates se fichent de leurs PV ». Dans une ville internationale dont plus de 10% des emplois dépendent directement des organismes internationaux, c'est politiquement risqué. Cela conforte la partie non négligeable de la population qui pense que les diplomates sont des privilégiés à bannir.

Peu avant un vote sur l'extension des bâtiments de l'OMC, c'est d'autant moins neutre que c'est mensonger. En lisant l'article on découvrait que 98 % des diplomates paient leurs PV ou n'en ont pas ! 80% des PV impayés sont le fait de 10 pays seulement sur 650 légations et organisations diverses. Il aurait donc fallu titrer « 2% des diplomates ne paient pas leur PV ». Ce qui quelque part doit être inférieur à la moyenne nationale en France...

Un tel titre aurait été plus précis, mais moins « vendeur » Sauf que le quotidien en question est gratuit ! Le caractère boulevarder de certains médias rejoint ainsi le populisme de plus bas étage, qu'il encourage et attise indéniablement.

De ce point de vue, les nombreux blogs politiques qui ont fleuri sur Internet sont à la fois un fantastique outil et un vrai problème pour la démocratie. Grâce aux pseudonymes, n'importe qui peut dire n'importe quoi, en se faisant passer pour ce qu'il n'est pas. C'est la porte ouverte à toutes les dérives. Les joutes verbales dégénérant en pugilat y sont légions, les insultes, les rumeurs et les à-peu-près très réducteurs volent bas.

Heureusement, tout le monde ne lit pas les blogs et ceux qui les lisent ne sont pas tous sensibles à tout ce qu'ils y lisent. On a pu constater à Genève, au soir de différentes votations, que les propos souvent chauvins, aigris et égoïstes ou revanchards des blogs ne se traduisait pas dans les urnes. Le risque est cependant bien là, car certains blogs cristallisent indéniablement les discours extrémistes, à gauche comme à droite d'ailleurs.

Ce qui est somme toute logique. Les gens heureux n'ont pas d'histoire et ne cherchent guère à en faire, tandis que l'immense majorité des blogueurs et de leurs commentateurs ont au contraire une irrépressible envie de hurler. Si cela peut leur faire du bien, pourquoi pas. Certains propos peuvent même faire avancer le schmilblick. Mais l'anonymat ne semble pas une bonne idée.

Sur les agoras grecs ou le forum romain, dans les landsgemeinde appenzelloises ou sous l'arbre à palabres africaines, celui qui s'exprime démocratiquement est identifié. Ce qui mesure d'emblée ses propos et les situe à leur juste place, en fonction de qui il est. Il serait à mon avis pertinent de bannir l'anonymat des blogs politiques, sauf en cas de risque particulier, professionnel ou autre, dont le modérateur devrait être alors clairement informé. 

 

SIMPLIFIER LE VOTE

Un système politique privilégiant officiellement le vote des plus compétents serait théoriquement plus efficient, mais il n’existe aucun moyen fiable et universel d’évaluation des compétences. Il n’existe même pas d’accord sur leur définition. Les jurys de citoyens experts, proposés par certains alter mondialistes et testés en Australie (uniquement avec voie consultative) prétendent proposer une alternative :

Un échantillonnage de citoyens lambda est réuni pendant quelques jours durant lesquels ils reçoivent une information distillée par des spécialistes, opposés sur une question « X » pour des raisons politiques, scientifiques, morales ou autres. A l’issue de cette information, ils débattent, puis votent, leur prise de position collective étant censée représenter l’ensemble de la population. Mais comme dans la vraie, selon qui a préparé le débat, choisi les spécialistes et composé l’échantillon, les réponses finales seront fort différentes.

Il n’est pas anodin que ce soit des forces insatisfaites de la démocratie actuelle qui prétendent la remettre en cause, l’améliorer dans un sens qui lui permettra de mieux prendre en compte leurs idées à eux. C’est leur droit d’essayer, mais présenter ces initiatives comme un surcroît de démocratie ressemble fort à un abus de langage. Faute de mieux, les vrais démocrates font donc ce qu’ils peuvent pour faciliter l’accès de tous à l’isoloir, garantissant au moins une certaine équité.

