L’UTOPIE
URGENTE
Traité
Sarcastique
de
Savoir-vivre sans Nations
Philippe Souaille
©
Adavi Productions Mars 2009
TICKET D’ENTREE
Il y a URGENCE. Le monde file un mauvais, très mauvais
coton, confronté à trois défis majeurs :
- Economique,
pour tirer d’affaires la moitié de l’humanité qui croupit dans la misère la
plus noire tandis que les déséquilibres nous explosent à la figure.
- Ecologique,
pour répondre au premier défi sans saccager davantage la planète bleue dont
nous sommes pour l’heure incapables de déménager.
- Conceptuel,
pour repenser l’administration du monde et l'organisation de nos sociétés, afin
d’être en mesure de répondre aux deux premiers défis.
Inutile
d'espérer répondre à ces trois défis sans une modification profonde des
mentalités, qui doivent apprendre à se libérer de l'esclavage consumériste – ce
qui repose le problème économique. La seule voie possible est celle d'une
revalorisation des besoins existentiels de chacun. Certains auront entendu
« spirituels ». C'est une piste, mais pas la seule et qui ne passe
pas forcément par les religions.
Le début de ce constat a motivé ma rentrée en
politique, il y a 3 ans. Il me fallait traduire en actes mes longues années de
réflexion. J’avais la conviction qu’il me fallait agir, si l’on veut améliorer
les choses ou même simplement éviter qu’elles n’empirent. Cette conviction
s’est renforcée du constat que, contrairement à ce que je pensais depuis ma
fausse sortie de 1975, lorsque j'ai quitté l’extrême gauche, il y a moyen de
faire bouger les lignes.
Non seulement il y a moyen de les faire bouger, mais
elles bougent toutes seules, sous la pression des évènements. La crise, que
j'annonçais en page 3 de la première version de ce bouquin, sortie en
2007, est ainsi venu confirmer dans les
faits et dans les têtes qu'il serait bon de réexaminer la question de fond en
comble. Je précise que je ne suis pas devin, il suffisait de raisonner un peu à
partir des bonnes lectures et d'observer l'économie telle qu'elle est, avec un
peu de recul
Les choses changent, on peut avoir prise sur elles,
tout ce fatras n’est pas sans queue ni tête. Simplement, il faut savoir être
patient, faire les choses dans l’ordre, même quand il y a urgence. Ne pas
brusquer les gens, faire en sorte qu'ils comprennent. Parce qu’ils sont bien
plus nombreux qu’on ne pourrait le croire à penser la même chose : ce
serait bien si c’était mieux… Le tout est de s'entendre sur les moyens d'y
parvenir.
A l’échelle locale comme à l’échelle mondiale, ce
mieux est devenu d'autant plus indispensable que la société de consommation qui
structure notre quotidien montre clairement ses limites. En plus des dégâts
humains et environnementaux qu'elle occasionne, il redevient évident à tous que
si l'aisance et le confort peuvent contribuer au bonheur, celui-ci naît très
rarement de manière durable des satisfactions matérielles.
Heureusement, au fur et à mesure que décroît
l’ambition de nos idéaux de jeunesse – ou qu'ils deviennent plus réalistes -
notre capacité à avoir prise sur notre environnement croit en raison inverse.
Les moyens matériels, le savoir faire, l’expérience, les réseaux de relations
sont autant de parcelles de pouvoir qu'il s'agit d'utiliser. A 20 ans, on veut
tout sans avoir prise sur rien. A 50, on se contente du possible et l’on sait
comment y parvenir. Parfois, le possible peut être grandiose.
En politique, cependant, on se heurte très vite à la
contradiction forte entre les grandes options à long terme (parfois contraires
aux intérêts à court terme des électeurs), et le travail politique au
quotidien, les mains dans le cambouis, qui consiste précisément à répondre au
désir immédiat de l'électorat...
Préparer les gens et la société aux changements - et
aux sacrifices - qui rendront leur vie quotidienne meilleure, demande
abnégation et pédagogie. Après deux années de travaux pratiques au sein des
partis, je doute de plus en plus que cela puisse passer par les formations
politiques traditionnelles.
Il faut donc inventer un concept nouveau. La Suisse
est à cet égard l'incubateur idéal. Sa démocratie directe, son habitude des
gouvernements de consensus et l'autonomie de ses cantons en font un merveilleux
laboratoire. Ce n'est pas un hasard si le concept de politique intégrale y est
né et commence gentiment à s'y développer. Partout ailleurs, la chose paraîtrait
utopique. Et même au pied des Alpes, elle contredit toutes les pratiques
usuelles de la politique.
L'idée, c'est
de mettre l'éthique et l'intérêt général au premier plan. Rien de nouveau sous
le soleil, me direz-vous, sauf que cette fois, les objectifs ne sont clairement
pas de draguer l'électeur pour en tirer profit, au contraire. La politique
intégrale ne défend pas plus telle ou telle catégorie sociale, qu'une idéologie
ou même les électeurs de son pays. L'intérêt général est pris au sens
d'universel, tout en accordant la plus grande importance aux besoins
existentiels de chacun. Bref une bande de vrais gentils. Ou de vrais naïfs ?
Pour qu'un parti ait une influence réelle, il lui faut
des élus. Or personne n'a jamais été élu en soutenant d'autres intérêts que
ceux de ses électeurs, quelle que soit la justesse de la cause défendue.
De plus, la politique est faite de vilenies, de
rivalités claniques et de batailles d'ego. Certes passionnantes aux yeux des fervents
lecteurs de Machiavel, mais très très éloignées du pays de Candy...
Les fondateurs du concept de Politique intégrale sont
des mystiques modernes. Détachés de toute religion en particulier et avides
d'informations scientifiques. Leur discours est d'une grande ouverture,
illuminée par la sagesse intérieure qu'apporte une pratique assidue de la
méditation. Je ne crois guère à leurs chances dans le monde actuel. Ils peuvent cependant montrer la voie et agir
en aiguillons des pouvoirs en place, notamment par le biais de l'opinion
publique, c'est à dire de vous et moi.
J'aimerais juste être certains qu'ils ne croient pas
au Père Noël. Les mécréants dans mon genre peuvent admettre l'existence d'une
sorte de soupe quantique, constitutive de l'Univers, mais de là à lui accorder
une conscience propre, voire même une conscience supérieure, comme le font les
géniteurs de la politique intégrale, il y a une marge que personnellement je ne
franchirai pas sans preuve formelle. Ce qui risque de prendre du temps...
Mais ce qu'il y a de bien avec le concept de politique
intégrale, c'est qu'il peut très bien fonctionner sans la moindre référence
divine. Il est suffisamment moderne pour cela, et répond indéniablement à la
demande de moralisation de la politique génial. Reste cependant à le confronter
à la nature humaine telle qu'elle est, sans se faire trop d'illusions. Mais
commençons par le commencement, il y a trois ans.
Pour ma rentrée en politique, je n’ai pas fait les
choses à moitié. Fraîchement double national, je me suis investi en Suisse au
parti radical genevois, dont je suis devenu rédacteur en chef du journal, et
membre du Comité directeur.
En parallèle, j'ai participé à la campagne présidentielle
de François Bayrou, avant de devenir Président du Modem pour la Suisse. Tant
qu’à faire d’avoir le droit de vote dans deux pays, autant en profiter. Entre
les Français de Suisse et les frontaliers qui y travaillent, plus de 100 000
votants étaient à convaincre, qui ont massivement placé notre candidat en 2ème
position. Au soir du scrutin du 1er tour, j’avais donc le sentiment
du devoir accompli : un quart des Français du coin nous suivaient,
nettement plus que la moyenne nationale.
Le discours répété dans de nombreux articles avait
fait mouche: La vérité, c’est que contrairement à tout ce qui se disait en
France, la bonne gouvernance au centre ça fonctionne, et ça fonctionne même
très bien : en Suisse Romande, la plupart des gouvernements cantonaux
réunissent des coalitions de fait allant du PS au centre droit, voire à la
droite parlementaire la plus dure, en passant par les écologistes qui assument
pleinement un rôle gouvernemental de plus en plus consistant.
Les Français d’ici le savent. Plus même, ils en
constatent les bienfaits tous les jours. La conséquence de cela n’est pas la
gabegie de la IVe république, mais le recours fréquent au peuple pour trancher
des grandes options, au coup par coup. Cela s’appelle la démocratie, dont le
système français uninominal à deux tours n’est qu’un lointain avatar.
Il importe de faire bouger les choses, de rendre au
peuple son pouvoir et la Révolution orange de François Bayrou est l'une des
options pour y parvenir. Je ne suis pas certain cependant que le Modem français
soit vraiment prêt à cela. Il a bien accepté de tester une coprésidence
consensuelle « à la Suisse », mais pour la structure suisse
uniquement.
Par ailleurs, François Bayrou n'est pas le plus chaud
partisan de la Gouvernance mondiale, car s'il en reconnaît le bien-fondé
théorique, il pense que les gens, donc
les électeurs, ont besoin de s'identifier à leur identité nationale, à se
sentir membre du clan, du groupe. Ce en quoi il n'a pas tort. Le rejet du
nationalisme est une posture très risquée politiquement, mais pas davantage que
de perpétuer les vieux schémas immuables et malsains de la politique
politicienne.
De sombres histoires de clientélisme et de rivalités
claniques avaient ravagé l'ancien parti radical genevois, motivant le nouveau à
s'en tenir fermement éloigné. Un moralisme, défendu par des personnes de
valeur, qui explique en partie mon choix de l'époque. Mais dans tout parti
subsiste des attitudes concurrentielles regrettables qui sont indissociables de
l'esprit partisan. Dire du mal d'une excellente idée sous prétexte qu'elle
vient du parti d'en face par exemple. Ou encore, l'obligation, pour le
politicien en campagne d'être sympa - voie servile - avec tout le monde, tout
en dissimulant les aspérités de sa pensée.
Lorsque après avoir accepté, hésitant, l'idée de me
présenter à une élection à l'assemblée constituante genevoise, j'ai voulu
savoir si l'on pouvait être élu en disant toujours tout ce que l'on pensait,
sans langue de bois, on m'a gentiment fait remarquer que le parti pouvait me
soutenir dans une telle démarche dans une élection individuelle, mais pas sur
une liste de 35 candidats à qui je faisais courir des risques inconsidérés.
Il va donc de soi que les idées exposées dans ce
bouquin ne sont ni celles du Parti Radical suisse ni celle du Modem français.
Elles en sont proches et me paraissent souvent compatibles, mais reposent sur
une hypothèse de base, la constitution d’un gouvernement mondial démocratique
dont nous sommes encore éloignés. De combien ? Seul l'avenir le dira, mais il
apparaît de plus en plus que les gens souhaitent une autre manière de faire de
la politique.
Rendre le pouvoir au peuple, c’est bien joli, mais
pour en faire quoi ? Existerait-il des solutions neuves que l’un ou
l’autre camp, n’aient pas déjà essayées par le passé ? Oui, franchement
oui. C’est l‘un des buts de ce bouquin que de les exposer. A partir d’analyses,
pas forcément toutes neuves, réalisées par moi ou plus souvent par des spécialistes,
chacun dans leur coin, de manière assez disparate, que j’ai essayé d'agglomérer
ici.
Commençons par ce constat, dressé en 2007 déjà par
Jean Peyrelevade, brillant économiste. A cette époque, 300 millions de
détenteurs de capitaux, en leur nom propre ou au travers de leurs fonds de
pension, détenaient l’essentiel de l’actionnariat du monde. Ils percevaient des
dividendes approchant les 15% par an, grâce à la valse des fusions acquisitions
et des produits dérivés divers.
Or la croissance mondiale n’était que de 5%, et même
d'à peine 2% dans les pays les plus riches... où résidaient presque tous ces
petits et grands capitalistes.
Il allait fatalement finir par y avoir un gros bug
quelque part. Après s’être réparti tout le patrimoine mondial et s’être bouffés
entre eux, les investisseurs ont du atterrir assez brutalement. Pour autant,
Peyrelevade considère la globalisation comme un mal nécessaire, générateur de
très nombreux effets positifs, qu’il s’agit d’encadrer. Avis que je partage
entièrement. Mais commençons par le commencement.
Dans une vie antérieure, j’ai du être lion de mer, ou dauphin. Le psoriasis, qui parfois me fait ressembler à un vieux crocodile de mer en mue, ne se fait jamais aussi discret que lorsque je peux passer du temps au soleil, au bord d’une eau salée. C’est d’ailleurs, dans une anfractuosité de rocher, sur l’île délicieuse et volcanique de Stromboli, en Sicile, que j’eus la révélation. Cela faisait 40 ans que je voulais écrire un livre (depuis que j’ai du psoriasis ?). Un livre qui soit utile, qui apporte quelque chose à l’humanité – j’ai toujours été assez modeste – mais sans jamais en cerner le thème.
J’avais bien commis quelques manuscrits de science-fiction, non publiés, et quelques scénarios de films, dont certains tournés, mais le fond de l’affaire, c’est que si j’avais plein de petites choses à dire, je n’en voyais aucune qui soit de nature à justifier un bouquin. Or là, soudain, en cette fin septembre 2001, le thème s’est imposé : la non existence de dieu expliquée aux nuls. Pour qu’ils comprennent combien il était stupide de se fracasser le crâne à cause de, comme le disait mon fils à quatre ans : « Ce Monsieur qui n’existe pas ».
Depuis lors, le thème s’est affiné, enrichi et démultiplié. Au point de se décliner aujourd’hui en plusieurs tomes, Politique, Religion, Morale, Histoire et Relations sexuées. Vous lisez le premier.
En 30 années, j’ai écris des articles sur les sujets les plus divers, produit des films et réalisé des reportages aux quatre coins de la planète. La plupart des expériences font partie de ces choses qu’il faut vivre par soi-même pour véritablement les comprendre, en les intégrant dans sa chair. Les rendre publiques peut cependant permettre à d’autres de gagner un peu de temps.
De mes rencontres avec de grands personnages et des petites gens de toute la planète, des paysans et des intellectuels, des rockers et des agents secrets, parfois même un paysan intellectuel rocker et agent secret, j’ai tiré ces quelques pensées qui vous donneront parfois le tournis, l’impression de partir dans tous les sens.
C’est normal. J’aime l’impressionnisme et la sémantique générale, les connexions transversales et même tous azimuts. La spécialisation de nos sociétés m’horripile, parce que le monde n’est pas construit sur un mode linéaire.
Je ne propose donc aucune solution clef en main et surtout rien de définitif, mais plutôt des pistes à la réflexion, en vue d’un avenir meilleur, pour tous, tout autour de la planète.
Nos sociétés n’en prennent pas le chemin. Elles s’arc-boutent sur des idées dépassées, comme l’Etat nation, alors que la solution des problèmes d’un monde global ne peut être que mondiale. Religions et idéologies effectuent un retour en force, alors qu’elles défendent toutes les intérêts de catégories particulières, au lieu de chercher le meilleur pour l’ensemble de la société mondiale et de ses individus. Toutefois, la crise semble avoir attisé la prise de conscience globale. Reste à savoir ce que nous en ferons.
L'idéal serait de picorer les bonnes idées d'un peu partout, sans exclusive. Pour une société qui reste concurrentielle en devenant plus solidaire. Plus libre et mobile sur le fond, mais plus clairement balisée, voire canalisée sur la forme. La responsabilité individuelle doit s’y exercer pleinement, honorablement. La créativité du secteur privé doit y être défendue, autant que l’efficacité des services publics…
Il nous faut, en gros, de la social-démocratie libérale, modernisée en fonction des expériences passées, et surtout adossée à la réalité monde. Parce qu’en restant figé dans nos frontières, on court à la catastrophe.
Il est temps de remettre à plat tout le système, d’introduire un peu de réflexion et de perspective dans l’organisation de nos sociétés. Plusieurs propositions de ce livre contrecarrent les intérêts de pouvoirs existants. Elles courent cependant dans le sens de l’histoire. La plupart seront mises en œuvre tôt ou tard. La politique de demain sera faite de l’utopie d’aujourd’hui. Celle-ci bruisse d’un peu partout, si l’on sait écouter au-delà du vacarme médiatique clamant le retour des intransigeances. La seule question, c’est combien faudra-t-il encore de guerres mondiales et d’affrontements divers avant d’y arriver ?
Tout le début de l’année 2006, les jeunes français ont battu le pavé, pour obtenir l’abrogation du CPE, censé les aider à rentrer plus rapidement dans la vie active. Ils n’en voulaient pas, refusaient cette possibilité d’être engagés à l’essai pour deux ans. Ils préféraient la perspective d’un contrat à durée indéterminée, très coûteux, donc très difficile à casser pour un employeur. Sans vouloir comprendre l’évidence : c’est précisément ce coût et cette difficulté à casser un contrat à durée indéterminée qui constitue le principal goulet d’étranglement à l’embauche.
Sur le plan environnemental, c'est même un frein à l'évolution, en contraignant à maintenir à bout de bras des structures obsolètes, pour l'emploi, alors qu'elles devraient être remplacées par des moyens de production mieux adaptés au développement durable.
L’économie subit des hauts et des bas, l’avenir est incertain et n’importe quel patron engagera bien plus facilement dès qu’il en a besoin, s’il sait qu’il peut licencier aisément dès que cela devient nécessaire. Au bout du compte, il y aura plus de travail offert donc moins de chômage, avec la flexibilité qu’avec la rigidité. C’est élémentaire, mon cher Karl Marx.
La protection de l’emploi était nécessaire à l’époque de Zola, dans un monde d’industries gigantesques, mais aujourd’hui, ces usines sont en Chine. L’avenir de l’occident appartient aux petites entreprises, souvent même individuelles, souples et réactives, intégrées dans le cadre de vie local. Brider cette souplesse, c’est se tirer une balle dans le pied.
En Suisse, cet aveuglement obstiné des français étonne même les socialistes. Les lois générales du travail sont nettement plus libérales que le CPE et ce pour toutes les classes d’âges. Or le taux de chômage est 3 fois inférieur à celui de la France et les salaires moyens deux fois supérieurs… Bien sûr l’économie helvétique jouit d’un certain nombre de particularités qui rendent les comparaisons difficiles, mais tout de même…
Mon exemple personnel est
des plus éclairant : Français, ayant grandi en Suisse, j’ai suivi des
études d’ethnologie à Paris, mais à la lecture de mon mémoire de maîtrise, mes
profs m’ont conseillé de me réorienter vers le journalisme. J’avais plus de
style et d’idées que de rigueur scientifique. En plus, ma théorie contredisait
les leurs… J’écrivis donc à une douzaine de grands journaux français une lettre
de candidature spontanée, plus une en Suisse, à la Tribune de Genève.
Je ne reçus qu’une seule
réponse, négative, de France. La Tribune en revanche m’offrait ma chance.
Certes mon père y avait un copain à la rédaction, mais il en avait aussi
quelques uns dans des magazines ou des radios françaises dont les services du
personnel n’avaient même pas pris la peine de me répondre. Le piston n’est pas
tout. A Genève, on m’offrait un stage visiteur, c’est à dire non rémunéré, de 3
mois. Je sautai sur l’occasion et dès mon arrivée, on m’envoya couvrir
l’inauguration des chiottes et des douches publiques, récemment rénovées, de la
gare Cornavin. J’agrémentai mon article de l’interview de quelques uns des
pauvres diables qui venaient se doucher là, en l’absence de commodités chez
eux.
Séduit, le chef de la
locale me remit la liste des jeunes du Canton qui allaient avoir 20 ans dans
l’année : « Cela fait un moment qu’on a ça, sans savoir qu’en faire.
Vous avez carte blanche ». J’avais 23 ans et je tenais mon
« ticket d’entrée », ainsi que l’on nomme, en économie, le prix à
payer pour pénétrer un business.
J'ai rédigé une liste de
questions sur les sentiments et les réactions de ces jeunes face au monde qui
s’ouvrait à eux, la vie, la drogue, leurs aspirations et décroché mon
téléphone. Une cinquantaine d’entre eux acceptèrent de me répondre. Le journal
passa une interview par jour pendant plus de 2 mois, un quart de page à chaque
fois et l’affiche à plusieurs reprises. La série devint quasiment culte,
c’était la première fois en Suisse qu’un journal sérieux s’intéressait à ce que
pensaient les jeunes. Je fus engagé pour un stage rétribué de… 2 ans et le
rédacteur en chef décida même de me payer rétroactivement depuis mon arrivée.
A l’issue des deux ans, qui me donnaient droit à ma carte
professionnelle de la presse suisse, le réd en chef, Georges-Henry Martin, me
convoqua dans son bureau : « Je n’ai pas de budget pour vous engager
(le volume publicitaire était en baisse et la rédaction venait de licencier)
mais je peux vous prendre à mi-temps, et pour l’autre mi-temps, la rédaction de
France Soir cherche un correspondant à Genève, surtout pour l’ONU. » Ma réponse
fut immédiate et stupide : « Cela ne m’intéresse pas du tout de
travailler pour France Soir. Ce qu’ils font c’est comme du France Dimanche au
quotidien ». Stupide parce qu’un poste de correspondant d‘un grand journal
français aux Nations Unies, à 25 ans, ça ne se refuse pas et aussi parce que
j’ignorais que Georges Henry Martin avait été durant 10 ans le correspondant de
France Soir aux Etats-Unis, avant de devenir le réd en chef de la Tribune… D'un
autre côté c'est sans doute ce qui fait que je suis resté en Suisse au lieu
d'être aspiré par Paris...
C’est une faute impardonnable pour un journaliste d’être mal informé, mais le carriérisme n’a jamais été ma tasse de thé. J’ai essayé de me rattraper depuis, mais je dois faire ça très très mal, parce que cela ne marche pas. A chaque fois que j’ai un copain qui monte très haut dans la hiérarchie quelque part (j’en ai un certain nombre), c’est un incorruptible qui commence par remettre de l’ordre dans les passe-droits. Mes copains sont comme ça… Ce dont je suis très fier, mais qui ne met guère de beurre dans mes épinards.
A l’époque où j’ai dit non à France Soir, j’ignorais - je ne l’ai appris que 25 ans plus tard - que le rédacteur en chef de la Tribune était franc-maçon, tout comme le copain de mon père, qui tenait la rubrique gastronomique du journal ainsi que l’édition suisse du Gault & Millau. C’est semble-t-il à ce réseau invisible que je dus de pouvoir continuer à collaborer à la Tribune, à raison d’un gros mi-temps, mais en tant que journaliste libre, sans engagement, avec liberté de collaborations extérieures.