Un système de démocratie directe comme en Suisse présente ainsi de précieux garde-fous. Mettre un pays en guerre devient très difficile, lorsqu’il faut un vote majoritaire pour l’imposer ou même simplement si les gens ont le droit de s’y opposer… Entre une forte minorité et une majorité réelle, il y a une marche importante, que parviennent rarement à franchir les extrémistes et les jusqu’auboutistes de tous poils. Ainsi Hitler n’est arrivé au pouvoir qu’avec une majorité relative d’un tiers des voix seulement. Ensuite il a confisqué le pouvoir, et s’est bien gardé de le remettre en jeu.

La démocratie directe à la Suisse, avec droit de référendum et votations régulières est donc une forme de gouvernement fondamentalement pacifique, qu’il serait judicieux d’étendre au niveau mondial. Le meilleur garant de son efficacité demeure le vote des gens. Il faut donc leur faciliter la tache, quitte à remplacer l’urne par d’autres systèmes, vote par correspondance ou même vote informatique.

 

DU BON GOUT EN POLITIQUE

Différentes techniques ont été testées à Genève ces dernières années et mises en place par un politicien visionnaire aujourd’hui retraité, Guy Olivier Segond, également initiateur du Parlement des Jeunes. Il se désolait de ce qu’à Genève, du fait des faibles taux de participation et du nombre élevé d’étrangers, les décisions engageant l’avenir de la cité n’étaient prises que par 6% de la population résidente. Ce qui laissait tout de même beaucoup de monde en marge de la démocratie.

Grâce aux aménagements techniques qu’il a mis en place, le taux réel de participation est passé de 20 à 40% en deux décades. La notion de taux « réel » est importante, car en Suisse, l’inscription sur les listes électorales est automatique. En dépit d’une fréquence pluriannuelle des votations, les taux de participation helvétiques sont donc assez proches des taux français si l’on tient compte des très nombreux non inscrits de l’Hexagone.

L’augmentation du nombre de votants a-t-elle modifié la carte politique ? Difficile à dire. En 20 ans, celle-ci a certes subi des évolutions, mais pas vraiment différentes de ce que l’on peut constater dans les régions voisines où le taux de participation est resté stable : montée en puissance des écologistes et du populisme de droite, ainsi que de l’extrême gauche, stagnation, voire régression des partis centristes (qui toutefois semblent se redresser depuis peu), radicalisation des discours et banalisation d’une xénophobie rampante.

Ce que l’on peut constater en tout cas, c’est que le discours politique se modernise, sans que sa qualité globale s’améliore. La politique est d’abord un art de la communication et devrait être un laboratoire d’idées. Or dans tous les domaines de la création humaine, il y a du bon et du mauvais goût, des styles élancés et d’autres profondément vulgaires. Le goût le plus commun est rarement le meilleur et la jeunesse, souvent à l’avant-garde des modes, n’est pas forcément un gage d’excellence ou de finesse du trait. La critique esthétique en revanche valorise des critères tels que la sophistication, l’intégrité, la culture ou la nouveauté du propos.

Ces critères appréciés des esthètes valent ce qu’ils valent, ils sont souvent réducteurs et même élitaires, mais enfin ils existent et tissent un contrepoint à la médiocrité de la culture de masse. Ils élèvent le débat, facilitent le renouvellement et la recherche, même en matière de cinéma, pourtant bien davantage industrie que 7ème art. En politique en revanche, la critique n’existe pas ou alors se limite à compter les coups et le succès public, qui semble reposer sur de bien étranges critères : la vulgarité, le mensonge par omission, les fausses promesses… En ce sens, la démarche d’un François Bayrou est révolutionnaire. Résistera-t-elle à l’usure du temps et plus encore à celle du pouvoir si elle y parvient ?

 

LE POIDS DES MILITANTS

La politique, ce devrait être une affaire sérieuse puisqu’elle qui modèle notre vie quotidienne… Malheureusement, plus la thèse est racoleuse et clinquante, plus son service après-vente est déficient et plus elle semble avoir de chances de connaître un succès rapide. Il n’y a pas qu’en politique qu’on puisse le constater, mais le grand public paraît préférer la forme au fond. Ceci est source de raccourcis douteux que la communication de masse et le marketing utilisent abondamment. Tocqueville avait-il raison lorsqu’il jugeait le concept démocratique indissociable d’une forme de nivellement par le bas ?