Cela m’allait comme un gant. Je gagnais nettement plus qu’un journaliste engagé au Monde et je parvenais à financer de grands reportages outre mer, en cumulant les piges pour des journaux suisses et belges, plus rarement parisiens, qu’aucun des quotidiens en question n’aurait eu les moyens de financer seul.
J’avais le virus de la découverte et ne m’en suis
jamais remis, même si les reportages et les documentaires pour la télévision
ont pris le relais de la presse écrite. J’ai travaillé dans un bon quart des
états de la planète, une cinquantaine de pays, dans la jungle et le désert, en
haute montagne ou dans les îles, les mégapoles et les villages perdus. J’y ai
connu toutes sortes de civilisations, de systèmes politiques et économiques, de
religions et d’idéologies. Je réunirai peut-être un jour cette galerie de
portraits où se côtoient des présidents et des malades, des prix Nobel et des
légionnaires, des junkies et des huaorani… Des cons aussi, parfois, mais dans
l’immédiat, je me contenterai d’être le Fou du Souverain.
Le fou du roi médiéval était bien plus qu’un
amuseur farfelu : il se permettait d’asséner les remarques les plus
inconvenantes, lorsqu’elles étaient utiles à entendre. Il se trouve qu’en
Suisse, on appelle le peuple le Souverain, car c’est lui qui tranche les débats
politiques. Au moins en théorie. Voici donc quelques remarques dérangeantes, fruit d’une gestation de 4 années, le volume des notes enflant peu à
peu, jusqu’à l’accouchement final.
PENSER L’AVENIR
Où allons-nous, vers quoi courrons nous ? Même si l’on peut discuter de la pertinence de certains arguments écologistes, une chose au moins paraît certaine : la planète ne supporterait pas l’extension de notre niveau de vie occidental à toute l’humanité. En tout cas pas avec les ressources énergétiques actuellement utilisées. Or à gauche comme à droite, à l’est comme à l’ouest, au nord comme au sud, on n’entend toujours qu’un seul et même leitmotiv, la croissance, censée apporter la solution magique à tous nos maux, alors que sous sa forme actuelle, elle fait incontestablement partie du problème.
Pendant ce temps, il se gaspille chaque année en dépenses militaires largement de quoi régler les plus graves problèmes de l’humanité. Qu’est-ce qui nous empêche d’essayer de changer au moins cela ? Non pas en défilant dans de vaines manifs axées sur le refus (et parfois sur le refus des rares organisations qui tentent de faire quelque chose), mais en commençant par réfléchir aux vraies solutions, à la nature des blocages, aux moyens d’y faire face et ensuite en agissant, pour une fois concrètement.
Dieu parait mort, ou absent. Profitons de l’occasion pour en finir avec le fatalisme et les pesanteurs de tous ordres, les ornières de nos pensées. Ce bouquin par exemple, contient de quoi fâcher toutes les coteries sans exceptions.
Certains y retrouveront une partie de leurs idées, ou plutôt certaines idées qu’ils n’oseraient même pas exprimer clairement de peur d’être taxé d’extrémisme, ou d’utopie… Dans le même temps, ils y découvriront des suggestions qui pourraient venir du parti d’en face… mais qui n’en viennent pas, car tout aussi explosives et pourtant tellement évidentes… Ce livre est à déguster à petites lampées, quelques paragraphes par jour, pour se donner le temps d’extraire tout son jus de cette collision d’éléments disparates, sans risquer l’indigestion. Il est surtout une invitation à rêver. La plupart des grandes idées de l’humanité n’ont elles pas, d’abord, été des utopies ?
LA MAIN INVISIBLE EST SOCIALISTE
Le manège à trois des utopies ayant émergé de la révolution industrielle, quoique sérieusement éclopées, nous mène encore aujourd’hui en bateau. Le nationalisme renaît de ses cendres, le socialisme bat de l’aile et le jeu de l'avion du libéralisme, qui prétendait dicter sa loi, s'est explosé en vol.
S’il est patent qu’une société concurrentielle est autrement plus efficace qu’une société basée sur la répartition, il est tout aussi évident que la concurrence sans limite aboutit à l’échelle mondiale à l’envol d’une infime minorité. Par un effet de levier, le millième d’entre nous devient mille fois plus riche que la moyenne. C’est foncièrement injuste et c’est surtout extrêmement malsain au niveau des pouvoirs accumulés dans les mains d’une petite poignée d’individus.
C'est en plus, économiquement, le meilleur moyen d'engendrer une crise. C'est ce qui ressort de la corrélation, établie notamment par Jacques Sapir, entre la quantité de richesses accaparée par un très petit nombre de possédants et le déclenchement des crises mondiales. Ainsi aux Etats-Unis, dans les années 20, les parts du 0,1% et du 1% le plus riche grossissent démesurément pour atteindre respectivement 8 et 20 % de la richesse globale au début de 1929. Des parts qui rétrécissent brutalement pour stagner respectivement à 2 et 8 % durant les trente glorieuses, avant de rebondir au milieu des années 80, dépassant dès 2006... Les 8 et 20%... Les mécanismes anti-krach de la bourse, ont juste permis de gagner 2 ans sur l'inévitable
CLASSES MOYENNES UNIES
Pour contrer le trop grand pouvoir de l’argent, celui des urnes paraît suffisant. A une condition : que l’on sorte l’amant nationaliste du jeu, en changeant d’échelle : votons désormais au plan mondial et envoyons au rebut les Etats-Nations. Le couple socialo libéral serait alors forcé de s’entendre. Dans le monde entier, les classes moyennes sont celles qui font marcher le bateau, tiennent les rênes de l’administration, dirigent les PME, assurent l’éducation etc…
Globalement, elles sont aujourd’hui divisées entre gauche et droite, tenants du socialisme et du libéralisme, fonctionnaires et entrepreneurs. Sauf que ce sont elles qui paient pour tout le monde, qui ont fait des études, qui travaillent d’arrache pied, qui sacrifient leur vie de famille à leur vie professionnelle ou sociale, et qui paient des impôts, beaucoup d’impôts alors que les classes les plus défavorisées n’en paient pas, ou presque pas, tandis que les plus riches peuvent esquiver ce qu’ils jugent « confiscatoire ».
La réussite du libéralisme est d’être parvenu à faire croire à la moitié droite des classes moyennes que leur intérêt était celui des plus riches, ce qui semble faux. L’arnaque paraissant de plus en plus évidente, elle fait le jeu des mouvements populistes qui ne résolvent rien du tout, bien au contraire, en se contentant d’engranger des voix sur le vieux réflexe du « c’est la faute de l’étranger ».
En face, le socialisme prétend rallier la moitié gauche de la classe moyenne à l’idée que sa place est parmi les pauvres, tout en la pressurant d’impôts. Là encore, quand ça ne marche plus, on rejette la faute sur l’étranger, voleur d’emplois.
Le maintien des structures nationales, au sein d’un monde globalisé, n’a plus qu’une seule utilité : permettre aux super riches de diviser pour mieux régner. Ils sont ainsi libres d’imposer leurs vues à des Etats qui n’ont plus la taille critique, tout en les menaçant de délocaliser leur fortune à la première menace fiscale. Classes moyennes de tous les pays, unissez-vous !
En fait le but semble bien être de parvenir à agglomérer tout le monde à la classe moyenne, en revalorisant les bas salaires ou en les aidant, et en adaptant les ambitions des plus riches aux réalités. Il faut en même temps assurer la juste récompense du mérite... et trouver le moyen de préserver les équilibres écologiques de la planète en adaptant la consommation de tous aux ressources disponibles...
Même les plus pauvres auraient tout à gagner de l’affirmation du leadership des classes moyennes, comme ce fut le cas, dans nos états nations du XIXème siècle.
a) Les plus pauvres et les classes moyennes ne vivent jamais bien loin les uns des autres, ils ont donc tout intérêt à s’entendre, tandis que les super riches ont les moyens de s’isoler dans leurs ghettos dorés inatteignables.
b) On peut admettre qu’un idéal social raisonnable soit non pas de devenir le plus riche possible, mais de devenir suffisamment aisé pour vivre confortablement, en menant une activité attractive, permettant d’assurer l’avenir de ses enfants etc… Bref un idéal de classe moyenne. Or si devenir hyper riche est forcément réservé à une toute petite partie des individus, et comporte une forte dose de hasard, l’idéal des classes moyennes demeure accessible à un très grand nombre de gens. Limité uniquement par la durabilité de la consommation.
c) La société dans son ensemble a tout à gagner d’une gestion « de bon père de famille » dans laquelle personne n’est laissé de coté, sans violence dès lors que tout le monde respecte un minimum de règles de bienséance.
d) A contrario, la suprématie des plus pauvres signifierait schématiquement la prise du pouvoir par les représentants des moins éduqués et des moins motivés. Ce qui n’est enthousiasmant pour personne, hormis pour les dits représentants, eux-mêmes généralement ressortissants de la classe moyenne et champions de la démagogie. En effet, pour être élu par les moins bien éduqués, il faut se mettre à leur niveau et promettre monts et merveilles plutôt que convaincre par de réels arguments. Et l’argument qui fait mouche à tout coup dans les classes populaires, en sus du gagner plus, c’est la haine de l’autre, véritable leitmotiv des populistes.
Le monde est géré à courte vue, sans grand dessein ni vision d’ensemble. A force de parer au plus pressé, plus personne ne prend le temps de songer sérieusement à ce vers quoi nous devrions tendre. Comme de définir des règles de fonctionnement international qui permettent de faire avancer les négociations et reculer les affrontements.
La négociation est
la base des relations internationales entre états civilisés. C’était déjà la
même chose entre deux groupes d’hommes des cavernes. La négociation, c’est mieux
que la guerre, parce que ça fait moins de dégâts. Le but n’est pas d’anéantir
l’adversaire, ni même de lui casser la figure, mais juste de lui piquer ce
qu’il a en lui donnant le moins possible en échange. Evidemment, si de part et
d’autre, les négociateurs possèdent quelque chose que l’autre veut absolument,
où s’ils disposent chacun d’une armée redoutable et de missiles atomiques en
bandoulière, la négociation risque d’être plus équitable que si l’un d’entre
eux possède tout cela et l’autre rien du tout.
Pour mener ces
négociations, les états ont formé des diplomates qui sont, d’après
Talleyrand : « De la merde dans un bas de soie ». A la lumière
de ce que me racontent mes amis négociateurs, je dirais plutôt « des
maffieux à particule ». Pas pour les flingues à silencieux, il y a des
espions pour ça, plutôt pour les grandes tablées de « consigliore »
où l’on se répartit les rackets les plus juteux entre les fragole et le
tiramisu. Sous leurs gants blancs, les griffes des négociateurs sont celles de
rapaces dressés à tuer et déchirer les chairs, pour apaiser la goinfrerie de
leurs maîtres : leur état national respectif.
Il serait temps que
cela change, seulement, si quelques isolés décident unilatéralement de négocier
en étant « cools », ils vont se faire dévorer séance tenante par les
autres. Pour qu’une réforme générale du mode de négociation aboutisse, il
faudrait un changement radical de tout le monde en même temps et là on sort du
domaine de l’utopie pour entrer dans celui de la magie pure et simple.