On en voit de forts indices en Suisse, pays le plus démocratique du monde, où l’on tient le vedettariat en horreur. Avec des conséquences positives : on y traite les stars avec discrétion, comme des personnes normales, ce que celles qui le sont restées apprécient tout particulièrement. Avec aussi des conséquences plus désagréables : on y coupe volontiers les têtes qui dépassent, poussant à l’exil nombre de créatifs et distillant une atmosphère pesante, sorte d’obsession de la normalité. C’est là l’un des pires aspects du pays : la dictature du plus grand nombre ou plus exactement de ceux qui, le civisme chevillé au corps, surs de leur bon droit, s’efforcent de voter sans cesse et sur tout.

Certains d’entre eux sont des militants, qui par définition cherchent à assurer la victoire de leurs idées, donc à décupler le poids réel de leur vote. Comme partout, plus les mouvements sont extrémistes et plus la proportion de militants est forte, souvent très jeunes, prêts à mouiller leurs chemise. Dans les grands partis de gouvernement, au contraire, le vrai militantisme bénévole, payant de sa personne, se fait assez rare. Il se dilue dans le flot des « électeurs fidèles ».

C’est assez logique, les extrémistes détestent cette société, dans laquelle ils sont mal ou pas encore intégrés. Ils vont donc consacrer énormément de temps et d’énergie à la changer, d’autant plus que du temps, leur marginalité leur en laisse passablement. Les partisans des grands partis centristes au contraire, globalement satisfaits de leur existence, partagent leur temps entre le travail, la famille et les loisirs.

Du coup, pour faire le boulot, les grands partis doivent recruter des permanents et même des colleurs d’affiches salariés. On est là dans une forme de lobbysme particulièrement répandue en Suisse, où les hommes politiques de droite sont fréquemment des secrétaires de syndicats patronaux, tandis que les politiciens de gauche sont souvent délégués syndicaux des grandes centrales de travailleurs. Au moins ainsi les choses sont claires. Comment pourrait-il en être autrement quand les parlements sont dits « de milice », c'est-à-dire que les parlementaires ne perçoivent que des jetons de présence, insuffisants à les faire vivre.

 

LES SOVIETS DE ST JEAN

La première motivation du militant étant tout de même de modifier son environnement, nombre d’entre eux se lamentent, notamment à l’extrême gauche et parmi les écolos, estimant que la voie parlementaire ne va pas assez vite. Quand à la révolution, ce n’est pas demain la veille. Certains d’entre eux ont donc trouvé, dans les comités de quartier, l’occasion de peser malgré tout d’un poids accru sur la vie de leurs voisins. Ces derniers n’ont pas forcément le goût de consacrer du temps à des séances interminables à l’issue de journées de travail bien remplies. Des orientations sont donc arrêtées sans eux, prétendument avec leur assentiment tacite (qui ne dit mot consent ?), comme l’aménagement des rues du quartier, la suppression de places de parking ou l’organisation de manifestations culturelles, toutes choses financées par leurs impôts.

Ces comités n’ont pas le pouvoir de faire exécuter leurs choix, mais ils peuvent faire pression sur l’exécutif communal qui lui en a le pouvoir. Selon l’orientation politique de ce dernier, il appuiera les choix du quartier, ou les repoussera ou même les provoquera. Ces dernières années, la majorité au pouvoir en ville de Genève regroupait un trotskyste, un écologiste, un communiste et un socialiste. Les mêmes partis qui animaient les comités de quartier. Faut-il s’étonner que leurs vues, en matière d’aménagement, coïncidaient étroitement ? Les comités percevaient même des subventions de la ville, qui salariait certains animateurs.

C’est ainsi que des choix votés à 7 contre 5 dans un comité de quartier ont pu être transcrits dans le « PV » de séance comme arrêtés « à une large majorité » puis repris par la propagande de la municipalité comme « répondant aux vœux d’une large majorité des habitants », qui sont en réalité quelques centaines…  De l’art et la manière de faire passer les désirs d’une minorité pour les besoins de tous. Le populisme de gauche, qui avance masqué derrière le soi-disant approfondissement de la démocratie, peut s’avérer tout aussi pernicieux et dangereux que le populisme de droite.

Pour devenir pérennes et rester crédibles, les comités de quartier devront répondre à quelques règles démocratiques claires et transparentes, égales pour tous. Pour l’heure, la représentativité réelle des comités d’experts et autres jurys populaires se nimbe d’un extraordinaire flou artistique. Leur accorder un rôle consultatif peut être utile, mais certainement pas davantage.

La démocratie parlementaire au contraire dispose de telles règles : le pouvoir est délégué à des personnes élues et rééligibles dans des conditions clairement définies ; elles auront pour tache de gérer le quotidien et de s’en remettre au peuple pour les grandes orientations ou des points précis d’une importance extrême. C’est précis, avec un minimum de bavures et d’imprévus et au cas où, toutes sortes de garde-fous.

 

GOUVERNER AU CENTRE

Les grandes démocraties modernes ont toutes inventé des systèmes pour se mettre à l’abri du péril populiste. Le système français du scrutin majoritaire à deux tours paraît jusqu’à présent relativement efficace. Il le restera tant que les formations du centre sauront contenir les extrêmes et les partis populistes en deçà des 30%... Ce qui, si la situation économique mondiale s’aggrave brusquement, n’est pas garanti. 

De son côté, la démocratie participative helvétique appelle un large consensus au centre pour fonctionner efficacement. En cas d’affrontement des blocs de type gauche droite, l’opposition sera toujours assez forte pour faire échouer les projets gouvernementaux par référendum, ou pour les ralentir indéfiniment. Et ralentir, en Suisse, on sait faire, mais généralement on finit toujours par avancer, à pas comptés, dans la même direction et plus ou moins la même vitesse que les voisins. Ceux-ci bougent en effet beaucoup plus rapidement, mais en oscillant sans cesse en allées et venues, de part et d’autre de la direction principale.

Du point de vue du bilan énergétique, il semble que les palabres préalables helvétiques soient moins coûteuses et donc plus écologiques que les vibrionnants mouvements de balancier dont la France s’est fait une spécialité. L’inconvénient du système helvétique c’est qu’à force d’avoir à séduire l’électorat tous les trois mois, on écarte la possibilité de voir prises des mesures visionnaires.

Cela n’est pas forcément un mal, vu le lot de catastrophes engendrées par les programmes visionnaires les mieux intentionnés. Il est toutefois important d’entretenir une réflexion permanente à l’écart des partis, indépendamment des candidats ayant besoin de se faire élire, dans le but de réfléchir à l’avenir, en toute liberté. Ces études prospectives politiques et socio-économiques portant sur le fonds peuvent ensuite être débattues publiquement et le cas échéant adoptées peu à peu.

 

GESTION POLITICIENNE

Pour se construire, la jeunesse a besoin de se confronter à son environnement. Or, sur le marché de la contestation, les jeunes occidentaux n’ont plus grand-chose à se mettre sous la dent. L’alter mondialisme se limite à critiquer sans proposer de réelle alternative ni aucune perspective mondiale. Redoutable panier de crabes, ses instances dirigeantes se déchirent. Coups bas, sectarisme et rivalités de personnes y prennent le pas sur une réflexion devenue répétitive, comme à l’extrême gauche et chez les écolos d’ailleurs.

Le socialisme, de son côté, a perdu toute vocation universelle. Il se contente d’agir à l’intérieur des systèmes nationaux sans plus les remettre en cause. Son arsenal se résume à la fiscalité, ce qui s’avère assez peu performant économiquement. Ou alors, blairiste, il se contente de gérer le système, avec maestria d’ailleurs. Il n’est qu’à voir, chaque hiver, le déferlement de dizaines de milliers de britanniques dans les stations les plus hautes et les plus chères des Alpes pour s’en convaincre : le socialisme, sans les impôts ni la garantie d’emploi, ça marche très fort.

La seule chose qui semble intéresser réellement les leaders politiques, c’est leur carrière personnelle. Quitte à enfourcher de mauvaises causes pour de mauvaises raisons, prêts à toutes les bassesses, à droite comme à gauche, pour barrer la route à tout(e) rival(e) dans leur propre camp. Car on pourrait penser que la cause commune devrait être supérieure à l’avenir individuel, mais en pratique, cela n’est jamais le cas.