Confier davantage
de responsabilités aux femmes pourrait-il être un remède ? Elles ont
certes tendance à être davantage consensuelles et compassionnelles que les
hommes, mais comme me le disait il y a peu la dernière Conseillère d’Etat
genevoise (pouvoir exécutif du Canton de Genève) : « Cela ne durera
que le temps que nous soyons à notre tour habituées au pouvoir ». Ce qui
prendra encore un certain temps puisqu’il il n’y a plus aujourd’hui de
représentante féminine au pouvoir exécutif du Canton de Genève.
La séparation des pouvoirs
en démocratie est l’une des clefs essentielles à l’harmonie du vivre ensemble,
par les possibilités de recours qu’elle introduit. Toutefois, depuis le Siècle
des Lumières, l’équilibre des rapports de force et des rapports sociaux a
passablement évolué. Il parait urgent d’en tenir compte pour redéfinir ces
fameux pouvoirs.
La dissociation des trois
pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, confondus sous l’Ancien Régime, a
permis de contenir la toute-puissance de l’Etat républicain. Un 4ème
acteur en a profité pour conquérir une place essentielle, concrétisée par
l’essor politique de la bourgeoisie : l’argent. Les médias, la fonction
publique, les syndicats ou la médecine jouent également leur propre rôle, mais
sans commune mesure avec celui de l’argent, dont la toute puissance se renforce
de l’affaiblissement des Etats devant la globalisation
En confiant le soin de
réguler l’Etat à la concurrence fiscale, les ténors du libéralisme délèguent la
gestion de la puissance publique à l’économie capitaliste au lieu de la confier
au politique. Inféoder l’Etat à l’argent, c’est une attaque directe à la
séparation des pouvoirs dont ils se disent les garants. L’économie doit rester
pour une large part maîtresse chez elle, mais elle ne doit pas avoir prise sur
tout. Or tant que le vote démocratique restera un exercice national, l’argent
conservera son emprise redoutable.
Cela n’empêche en rien les
fonctionnaires, les subventionnés divers et les assistés sociaux d’être
toujours plus nombreux. Dépendants de la puissance publique pour l’essentiel de
leurs revenus, ils jouissent par leur
vote d’une sorte de minorité de blocage. Un poids politique qui n’est pas
toujours justifié par l’importance réelle de leur rôle social, souvent
improductif, même si certaines catégories d’agents de l’Etat demeurent
indispensables. Ce poids politique des bénéficiaires de la redistribution des
richesses entraîne une pression fiscale de plus en plus forte sur les classes
moyennes indépendantes, que les vrais riches trouvent toujours le moyen de
contourner.
Le résultat de
l’affrontement stérile gauche droite actuel, c’est donc une paupérisation des
classes moyennes, l’évasion vers le haut d’une poignée de super riches et
l’accroissement apparemment illimité d’une clientèle captive des protégés de
l’Etat. C’est l’échec à tous les étages. On ne saurait pour autant détourner le
rouleau compresseur de l’économie sans infliger de recul sensible au bien être
collectif. Cela calme les velléités de changement social, mais pas les
insatisfactions. D’où l’intérêt d’élaborer des stratégies de translations en
douceur.
Il y a deux choses
à réintroduire d’urgence à toutes les strates de la société : la
concurrence et la responsabilité. Quitte à chambouler les lois de la nature.
Toute créature vivante cherche une niche à squatter pour, lorsqu’elle l’a
trouvée, y prospérer le plus longtemps possible à l’écart des remises en cause,
en ayant le moins possible à combattre. Dans la société humaine, la niche,
c’est la sécurité de l’emploi, tant célébrée par la gauche, symbole tangible du
fonctionnariat et ce n’est pas une bonne chose.
En incitant les
gens à renoncer à leur ambition, elle les pousse à se contenter d’être
exploités. Leur motivation ne vient plus de l’action menée par conviction ou du
métier choisi par goût, mais de la maigre paye perçue en échange de leur force
de travail. Ce qui limite d’autant leur engagement. L’employeur de son côté ne
voit guère d’intérêt à rétribuer grassement une contribution délivrée sans
réelle conviction. La performance moyenne tend vers la médiocrité ce qui, dans
un système ouvert à la concurrence, équivaut à un arrêt de mort.
La méritocratie
permettrait de rectifier l’équilibre sans chambouler tout le système, mais les
syndicats n’en veulent pas. Ils y voient l’avatar du salaire à la pièce, dont
ils avaient eu la peau en 1936. Les employés des administrations publiques
considèrent le mérite comme un gros mot. L’émulation constitue pourtant le
meilleur facteur de progrès social et de développement. La solidarité
nécessaire ne doit pas faire obstacle à une saine concurrence et surtout pas
servir à masquer l’incapacité, la flemme ou l’arrivisme intriguant. En
corollaire, les rentes de situation doivent être pourchassées et la mobilité
sociale ardemment défendue.
Les rustines
successives, collées par le socialisme au capitalisme pour le rendre moins
inéquitable, aboutissent à des usines à gaz administratives, au rendement nul,
voire négatif. C’est le cas des lois sur la protection du travail en France,
qui finissent par dissuader d’embaucher. Idem des diverses aides sociales en
Suisse, grâce auxquelles on peut parfois disposer de davantage d’argent, en ne
travaillant pas, qu’en se tuant à la tâche.
Un tableau
comparatif établi par les services sociaux du canton de Neuchâtel, où j’ai
grandi, est à cet égard édifiant : un retraité percevant une retraite
inférieure à CHF 1000 francs par mois recevra différentes aides et disposera au
final de près de 30 000 CHF annuellement pour vivre, tandis qu’un autre,
percevant une retraite supérieure à CHF 3000 par mois, devra payer taxes et
impôts pour au final, vivre avec à peine plus de CHF 25 000 par an… A ces
niveaux de revenu, l’échelle est clairement dégressive : plus l’on perçoit
de retraite, et moins l’on dispose d’argent pour vivre !
Peut-on rêver d’une
révolution sans violence, sans guillotine ni cachots, qui laisserait même aux
ex-milliardaires la jouissance de davantage de millions qu’il n’en est
nécessaire au contentement d’un honnête homme… ou d’une honnête femme ?
Bien sûr il y a un hic. Il faudrait accepter de modifier certains aspects de
notre mode de vie : rouler en bicylindre plutôt qu’en BMW, prendre le tram
lorsque c’est possible, abandonner nos sentiments nationalistes et nos réflexes
xénophobes, apprendre à partager entre gens de bonne compagnie, membres d’une
communauté de plus de 6 milliards d’êtres humains.
Lorsqu’il y a 20
ans, j’ai écrit puis produit une fiction qui dénonçait le prix des médicaments
en Afrique et le pillage des ressources de la médecine traditionnelle, on a
regardé mon film comme un OVNI, sauf à l’OMS. Puis Ashakara a rencontré un
succès considérable en Afrique, notamment en Afrique du Sud et quelques années
plus tard, les sud africains ont exigé, et obtenu, la mise à disposition de
versions génériques des trithérapies, avant que ne soit échue la protection des
brevets.
En 1997, j’ai
conclu un magazine de Temps Présent sur le business de l’eau minérale en rappelant
que le chiffre d’affaires annuel mondial de cette industrie équivalait au coût
d’infrastructures qui permettraient à toute l’humanité de bénéficier d’eau
potable. Ce qui sauverait des centaines de milliers de vie par an. En 2006, le
sommet mondial de l’eau, à Mexico, a repris ce concept dans son rapport final.
Sur un plan plus
local, en 30 ans de carrière médiatique à Genève, je ne compte plus les idées
politiques (au sens d’agencement de la cité) lâchées dans la nature, dans un
article ou dans un film, qui quelques semaines, quelques mois ou quelques
années plus tard, refont surface ici ou là, reprises à leur compte par un parti
politique ou un groupement d’intérêts. Loin de moi l’idée d’exiger des droits
de paternité. J’ai moi-même à plusieurs reprises utilisés des idées venues
d’ailleurs. La satisfaction d’avoir joué mon petit rôle dans ce grand ensemble
me suffit et vive les logiciels libres…
Je tire toutefois
de tout cela un enseignement essentiel : les bonnes idées ont de
meilleures chances de triompher. C’est un processus de sélection naturelle.
Seulement la sélection naturelle ça prend du temps, parfois plusieurs
générations. Il faut savoir être patient, dans un monde où tout va si vite…
Mais les bonnes idées finissent par triompher, c’est ça le message !
Depuis l’époque glorieuse
d’Athènes, la philosophie est généralement appliquée à la recherche du bonheur
individuel, indépendamment du régime politique. Les systèmes sociaux se sont
davantage bâtis par agrégation pragmatique que sous l’effet d’une volonté
concertée. Les religions révélées, notamment l’Islam, sont même la première
tentative d’organisation conceptualisée du corps social, une tentative
révolutionnaire si l’on songe aux réalités politiques de l’époque.
Les révolutions, putschs et
prises de pouvoir sont d’abord le fruit d’une exaspération devant les
injustices et les lourdeurs d’un système. Elles permettent parfois de repenser
la machine. Bonaparte et son code civil, Lénine et ses Soviets, Mao et sa Révo
Cul en constituent les exemples les plus fameux. Des exemples à faire peur, par
la violence que leur refonte forcée du système a engendrée. Pour y parvenir,
tous se sont appuyés sur certaines parties du corps social pour en exploiter ou
même en anéantir d’autres.
Démarche inverse, les
utopistes des XVIIIème et XIXème siècles ont créé des enclaves isolées, pour
tester en autarcie de nouvelles organisations du corps social, dont ils
espéraient qu’elles finiraient par influencer le monde environnant. C’est
l’inverse qui s’est produit, leurs expériences buttant sur la réalité des
comportements humains. Cela n’a cependant pas empêché les utopistes d’inventer
de grandes choses, qui vont des droits de l’homme au Canal de Suez.
Les structures tribales,
claniques, étatiques, monarchiques ou même républicaines se construisent
rarement à partir d’une page blanche. On se contente de toiletter ou de
surajouter quelques lois aux systèmes existants. Autant de pansements
recouvrant peu à peu la jambe de plusieurs couches de fibres un peu moins
dures, un peu plus épaisses, mais au final, il reste toujours la jambe de bois.
On comprend que les
sociétés préfèrent l’évolution douce d’un pansement législatif ou
constitutionnel aux brutalités d’un visionnaire messianique. C’est naturel et
légitime.
Seulement, dans la nature,
bouleversements et cataclysmes viennent souvent modifier sans pitié les
conditions de l’évolution. C’est ce qui est en train d’arriver à l’humanité.
L’intégration mondiale, l’évolution technologique, les acquis politiques et la
perception de nos limites environnementales ont atteint un point tel qu’ils
bouleversent nos habitudes. Sans adaptation de nos modes de fonctionnement, ils
fragilisent les plus faibles.
Tôt ou tard, ces plus faibles
se regrouperont. Rappelons aux super riches que les super pauvres possèdent de
plus en plus souvent le droit de vote et qu’ils sont de plus en plus nombreux.
Il devient urgent de repenser le système mondialement, de manière équitable,
civilisée et concertée avant qu’il ne soit trop tard. Pour passer en douceur
d’un système à l’autre, avec le moins de casse possible en prévoyant les moyens
ad hoc. La convocation des Etats Généraux Mondiaux serait un bon début.