Le plus grave, c’est que les jeunes et les électeurs ne sont écoutés que lorsqu’ils peuvent servir une stratégie d’accession au pouvoir. Sur le fond, personne ne semble envisager sérieusement de remédier vraiment à leurs problèmes. Les électeurs, ou plutôt les sympathisants politiques ont leur part de responsabilité, engoncés qu’ils sont dans leurs dogmes recuits. Depuis deux siècles qu’on les essaie alternativement, comment peut-on encore penser que des catalogues de mesures de droite, ou de mesures de gauche, puissent suffire seuls à assurer l’amélioration durable des choses ?

Selon toute logique, la meilleure solution consisterait à concocter des mesures neuves et originales, qui ne soient pas connotées appartenir à tel ou tel camp, ou qui soient même une mixture des deux. Le reconnaître ruinerait malheureusement toute la construction idéologique des partis et les politiciens basent leur puissance sur les partis. Or on ne peut pas faire de politique sans politiciens, ce qui est bien dommage d’ailleurs.

Les partis centristes devraient pouvoir proposer des solutions de ce type, sans exclusives, mais leur problème être d’être souvent allergiques à toute mesure radicale, de gauche comme de droite. Ils donnent l’impression de pas croire à la possible amélioration des choses et qu’à défaut leur principal souci est d’éviter qu’elles empirent en empêchant la droite ou la gauche de pousser trop loin le balancier. Pourquoi pas ? A condition d’avancer dans une direction claire, la reconstruction d’un avenir meilleur peut fort bien se faire à petit pas d’équilibriste. Cela présente l’avantage de ne brusquer personne. Mais il faut une direction, une stratégie, des objectifs, une vision à long terme.

En son absence, pour éviter d’avoir à rebâtir de zéro sans appui de leur parti, les politiciens préfèrent rester dans l’ornière. Ils savent pertinemment qu’ils ne font guère qu’exploiter la crédulité populaire. En arrivant au pouvoir, ils renoncent à faire avancer les choses et se contentent de gérer, au jour le jour.

 

LIBERTE INDIVIDUELLE

Les Gaulois pratiquaient la propriété collective des terres, comme de nombreux peuples de par le monde vivant en tribus. L’instinct de survie de l’espèce s’exprimait au travers du groupe, l’individu étant inféodé au clan. Les chefs de tribus étaient généralement élus. La transmission héréditaire de l’autorité est apparue dans des collectivités plus importantes, dont la gestion nécessitait une vraie délégation des pouvoirs et se professionnalisait.

Ce sont les hellènes qui vont inventer les notions de liberté et de responsabilité individuelle, en expérimentant la démocratie à l’échelle de la cité. Dans une société démocratique égalitaire, chaque individu peut se sentir investi de sa propre liberté et néanmoins redevable vis-à-vis du groupe. Ce paradoxe fonderait la supériorité militaire de la démocratie selon les théoriciens néo-conservateurs. Pourtant, l’attachement d’un individu à son groupe peut être tout aussi fort lorsqu’il est sous la coupe d’un leader charismatique ou même par simple respect des traditions ancestrales. 

En pratique d’ailleurs, la nécessité d’une hiérarchie claire et respectée réapparaît immédiatement en cas de conflit, ou de concurrence exacerbée. N’en déplaise aux néo-cons, même les citoyens soldats d’une démocratie se débandent et fuient s’ils n’ont pas d’officier derrière eux pour les pousser au combat. Il arrive même qu’ils pactisent avec l’ennemi comme ces poilus français, prussiens, britanniques et belges, lors du premier Noël de la guerre des tranchées en 14-18. Pataugeant dans la même boue, ils ne se sentaient visiblement pas si différents que cela.

Dans les entreprises privées, les méthodes de gestion moderne tendent à responsabiliser l’individu tout en l’inscrivant dans un ensemble hiérarchique plus vaste. Ce n’est pas toujours simple. Le moindre flou dans l’organigramme engendre des conflits aux marges des responsabilités de chacun. L’investissement personnel est cependant plus grand, donc plus profitable à l’entreprise (qu’elle soit économique ou autre), si l’individu se sent et se sait responsable et si son pouvoir de décision n’est pas sans cesse remis en cause. D’un autre côté, si chacun tire dans son coin, dans son sens à lui, on occupera certes plus sûrement toutes les niches possibles et imaginables, mais l’on risque de ne pas vraiment avancer dans le sens du but commun s’il existe.

C’est pourquoi la démocratie, comme la gestion d’entreprise, réclame un dialogue permanent entre la vison d’ensemble, le bien commun et l’épanouissement personnel.

 

LA FAYETTE ET WINKELRIED

Pour rester logique avec leur thèse selon laquelle le combattant d’un état démocratique est forcément plus fort, les néo-conservateurs affirment que les Etats-Unis ont gagné la guerre du Vietnam ! Il n’y a donc pas que les staliniens pour réécrire l’histoire ! A l’appui de leur thèse, les historiens néo-cons citent toutes sortes de batailles célèbres dans lesquelles les démocraties ont gagné, oubliant toutes les autres…

La bataille décisive de la guerre d’Indépendance des Etats-Unis fut par exemple gagnée… par les troupes françaises de Louis XVI. Les « habits rouges » britanniques administraient une déculottée fort peu démocratique aux partisans indépendantistes lorsque les soldats du Marquis de Lafayette, plus nombreux, renversèrent la vapeur. Les Etats-Unis rendirent la pareille à la France démocratique à deux reprises, en la sauvant des griffes du despotisme éclairé du Kaiser, puis de la barbarie nazie.

Qu’ils en soir remerciés.

L’héroïsme, le dévouement, l’esprit de sacrifice et l’organisation, mères de bien des victoires, ne dépendent pas forcément du mode de fonctionnement en haut de la hiérarchie. Et encore moins de la qualité de la démocratie au-dessus de cette hiérarchie. Quand à la supériorité technologique, fondamentale en matière militaire, elle en dépend moins encore. Les Kalachnikov rustiques des Bo soldats s’enrayaient moins souvent dans la jungle vietnamienne que les très sophistiqués M16 des Gi's et qui l’eût cru, tiraient plus juste. A l’inverse, s’ils n’avaient pas bénéficié d’une écrasante supériorité technologique, les marines de 2003 auraient-ils fait le poids devant la bravoure et l’abnégation des gardes républicains de Saddam, prêts à se sacrifier par milliers ?

Espérer vaincre dans un combat, qu’il soit guerrier, économique ou contre toute forme d’adversité, cela implique à la fois de respecter une discipline et de protéger la créativité. Pas forcément chez les mêmes personnes. Les briseurs de code, par exemple, indispensables à toute action militaire, ou les espions en général, sont généralement des personnages fantasques, borderline, voire carrément hors normes, en tout cas rétifs à celles de la vie militaire. D’un autre côté, lorsqu’il s’agit de tenir une position coûte que coûte, mieux vaut ne pas y mettre des gens qui se posent trop de questions et qui, au moment crucial, risquent de penser d’abord à sauver leur peau.

J’adore l’anecdote d’Arnold de Winkelried, héros de la bataille de Sempach aux premiers temps de l’histoire suisse, célébrée dans toutes les écoles primaires helvétiques. Selon la version officielle des instituteurs, alors que les lansquenets à croix blanche se heurtaient au mur impénétrable des lanciers autrichiens, le courageux Arnold s’est jeté en avant, ramenant un maximum de lances ennemies sur sa poitrine en criant « Prenez soin de ma femme et de mes enfants ». En ouvrant une brèche dans le mur d’acier, il offrait la victoire et l’indépendance à ses compatriotes. La version des cours de récréation est identique, à un détail prés. En réalité, le prudent Winkelried aurait hurlé : « Quel est le salaud qui m’a poussé ! »

 

VIOLENCE DEMOCRATIQUE

La démocratie ne naît pas toujours pacifiquement et surtout ne solutionne pas tous les problèmes par miracle. Dans certains cas, le remède peut même paraître pire que le mal. Aux yeux d’un retraité soviétique par exemple, la situation quotidienne n’a guère été améliorée par la chute du régime, en tout cas pas dans les premières années. En Irak, c’est encore pire. Les femmes, 51% de la population, ont beaucoup à regretter du renversement de Saddam Hussein. Les shiites, majoritaires et les kurdes ont sans doute gagné au change. Mais si l’on excepte les morts de la guerre Iran Irak, voulue et appuyée par l’Occident, le nombre de victimes des années de blocus et de la guerre puis de l’occupation étasunienne est aujourd’hui nettement supérieur à celui des crimes perpétrés par Saddam et ses acolytes.