L’IDEE MONDIALISTE
Le peuple est
universel, il est mondial. Toute forme de gouvernement national est
fondamentalement injuste, car il vise à assurer davantage de prospérité à ses
citoyens au détriment de ceux des autres nations. Face au nationalisme, il ne faut pas confondre mondialisme et mondialisation.
Les deux prônent la fin du protectionnisme et la promotion du libre-échange
pour faciliter le commerce et la croissance. Toutefois, le mondialisme réclame
le maintien d’un réel contrôle de l’état tandis que la mondialisation
s’accommoderait volontiers de l’hégémonie des multinationales.
Si l’état existe toujours dans l’idée mondialiste, que
l’on peut appeler aussi mondialisme démocratique, il devient cependant l’Etat
mondial. Il n’est pas pour autant tentaculaire et croulant sous le poids de ses
fonctionnaires. Il ne doit pas rajouter inutilement une couche à la structure
déjà existante des communes, des collectivités locales, régionales et
nationales. Il est nécessaire qu'il intervienne là où la prise de décision doit
à l’évidence, être planétaire, mais seulement là. Il lui faut impérativement
laisser agir les autres échelons lorsqu’il s’agit de problèmes régionaux,
locaux ou même nationaux. C’est ce que l’on appelle le principe de
subsidiarité.
Ce nouveau schéma implique de relativiser sérieusement
la notion de nation, pour tenter de redécouper l’espace au niveau régional.
Idéalement, ces entités devraient être de dimensions à peu près équivalentes et
relativement homogènes culturellement.
Pour réaliser
l’utopie, il faut imaginer des structures qui la rendent possible, en
commençant par relativiser la puissance des Etats nations. Ainsi, toutes les
négociations internationales achoppent sur l’écueil des intérêts nationaux,
alors qu’il suffirait d’accorder un pouvoir d’arbitrage à des représentants de
la collectivité mondiale. Des gens dont le maître mot serait le bien commun de
tous et non la défense des intérêts particuliers de quelques-uns.
Dans de telles
négociations, la représentation des intérêts locaux serait assurée de manière
subsidiaire, comme cela se fait entre régions au sein d’un même pays. A
l’exemple des cantons suisses, il faudrait définir soigneusement qui est
responsable de quoi, en préservant jalousement les autonomies locales à chaque
fois que la coordination mondiale n’est pas nécessaire. Celle-ci appuierait sa
légitimité sur une chambre de députés représentants leurs régions, élus sur des
listes politiques internationales.
Le parlement
mondial ne serait pas le remède miracle. Il n‘empêcherait pas le lobbying de
puissants groupes d’intérêts, mais il serait plus facile à un Etat mondial de
résister aux lobbys mondiaux. On ne ferait pas l’économie de débats
démocratiques, de juges et de voies de recours, de tout ce qui existe déjà au
niveau national mais qui n’est plus à la bonne échelle. L’Union Européenne va
dans le bon sens, mais il serait plus efficace de grimper tout de suite à
l’étage au-dessus.
Comme aujourd’hui,
la loi serait toujours celle du plus fort, fruit d’une bataille entre avocats
retors et très bien payés. Mais la civilisation aurait tout de même fait un
bond considérable en déléguant à la palabre ce qui incombait auparavant à la
force armée. Ce qui est nettement plus
écologique.
Problème, cette
proposition de bon sens fait l’unanimité contre elle, des syndicats européens
aux premiers Cantons suisses en passant par la Présidence des Etats-Unis. Or,
Les Etats-Unis représentent à eux seuls la moitié des dépenses militaires
mondiales et sont le plus gros contributeur des institutions internationales.
Difficile de faire sans eux. La Présidence d'Obama, que l'on dit plus ouvert à
l'international, va-t-elle changer quelque chose ?
Membre lui-même des
sociétés secrètes étudiantes les plus huppées, qui font la pluie et le beau
temps de la politique étasunienne, Obama a clairement été mis sur orbite pour
répondre à l'animosité croissante de la planète à l'égard des Etats-Unis. Ce
qui est une forme de démocratie mondiale, certes laborieuse et torturée, mais
bien réelle. La joie des citoyens étasuniens de l'étranger, au soir de son
élection, faisait plaisir à voir: « On va enfin recommencer à nous aimer
! » Peut-être, tout dépendra de ce qu'il fait de sa popularité, un outil
au service des seuls Etats-Unis, ou du monde ? Wait and see...
L’idée d’un gouvernement mondial n’est pas neuve. Elle
remonte au moins aux prémices de la seconde guerre mondiale. Des italiens
notamment, mais aussi des français, des hollandais et des allemands (ces
derniers furent tous exécutés par Hitler) jetèrent les bases d’un fédéralisme
transcendant les frontières.
Regroupant à la fois des penseurs et des politiciens
actifs, certains de très haut niveau, l’organisation de ces pionniers eut deux
descendants principaux ainsi qu’une multitude de greffons plus ou moins
sectaires, qui disparurent avec leurs fondateurs : l’Union européenne est leur
création la plus spectaculaire, incontestable succès, même si pour exister, son
ambition a du se réduire à l’échelle du continent.
La Fédération mondialiste est nettement plus modeste.
ONG fondée à Montreux en 1949, elle est devenue, en émigrant des bords du Léman
à ceux de l’Hudson River une sorte d’officine obscure dont l’influence semble
se limiter à la censure virtuelle des résolutions de l’ONU. Il serait temps
qu’elle se réveille et porte sur le monde, la politique, l’économie et
l’écologie un regard un peu plus novateur. L’absence de son point de vue sur la
scène internationale se fait cruellement sentir.
Dans le secret des think tanks, il arrive qu’on en
parle. A Genève par exemple, des groupes d’intellectuels des milieux
internationaux, de gauche ou libéraux y réfléchissent. Généralement, ils ne
croient pas en la possibilité d’un gouvernement mondial. Ils soutiennent plutôt
l’idée d’une montée en puissance des ONG et des structures floues à géométrie
variable, influant toujours davantage sur le multilatéralisme. Pourquoi pas, si
ça marche ? Mais le concept n’est pas très démocratique et fort peu
transparent. La représentativité des ONG est souvent discutable et elles
finissent presque toutes par obéir à des lois qui leur sont propres, défendant
leur survie et leurs intérêts particuliers. La rue, pas plus que les
antichambres du pouvoir ou les couloirs d’hémicycles, ne doit dicter ses lois à
la volonté politique
A l’issue des boucheries du
XXème siècle, le nationalisme avait vraiment du plomb dans l’aile. Déjà, en 39
mon père ne s’est pas engagé « pour la France », mais « contre
le nazisme ». Il n’était pas le seul et en 45, on a pu croire l’affaire gagnée. Mais le nationalisme s’est
remis au travail dans le secret des consciences et il se révèle aujourd’hui
dans tout son pouvoir de nuisance. La violence et le terrorisme paraissent plus
immédiatement dommageables que le lent travail de sape des isolationnistes dans
les institutions, mais à terme le danger représenté par ces derniers est tout
aussi réel.
Le vrai visage du
nationalisme est celui du refus du partage et de la soif de pouvoir. Qu’il
s’agisse de maffieux corses, de leaders catalans ou de tribuns populistes
d’envergure nationale, le but est le même : devenir chef de bande au
village plutôt que rouage obscur dans Rome. Une ambition néfaste, car la
logique des bandes conduit à l’affrontement. Et plus il y aura de bandes à
contrôler, plus le shérif aura besoin d’adjoints pour maintenir l’ordre.
Le nationalisme est
l’ennemi principal. Qu’il soit national ou régional, l’esprit qui consiste à
vouloir isoler et séparer les communautés plutôt que de travailler à les réunir
ne peut exercer qu’une volonté néfaste et fondamentalement égoïste. Quel que
soit le bout par lequel on prenne le problème, une telle démarche est immorale
et contraire à ce qui fait la grandeur de l’esprit humain, en ce sens qu’elle
s’appuie sur les plus bas instincts de l’individu, les conforte et les stimule
au lieu de les contrôler.
Qu’elle que soit l’échelle
à laquelle ce sentiment s’exerce, il est dangereux. Il menace davantage la
sécurité du monde à l’échelle de la nation qu’à celle de la région, mais si la
région refuse d’apporter un écot équitable à l’effort commun, elle suscite
nouvelles causes d’affrontement. Or c’est dans la logique intrinsèque du
régionalisme de chercher à réduire le montant de cet écot.
Pour que le chauvinisme en
devienne risible et perde sa dangerosité, il faut descendre au moins au niveau
du canton suisse, c’est à dire en gros à l’échelle de la ville et de son
arrière-pays, souvent la moitié d’un département français. C’est sans doute à
ce niveau qu’il faudrait gérer le gros des dépenses publiques. Ce que cela
coûterait en multiplication de frais administratifs, on le regagnerait en
efficacité, du fait de la proximité et de la meilleure connaissance du terrain.
Chaque année en Suisse à
l’occasion de la fête nationale du 1er août, des feux sont allumés
dans tout le pays pour commémorer ceux qui, une nuit de 1291, auraient appelés
les villages des vallées alpines à la révolte contre l’occupant autrichien. Ce
jour là, sur la prairie du Grütli dans le canton d’Uri où, selon la légende,
les premiers suisses s’étaient réunis en présence de Guillaume Tell pour
sceller leur pacte d’alliance, les autorités fédérales s’adressent à la nation.
La coutume remonte au
Général Guisan, qui avait rassemblé là tous les officiers supérieurs au début
de la seconde guerre mondiale, pour couper court aux velléités pangermaniques
de certains. Las, depuis quelques années et chaque fois davantage, des
trublions perturbent la manifestation en faisant le salut nazi. Ils entonnent
même des chants nationalistes et xénophobes pour couvrir la voix des
Conseillers Fédéraux (= Ministres d’Etat élus directement par le Parlement). En
2005, plainte a été déposée, mais après plusieurs mois d’enquête, la justice
cantonale uranaise a décidé de laisser tomber les poursuites. Ailleurs en
Europe, dans les pays qui ont connu l'oppression hitlérienne, ces nazillons
auraient sans doute été condamnés, ne fût-ce qu’à des peines symboliques. Pas
dans la Suisse primitive (allusion aux premiers cantons) où le nationalisme le
plus fervent est en odeur de sainteté.
Le plus étonnant, c'est que
ces jeunes et moins jeunes qui se réfèrent explicitement au national socialisme
le font au nom de la patrie suisse, pour la défendre contre l’Union Européenne.
Or les membres de l’UE se mettent d'accord pacifiquement entre eux pour
collaborer démocratiquement à l'édification d'un ensemble commun. La logique du
National socialisme était au contraire l'annexion pure et simple des races
germaniques regroupées sous la botte de Berlin. Précisément ce que Guillaume
Tell et ses potes avaient vigoureusement combattu. Si Londres, puis Washington,
aidés de quelques poignées de résistants courageux dans toute l'Europe,
n'avaient pas mis en échec Hitler, nul doute que la Suisse aurait purement et
simplement disparu. Sans qu'on lui demande son avis et sans votation populaire.
Adieu la Suisse !
L'extrême droite
helvétique, y compris ceux qui à droite et à gauche, la considèrent avec une
discrète bienveillance, ferait bien de s'en rappeler.
Il y a toutefois un point
sur lequel ces nazillons ont raison. L’UE souffre d’un déficit de démocratie.