Washington a beau s’être lancé dans une opération quasi soviétique de réécriture de l’histoire, la réalité transpire. L’annonce de la découverte de camps d’Al Qaïdah dans le Nord de l’Irak, par exemple, fut propagée avec délectation sur toute la planète. Sauf que les camps en question se trouvaient dans la zone kurde, libérée et protégée par Washington depuis des années. Il n’y avait aucun camp islamiste dans les zones contrôlées par Saddam. Les fous d’Allah n’étaient pas cinglés au point d’aller se jeter dans la gueule du loup baasiste!

La liberté formelle, d’opinion ou d’expression, est fondamentale et j’y suis personnellement très attaché. Elle ne concerne cependant concrètement qu’une partie de la population, essentiellement les élites intellectuelles. Je ne suis pas certain qu’on doive lui accorder une importance supérieure à la liberté de manger à sa faim, d’avoir un toit et des conditions de vie décentes, toutes libertés dont sont privées des milliards d’êtres humains dans l’indifférence générale.

C’est même très concrètement sur la privation discrète de ces droits essentiels pour tant de gens que repose la logique économique du capitalisme anglo-saxon, comme du protectionnisme alter mondialiste d’ailleurs. Tant que la démocratie sera nationale et non pas mondiale, elle restera un outil au service d’une profonde injustice.

 

DROIT DE VOTE

La démocratie n’est pas un mot magique assurant l’équité de par sa simple existence. Loin de là. Même dans les pays dits démocratiques, on peut multiplier les contre-exemples : Bush vole impunément une élection ; Chirac se goinfre dans la caisse ; Berlusconi change les lois pour couvrir ses fraudes fiscales ; le FIS algérien, sorti vainqueur des urnes, est sorti du jeu…

L’injustice est quasiment inscrite dans les gênes de la démocratie : dans l’antique Athènes, seuls les propriétaires terriens cultivant leur terre bénéficiaient du droit de vote. Ce qui éliminait les femmes, les esclaves et les barbares étrangers. Le concept n’a pas totalement disparu, il survit même au cœur du système le plus démocratique du monde, Genève :

L’étranger résidant officiellement à Genève attend 8 ans pour voter dans sa commune et 12 pour demander sa naturalisation, comme jadis son affranchissement. A ceux là s’ajoutent 9 000 clandestins, 60 000 frontaliers (non-résidents) et presque autant d’employés étrangers des organisations internationales qui ne restent en moyenne que 3 ou 4 ans. Moins d’un travailleur sur deux à Genève a le droit de vote. A l’inverse, le système d’entraide social s’étant fortement développé depuis Périclès, une proportion notable des votants ne travaille pas et vit de l’aide publique… grâce aux impôts prélevés notamment sur ceux qui ne peuvent pas voter.

 

IMPOT DISSUASIF

En Suisse, les pauvres paient un impôt symbolique et les vraiment très riches, ou les détenteurs de capitaux, sont généreusement ménagés pour éviter qu’ils ne délocalisent leur fortune sous des cieux fiscalement plus cléments. Les travailleurs de la classe moyenne paient donc pour tout le monde. Cocus de l’histoire, cadres et indépendants nourrissent le sentiment de travailler toujours davantage pour des clopinettes.

Tant que leur niveau de vie restait supérieur à celui des pays voisins, personne ne se plaignait, mais la situation se détériore. Les assistés sont de plus en plus jeunes, de plus en plus nombreux, l’une des causes du phénomène étant que leur situation n’est guère moins agréable que celle des jeunes travailleurs.

La société éprouve un sentiment de culpabilité à l’égard de leur échec et ne sait plus comment traiter le problème de ceux à qui elle n’a pas su enseigner le sens de l’effort… qui passe notamment par la récompense des efforts accomplis, même lorsqu’ils sont modestes. Dans des sociétés ultra compétitives comme les nôtres, les vrais champions sont récompensés. On finit même par alléger leurs impôts, officiellement ou officieusement.

C’est comme à la loterie : tout le monde paie pour très peu de gagnants. Le problème, c’est que nous ne sommes pas tous taillés pour devenir champions et que la société ne génère plus assez de places de travail adaptées aux possibilités et à la volonté de chacun. Du coup, de plus en plus de gens n’ont même plus la possibilité d’acheter le ticket, et ce sont ceux qui continuent de travailler qui paient pour tout le monde. 

Parallèlement, le nombre de fonctionnaires explose, notamment dans les services sociaux. Les partis de gouvernement, à gauche plus systéma