C’est sans doute ce qui lui a permis d’avancer parfois à marches forcées, mais
elle ne sortira pas de la crise actuelle en se contentant de traités avalisés à
Bruxelles. Les peuples doivent avoir leur mot à dire et il est à peu près
certain que si la Constitution européenne avait été plus démocratique, les
nonistes n’auraient pas obtenu de majorité contre elle, ni en France, ni en
Hollande.
Plus de démocratie, c’est
par exemple prévoir, comme en Suisse le maintien de l’autonomie locale ainsi
que le droit de référendum et d’initiative, qui autorisent le peuple à donner
son avis et même à refuser une loi dont il ne voudrait pas.
Depuis plus de 700 ans, la Suisse modifie sans cesse
la répartition des taches entre les cantons et l’état central. C’est une
recherche incessante d’équilibre des pouvoirs entre ce qui ressort des
autorités locales et ce qui doit être délégué au gouvernement fédéral. Cela
sort même du cadre politique puisque d’innombrables associations et même
quelques entreprises fonctionnent selon cette logique de délégations
cantonales.
L’avantage du système, c’est que les institutions sont
ainsi bien plus proches des gens, plus sensibles à leurs préoccupations et
mieux gérées, parce que les compétences locales sont mises à contribution
localement. L’inconvénient, c’est que le système est coûteux et lent. Il
n’existe guère de concurrence sur les petits marchés cantonaux très réglementés
et le protectionnisme comme le copinage ou les pactes d’actionnaires sont
monnaie courante. Du coup l’ouverture à l’Europe apporte un vrai courant d’air
frais, en diversifiant la concurrence et en décloisonnant les marchés.
En matière d’administration en revanche, les Suisses
ont toujours été favorables aux structures légères et simples, précisément
parce que leurs administrations cantonales se retrouvent de fait en
concurrence, dans bien des domaines, y compris sur le plan fiscal. Il est
facile de comparer leur efficacité réciproque, d’un canton à l’autre, et si la
base de la fiscalité est fédérale, un pourcentage important est laissé à
l’appréciation des cantons.
Il existe une péréquation cantonale, qui redistribue
une partie de la manne fiscale aux cantons les plus pauvres. La monnaie est
fédérale, bien sûr, de même que quelques administrations comme l’armée, les
grands travaux d’aménagement, l’orientation de la recherche scientifique ou les
autoroutes. La poste ou les télécoms sont sur la sellette des privatisations.
Mais l’instruction publique, la police, l’essentiel de la culture et dans une
large mesure, l’économie sont gérées localement. On peut s’inspirer de cet
exemple pour bâtir un état monde où seul serait centralisé l’essentiel, comme
l’armée, la monnaie, la fiscalité et l’aide au développement.
Devinez ce que l’on trouve
si l’on tape ces deux mots sur Internet : fiscalité suisse. Presque autant
de pages que sur Britney Spears… et bien davantage que sur Arnaud (de)
Montebourg. Notamment quelques tirades haineuses à l’encontre de ce dernier
dans les blogs suisses et beaucoup plus, encore plus haineuses, à l’encontre
des prévaricateurs helvétiques dans les blogs français.
Depuis, la crise est passée par là, et la Suisse,
comme les autres paradis fiscaux, tente de faire profil bas. Les Etats-Unis,
l'UE, le G20 et même l'OCDE, dont la Suisse est membre, ont sonné la charge.
Les dirigeants suisses, économiques et politiques, ont senti le vent et sonné la
retraite sur une ligne de défense honorable.
D'accord pour supprimer la protection de l'évasion
fiscale, mais à condition que tous les paradis fiscaux en fassent autant
(notamment tous ceux qui dépendent de Londres et de Washington) pour rétablir
une concurrence loyale entre places financières. Et ouverture de négociations
bilatérales, en vue notamment d'une sortie honorable pour les déposants qui
avaient placé leur fortune sous l'ancien système, dans lequel les paradis
fiscaux étaient implicitement reconnus et acceptés par l'économie mondiale et
les Gouvernements.
La Suisse a du faire là une pesée d'intérêts
déchirante entre ses exportations, qui sont la base de son économie et la
finance qui en est le pilier. Sans l’apport du secteur financier, dont l’évasion
fiscale était un ressort puissant, l’économie helvétique, genevoise en
particulier, aurait été incapable de financer la solidarité, les services
publics et tout ce qui fait qu’on vit plutôt mieux qu’ailleurs, sur les bords
du Léman.
Les populistes de gauche et
de droite osent encore prétendre que la Suisse doit sa réussite aux bras noueux
de ses travailleurs et à leur nombre d’heures de travail, ou plutôt leur nombre
d’heures au travail, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. C’est connu, y
en a point comme nous, et Hitler n’a pas attaqué l’Helvétie parce qu’il en
avait peur… Glissons. Sans épiloguer sur la productivité comparée des
travailleurs de différents pays, c’est incontestablement le fait de disposer du
fruit de l’évasion fiscale mondiale qui a favorisé l’essor exceptionnel de
l’économie suisse dans la seconde moitié du XXème siècle... qui est aujourd'hui
la plus endettée au monde par habitant.
Rapporté à l’inflation et
aux taux de change en comparaison mondiale, l’argent emprunté par les entreprises
suisses coûtait moins cher qu’ailleurs. Tout le monde en a bénéficié et, paix
sociale oblige, les travailleurs suisses gagnaient deux fois plus que leurs
homologues européens, les prix helvétiques n’étant plus chers que de 20 % en
moyenne.
Depuis, la mondialisation
est passée par là et les entreprises suisses doivent s’aligner sur le reste du
monde. Le fameux consensus helvétique bat de l'aile, les grandes banques ne
prêtent plus aux PME et les entreprises ristournent moins aux travailleurs, pour
conserver la meilleure part au capital. A Genève, les salaires de l’économie
intérieure stagnent, y compris ceux des petits patrons, alors que jusqu'à la
crise, ils continuaient de s’envoler pour toutes les entreprises très
concurrentielles axées sur l’exportation, qui engagent du personnel hyper
qualifié, souvent étranger.
La productivité mirifique
de la main d’œuvre suisse ne fait plus illusion et en dépit du protectionnisme
(les entreprises étrangères travaillant en Suisse ont l'obligation de verser des
salaires aux normes suisses), la situation des employés indigènes peu qualifiés
se péjore. Les Suisses sont aujourd'hui conscients d'avoir bien profité du
secret bancaire, et sa disparition programmée leur fait tout drôle. Leur
situation est à bien des égards exemplaire de ce qui va arriver, a déjà
commencé d’arriver, à l’ensemble de nos sociétés occidentales.
Les médias suisses publient le montant de la retenue
fiscale sur les intérêts générés par les fonds off-shore européens engrangés
dans les Banques suisses : 536,7 millions de Francs en 2006. L’Union européenne
va en toucher les ¾, soit 402,5 millions, tandis que la Confédération en
conservera le quart pour ses frais d’encaissement, soit 134 millions dont 10%
iront aux cantons. Pas mal, d’autant que les frais, concrètement, ce sont les
banques qui les assument ! Cet impôt, fruit des accords bilatéraux entre
la Suisse et l’Union européenne, prévoit que la Confédération prélève 15% des
intérêts que les clients européens des banques suisses perçoivent sur le
travail silencieux de leur argent placés dans les coffres helvétiques.
Ces 15% seront ultérieurement portés à 35%. L’intérêt
fondamental de ce chiffre, c’est qu’il permet de calculer le montant des
intérêts versés sur des comptes européens en Suisse : 3 milliards 578
millions de Francs et donc d’évaluer le montant des dépôts privés européens en
Suisse. En estimant que les intérêts versés représentent en moyenne, par année,
10% de la somme déposée, on parvient à une somme qui doit se situer entre 30 et
40 milliards et qui paraît… au-dessous de la réalité !
Ces quelques dizaines de milliards font travailler
d'abord l’économie suisse même si une partie est redirigée vers l’économie
européenne. Y compris sous forme d'investissements dans les entreprises
possédées par les déposants d'ailleurs... Pour les finances globales du pays et
de l'UE, c’est comme si chaque suisse disposait de 5000 francs d’épargne
supplémentaire, et chaque européen de 100 Francs d’épargne en moins.
Surtout, fiscalement, ces fonds rapporteraient bien
davantage à l’UE et à ses membres s’ils étaient normalement imposés dans leurs
pays respectifs, soit dans l’ordre l’Allemagne (qui reçoit 103,4 millions),
l’Italie (103 millions), la France (50 millions), la Grande-Bretagne (31,9
millions) et l’Espagne (30,2millions). A noter que les deux pays où l’évasion
fiscale est la plus forte, l’Allemagne et l’Italie, sont aussi ceux qui avaient
mis en place une politique d’amnistie fiscale. D’où l’on peut en tirer
plusieurs hypothèses contradictoires :
L’amnistie fiscale ne fonctionne pas ou alors, une
fois qu’elle a eu fonctionné pour légaliser les fonds off-shore, les
contribuables allemands et italiens ont ensuite replacé leur argent en Suisse,
en toute légalité cette fois.
L’imposition fiscale prohibitive de l’Allemagne et de
l’Italie a engendré une telle évasion fiscale qu’elle a rendu l‘amnistie
nécessaire. Quid alors de la situation en France ? Est-ce l’imposition
fiscale qui est moins confiscatoire, contrairement à ce qui se dit en
politique, où les français qui sont plus civiques ? Ou moins riches ?
A moins qu'ils ne placent de plus en plus souvent leur
argent en Belgique et à Londres. Sans compter qu’il existait des moyens de
contourner l’obligation de déclaration fiscale pour les fonds européens en
Suisse. Souhaitons que les nouvelles réglementations remettent de l'ordre dans
tout cela.
Début 2009, la Banque Nationale Suisse a planté les
freins, pour faire baisser le Franc Suisse, qui du fait d'un afflux de fonds
étrangers soucieux de sécurité, prenait l'ascenseur. Le Monde a utilisé le
terme de dévaluation, affirmant qu'il s'agissait de sauver les exportations
helvétiques. De fait, si celles-ci continuent de diminuer au rythme des
derniers mois, la Suisse n'exportera plus rien sous peu. Cependant, selon
l'économiste Pierre Leconte, la cause est ailleurs. Il s'agit de sauver les
engagements de crédits en Francs Suisses des pays de l'est européen, qui ont
servi à financer le boom immobilier dans l'ex Pacte de Varsovie ces dernières
années.
Tant que le bâtiment allait, et surtout que l'avion de
l'économie mondiale planait, tout allait bien. Lorsque celui-ci c'est crashé,
les monnaies de l'est ont commencé à creuser les fondations de la cave, face au Franc Suisse. Du coup, des
millions de nouveaux petits propriétaires ne peuvent plus honorer leurs
traites.
D'où la baisse du Franc, non pas pour sauver la paix
sociale des pays de l'est, encore que ce point soit loin d'être négligeable,
mais parce que si les crédits ne sont plus honorés, les deux grandes banques
suisses se retrouvent piégées une fois de plus: l'argent qu'elles ont prêté ne
leur appartient pas, elles sont elles-mêmes endettées jusqu'au cou. Plus de 700
milliards, rien que dans cette affaire de l'Est, entre le Crédit Suisse et
l'UBS, d'après les chiffres qui circulent.
Les deux grandes banques ont atteint des niveaux de
puissance mondiale qui les rend impossibles à contrôler/sécuriser par la BNS
qui n'en a tout simplement plus les moyens, leurs encours dépassant plusieurs
fois les capacités de l'ensemble du pays.
La bonne nouvelle, c'est que la Suisse n'en est pas
encore au point de la place financière britannique, de loin la plus amochée du
vieux continent, qui a du prestement nationaliser TOUTES ses banques et qui se
retrouve dans une situation d'autant plus périlleuse que contrairement à la
France et à l'Allemagne, elle n'a quasiment plus de production industrielle,
seul gage de vraie croissance. L'essentiel de son activité est désormais
financière et sinistrée... Gouverner c'est prévoir et c'est aussi diversifier!
Autre électrochoc asséné par Leconte, il se pourrait bien que les
Banques Mondiales n'aient pas forcément dans leurs coffres tout l'or qu'elles
prétendent avoir, grâce à un jeu d'écritures comptables. Comme quoi la
créativité est un vilain défaut particulièrement répandu dans les officines
financières. Leconte écarte, à regrets, le retour à l'Etalon or, pourtant gage
de stabilité financière et de croissance réelle, car personne n'a vraiment
intérêt à stopper le jeu de l'avion qu'est l'économie mondiale. Hormis
peut-être les chinois qui pourraient avoir envie de le faire atterrir, pour le
transformer en simple char, dont ils tiendraient les rênes.
Tout au long de ces
cinquante dernières années, vivre en Occident, soit en gros, en Europe
occidentale, en Amérique du Nord et au Japon, cela a pu donner l’avant-goût du
paradis. Le niveau de vie, le confort et la sécurité, tant physique que sociale
ont atteint des sommets inégalés dans l’histoire de l’humanité pour des
populations entières. Des potentats et quelques poignées d’aristocrates avaient
déjà pu, en quelques occasions, connaître une telle prospérité, mais jamais des
pays entiers, des centaines de millions de gens. Ce qui n’a fait que renforcer,
aux yeux de ceux qui le contemplaient de l’extérieur, l’image paradisiaque de
notre club très privé.
Aujourd’hui c’est
fini et nos populations s’en rendent compte. Cela fait quelques temps que les
revendications sociales portent davantage sur la préservation des acquis que
sur l’obtention de nouveaux avantages. La réalité a éclaté au visage des
politiciens avec les référendums sur l’Europe : les classes populaires et
la jeunesse sont devenues conservatrices. Phénomènes assez rare dans l’histoire
de l’humanité, elles ne se battent plus pour améliorer le monde, mais pour
éviter qu’il ne change !
C’est une immense
désillusion pour la classe dirigeante occidentale, issue peu ou prou de la
génération de 68, qui portait encore en elle d’immenses rêves de monde
meilleur. Malheureusement, le vrai problème, ce n’est évidemment pas le réveil
comateux des ex-soixante-huitards, mais bien l’impossibilité pour l’occident de
maintenir encore longtemps son train de vie. Il va falloir faire des choix,
apprendre à changer profondément les habitudes, bousculer les immobilismes. Si
politiques et médias ne parviennent pas à le faire comprendre à temps à la
population, ce sera la réalité qui s’en chargera, et ce sera pire.
Ce qui condamne
notre richesse, notre confort et la paresse qui s’est installée dans notre mode
de vie, c’est la conjugaison de la pauvreté insoutenable du reste du monde, qui
réclame dorénavant sa part du gâteau et le fait que ledit gâteau a des
dimensions finies. On ne pourra pas y découper plus de parts que n’en
permettent les ressources de la planète. Or en bien des domaines, on commence à
en voir le bout. Il n’y a pas de
solution miracle à ce grand défi du 3ème millénaire. Juste des
embryons de piste et de la sueur, du sang et des larmes.
Une vaste frontière s’ouvre, au sens westernien
d’espace vierge à défricher : la construction de l’Europe et au-delà, la
volonté de bâtir un monde multipolaire, sur de nouvelles bases. Ce qui est en
train de se passer est plus important, en termes de changements, que les deux
guerres mondiales, durant lesquelles les puissances dominantes qui avaient
émergé du XIXème siècle se sont fait la guerre.
En ce début de
XXIème siècle, ce sont de nouvelles puissances qui se dressent ouvrant
potentiellement de nouveaux espaces. Non plus seulement les Etats-Unis,
l’Europe et le Japon, mais toute l’Asie et l’Amérique Latine, en attendant
l’Afrique. Celle-ci va t elle enfin se réveiller ou sombrer sous la domination
de la Chine, qui lui fournit déjà main
d’œuvre spécialisée, réseaux de santé et toutes sortes de produits, à un
prix adapté aux maigres possibilités africaines?
Comment se
comportera l’Islam ? De manière unitaire, ce qui pourrait faciliter le
progrès autant que le compliquer, ou éparpillée ? Dans les pays musulmans,
les choses ne vont pas au mieux. Les intégristes, qu’ils soient chiites ou
sunnites ont en commun, avec les anciens nationalistes, de vouloir moderniser
les terres d’Islam sur le plan des sciences et des techniques. Ce qui n’est de
loin pas un mal, mais le problème, c’est le côté obscur de la force,
l’oppression de la femme en particulier.
Un sondage mondial réalisé en avril 2007
l’affirme : une nette majorité d’habitants de cette planète aspirent à une
coordination mondiale. Malheureusement, les puissants jouent le statu quo, qui
leur permet de maintenir leur domination, même s’ils ne font que retarder
l’échéance. L’idée néo-cons d’un nouvel empire étasunien, dominant le monde sous
couvert de démocratie, a fait long feu avant d’avoir été mise en place. Un
nouveau moyen âge parait un futur bien plus probable, toutes les communautés
s’étripant les unes contre les autres. L’obscurantisme entend à nouveau dominer
les consciences et la science elle-même est mise en cause, pour s’être vendue
au plus rémunérateur.
Le monde a donc un urgent besoin d’une nouvelle
Renaissance, qui replace l’homme et l’humanisme au centre de nos
préoccupations. La question, c’est comment y parvenir ? Il se pourrait
qu’une nouvelle internationale y contribue, constituée de penseurs et
d’inventeurs, de faiseurs de ponts davantage que d’agitateurs. Cette
internationale humaniste ne serait pas une société secrète, contrairement à la
franc-maçonnerie. Elle aurait pignon sur rue et voix au chapitre, notamment sur
Internet, constituée davantage pour être un laboratoire d’idée qu’un groupe de
pression.
Contrairement à la
Fédération Mondialiste qui survit à New York, elle ne devrait pas se contenter
d’être une ONG de plus. Il lui faudrait se doter d’objectifs précis et proposer
régulièrement des réformes concrètes, en même temps que des thèmes de réflexion
futuristes. Elle devrait surtout se construire des relais partout,
géographiquement et politiquement, dispenser un message clair et ouvert. Une
internationale de la raison qui puisse répondre aux think tanks ultra-libéraux
qui pullulent un peu partout, aussi bien qu’aux illuminations terroristes ou
aux idéologies collectivistes et communautaristes, figées dans les dogmes du
XIXème siècle.
Au niveau mondial,
les gouvernements des pays riches n’ont plus guère de pouvoirs, acculés qu’ils
sont à défendre les intérêts de leur clientèle électorale contre les
revendications des pays pauvres, les pressions des multinationales, la
concurrence des autres riches, etc… Pour les pays pauvres, agglutinés à
l’extrémité inférieure de la chaîne alimentaire, c’est encore pire. Ils se font
généralement bouffer tout cru. Les riches prédateurs n’hésitent jamais à
adapter leurs propres règles, lorsqu’elles ne les arrangent plus. Depuis la fin
de la guerre froide, les injustices flagrantes se sont même multipliées,
démolissant un demi-siècle d’efforts de construction du multilatéralisme.
Les états de la
planète sont un peu comme 240 fourmilières de taille variable, certaines très
grandes, d’autres très petites, qui se partagent les ressources de la Terre, la
mettant en coupe réglée. Certaines sont nettement plus puissantes que d’autres
et les puissantes, évidemment, font tout pour le rester en cherchant à éviter
que les plus faibles leur fassent de l’ombre. Les plus riches font bien un peu
de charité de temps à autre, mais rien de vraiment sérieux. Au mieux, 0,7% de
leur PNB. La fourmi n’est pas prêteuse, dit-on. Les hommes non plus et c’est
peut-être très naturel, mais pas très moral.
Notre rôle sur
Terre, pour peu que l’on puisse estimer en avoir un, me semble plutôt devoir
être de passer de l’état de nature à l’état d’humanité. Chercher à atteindre
sinon la perfection, du moins un stade d’évolution supérieure, dans lequel les
lois et la nature seraient utilisées pour améliorer le sort de tous. Cela n’a
rien à voir avec l’hypothèse Gaïa, idéologie anti-humaine selon laquelle ce
n’est pas l’esprit qui doit triompher, mais l’instinct. L’idée du mondialisme
démocratique, c’est au contraire d’utiliser l’instinct et d’apprendre à en
tenir compte, pour le mettre au service de l’esprit.
Ce jour là, le cours de biologie extra-centaurienne du
professeur Bzarcos, sur Alpha Centauri ß2, était en ébullition. L’observation
in vivo des fourmilières humanoïdes de la 7ème planète du système
solaire assurait toujours un grand succès au cours du professeur. C’était son
dada depuis sa célèbre thèse sur « L’agressivité naturelle dans les
civilisations primitives ». Ses étudiants se délectaient du spectacle des
240 entités humanoïdes réparties sur cette petite planète, qui passaient leur
temps à déployer des montagnes de stratégies pour s’approprier les trésors du
voisin, n’hésitant pas à s’entretuer au besoin et développant pour cela des
technologies aussi coûteuses que sophistiquées pour des êtres si primitifs. La
taille même de leurs entités, que les humanoïdes en question appelaient
eux-mêmes des « pays », ne semblaient répondre à aucune
logique : certaines comptaient plusieurs centaines de millions
d’individus, d’autres à peine quelques dizaines de mille. Toutes semblaient
pourtant essentiellement occupées à se nuire plutôt qu’à collaborer entre
elles.
Les élèves adoraient ce concept tout à fait nouveau
pour eux, et volée après volée, la même coutume s’établissait : ils
prenaient des paris sur les vainqueurs des diverses joutes et chaque élève
adoptait et parrainait l’un des « pays ».
Il arrivait parfois que certains, contre tous les
principes de la déontologie scientifique centaurienne, interviennent
discrètement dans le champ clos et tentent d’avantager leurs protégés. Cela
pouvait se traduire par l’apparition d’un signe dans le ciel d’une bataille, ou
même par un rêve glissé dans le cerveau d’un général, ou d’un inventeur…Le jeu
était dangereux, car si l’étudiant était pris, il risquait l’exclusion à vie
non seulement du cours, mais de l’université toute entière.
Cette fois cependant, le spectacle semblait menacer de
tourner court, au grand désespoir des parieurs. Bzarcos lui-même n’y comprenait
rien. Depuis le dernier grand conflit, qui avait dégénéré sur la planète
entière et causé des dégâts inégalés, les entités humanoïdes semblaient moins
enclines à se combattre. Les différents « pays » s’étaient échangés
des émissaires et maintenant les voilà qui se mettaient à s’allier pour
partager leurs ressources et mettre fin
au système de l’affrontement. Pour Bzarcos, c’était une catastrophe. Il avait
édifié son fonds de commerce sur l’amusante observation de ces disputes
incessantes. Le système des paris, sur lequel il prélevait discrètement sa
dîme, était sérieusement menacé. Tout d’abord, Bzarcos n’y crut pas. Il était
persuadé que le vieux fond belliqueux allait reprendre le dessus. Mais non, la
trêve durait. Il y avait bien quelques petits conflits par ci par là, mais rien
de vraiment sérieux. La situation était gravissime, les étudiants
s’impatientaient. En plus, Bzarcos pour tenter de réamorcer les paris, avait
pris un très gros engagement, ce qu’il ne faisait jamais en temps normal. Il
avait parié en sous-main sur la fin rapide de la trêve. Pour lui, la tentation
était donc grande, très grande, de faire échouer les pourparlers.
Bzarcos se décida à envoyer plusieurs messages. Auprès
du fils d’un vieux président du plus puissant de tous les pays, un alcoolique
un peu débile passionné de jeux de ballon, Bzarcos se fit passer pour son dieu
et l’investit d’une mission : « Devenir Président, éliminer les
mauvais dieux et faire de son pays le maître du monde, par le fer et le
feu». Il envoya le même rêve à un homme politique d’un petit pays qui avait le
coq pour emblème. Objectivement, le rêve était encore plus fou dans ce cas,
parce que non seulement le pays était plus petit, mais le gars choisi pour
briguer la Présidence avait déjà du sang sur les mains aux yeux de son opinion
publique. Une casserole qu’il traînait depuis de longues années, qu’il avait
passées à déprimer tout seul dans son coin. Pour laisser du temps au temps, il
avait longtemps accepté de la jouer profil bas, en rêvant au jour où il
prendrait sa revanche. Seulement, il ne croyait pas en dieu et Bzarcos dut,
pour lui envoyer un songe, prendre l’aspect de son idole de jeunesse, un vieux
barbu dénommé Karl Marx. Il n’eût pas à insister longtemps. Le gars se voyait
déjà en Président d’une République hexagonale redevenue vindicative et
nationaliste, leader autoproclamé et un peu contre nature de la lutte des
travailleuses et travailleurs occidentaux. Les opprimés des pays pauvres
n’avaient aucune place dans son plan, mais ce n’était pas grave, ils n’avaient
aucune place nulle part de toute façon.
Pour faire bonne mesure, Bzarcos envoya discrètement
le même message au premier ministre des grands rivaux héréditaires des coqs,
leurs cousins bretons qui occupaient l’île d’en face. Enfin, le même message
sur le fond, mais pas sur la forme : les îliens devaient eux aussi devenir
les maîtres du monde mais en utilisant l’arme redoutable du libéralisme économique
et celle, plus redoutable encore, de la perfidie et du coup de poignard masqué
par un sourire éclatant. Ce qui, en soi, ne les changeait pas tellement.
La seule vraie nouveauté, c’était le retour de
l’ambition mondiale dans des pays qui depuis le dernier grand étripage majeur
avait choisi de contenir leurs ambitions dans des contours plus modestes.
Bzarcos envoya encore quelques rêves dans d’immenses pays pauvres et très
peuplés en pleine croissance économique, et puis il attendit. Il ne doutait pas
une seconde de son succès. Ce qu’il ignorait, c’est que l’un de ses étudiants,
qui avait parié gros sur le maintien de la paix, avait surpris son manège.
L’étudiant hésita à le dénoncer au doyen, mais il ne possédait d’autre preuve
que son seul témoignage. Alors il se décida à envoyer un rêve, lui aussi. Celui
d’une 7ème planète pacifiée et unifiée, ne formant plus qu’un seul
pays. Evidemment, il ne l’envoya pas à un politicien, qui tout de suite aurait
été accusé de volonté hégémonique, mais à quelques citoyens lambda, dont un
obscur gratte-papier. Et puis il attendit. Le combat d’idées promettait d’être
passionnant.
LE MACHIN OU LA GUERRE
Tant que l’on reste en paix, la négociation fonctionne
mieux lorsque tout le monde y gagne un peu, sans que personne n’y perde trop.
Mais dès qu’une vraie guerre éclate, la conclusion d’une paix durable implique
d’abord qu’il y ait un vainqueur et un vaincu. Mieux vaut que cela soit
indiscutable, car le vaincu doit avoir vraiment envie que ça s’arrête. Sinon, comme
dans les westerns, il va se relever. Ensuite, mais ensuite seulement, pour
enlever tout désir de revanche, le vainqueur doit savoir se montrer magnanime
et même aider son adversaire malheureux.
C’est ce que les Etats-Unis ont fait en Allemagne et
au Japon. En Irak, cela ne pouvait pas fonctionner. L’armée de Saddam avait
certes été vaincue à plate couture, mais pas la résistance. Les Etats-Unis
n’étaient pas prêts à écraser les populations civiles qui la soutiennent et au
lieu de cela, ils ont préféré humilier l’adversaire qui avait rendu les armes
après s’être vaillamment battu. Comme si dans un film, le héros collait dans la
boue la figure du gars qui avait cessé de se battre. Comment voulez-vous qu’ils
deviennent potes après ça ?
Au Moyen Orient, l’Occident s’obstine à passer pour le
gentil, alors qu’il est objectivement l’agresseur. Du coup, il tente de mener
une guerre en dentelles, en faisant le moins de dégâts possibles. Ce qui ne
résout rien et surtout pas les conflits. Tôt ou tard, ce paradoxe a toutes les
chances de déboucher sur une vraie guerre, sans pitié ni merci, au cours de
laquelle il faudra bien se résoudre a laisser tomber le masque et agir vraiment
en méchants. En tant qu’occidental, je préfère l’alternative « rester
gentil et se retirer le plus rapidement possible », en mettant en place
une aide massive au développement.
Plus généralement, les tentatives onusiennes de
vouloir convaincre des belligérants de faire la paix, de trouver des accords
même quand ils n’en ont pas vraiment envie, peuvent-ils inaugurer d’une
nouvelle ère de paix, ou sont-elles vouées à l’échec ? Je ne lis guère de
réflexion sur le sujet. A quand un Klausewitz, ou un Machiavel de l’art de
faire la paix ?
On ne peut pas gagner proprement une vraie guerre
contre un vrai peuple. Pour mémoire, la victoire des Démocraties durant la
seconde guerre mondiale n’a pas été propre. Elle a été obtenue au prix de
massacres de populations civiles et de biens culturels précieux sous des
bombardements massifs et/ou nucléaires, en plus d’une alliance avec l’une des
pires dictatures de l’histoire, qui s’est chargée de sacrifier des dizaines de
millions d’hommes à la victoire.
Glissons sur l’utilisation réitérée, par les services
secrets alliés, de méthodes pour le moins douteuses, comme le sacrifice
délibéré de centaines d’agents aux fins de crédibiliser une opération
d’intoxication… Cependant, si les vainqueurs de 45 avaient, sans trop d’états
d’âme, passablement de sang sur les mains, ils en avaient moins que leurs adversaires
et pouvaient légitimement s’appeler les gentils, les libérateurs. Dans les
guerres qui ont suivi, en Indochine, en Algérie, puis au Vietnam et finalement
en Irak, c’était moins évident. Nous autres occidentaux n’étions pas chez nous.
Du coup, indépendamment des conventions de Genève, toutes les procédures
militaires occidentales se sont heurtées à ce dilemme : massacrer ou plier
bagage.
Les Russes en Afghanistan ou en Tchétchénie ont
rencontré le même problème. Pour faire reculer l’ennemi, il en a toujours été
de même : il n’y a pas de guerre propre et pour gagner, il faut tuer,
détruire, éliminer et bien souvent ensuite, opprimer pour vaincre les
résistances. La guerre à épisodes que mène Israël en Palestine et au Liban
n’est pas non plus très propre et s’en prend régulièrement aux populations
civiles, mais généralement sans excès, hormis quelques massacres non élucidés
comme Sabra et Chatila. Ce qui nous ramène à l’autre plateau de la
balance : en l’absence de moyens radicaux, le conflit s’éternise…
Vaut-il mieux
laisser les intégristes prendre le pouvoir, comme en Iran, avec l’espoir,
jusqu’à présent déçu, d’une remise en cause de leur politique par les Iraniens
eux-mêmes, ou au contraire, comme en Algérie, entraver un processus
démocratique et bloquer leur marche vers le pouvoir, fût ce au prix de dizaines
de milliers de morts ?
On peut espérer
qu’un développement laissant de côté les pays se mettant d’eux mêmes à l’écart
finirait par convaincre les populations concernées de changer de système. Cela
a bien marché avec l’URSS, pourquoi pas avec l’Iran ? Avec l’URSS, ça a
marché, mais cela a tout de même pris plus de 70 ans et durant tout ce temps,
la planète a vécu sous la menace d’une confrontation violente, nucléaire sur
les 40 dernières années.
C’est la hantise de
Bush et de tous les stratèges occidentaux : l’arrivée au pouvoir d’une
idéologie fondamentaliste dans un pays suffisamment développé,
technologiquement, pour fabriquer et utiliser l’arme nucléaire. Rien que dans
le monde islamique, il en existe un certain nombre au sein desquels les
intégristes sont puissants: l’Iran, l’Irak, l’Egypte, le Pakistan, l’Algérie…
D’un point de vue
moral, le choix est clair : si l’on poursuit dans une logique du chacun
pour soi et d’entités nationales indépendantes, il n’existe aucune
justification pour qu’un pays souverain impose sa loi à un autre. Si en
revanche on admet la logique d’une bonne gouvernance mondiale et démocratique,
on peut exiger le respect de règles communes, excluant notamment la fabrication
de bombes atomiques chacun dans son coin. Cela implique bien sûr la prise en
charge collective des problèmes de chacun, donc une solidarité économique d’un
tout autre ordre que celle que l’on connaît aujourd’hui.
La mise au ban des
contrevenants prendrait alors tout son sens et, accompagnée d’un blocus,
véritable cordon sanitaire, pourrait devenir une arme réellement efficace. Dans
tous les cas, si contrainte il doit y avoir, mieux vaut ensuite la faire
oublier au plus vite. Rappeler sans cesse que telle ou telle décision découle
d’un rapport de forces ne fait qu’alimenter la haine dans les yeux du vaincu.
Au moment de conclure des négociations, tous les négociateurs devraient
moralement se demander si l’adversaire s’en sort honorablement ou non. Si la
réponse est non, ils ont mal fait leur boulot, car le problème a toutes les
chances de se représenter à l’avenir, sous une forme ou sous une autre.
Même si certains
auteurs prétendent dénier un sens à l’histoire, on peut constater qu’elle
évolue dans une direction assez bien définie. Elle emprunte toutes sortes de
chemins de traverses, de raidillons, de culs de sacs ou de zigzags, mais en
gros, sa direction naturelle semble aller vers plus de justice, davantage de
confort social et la constitution de groupes humains de plus en plus importants
et interconnectés. D’ailleurs, même si ce n’était pas l’évolution naturelle, il
en va de la dignité humaine de faire en sorte qu’il en soit ainsi. Après tout, l’Histoire,
c’est nous qui la faisons.
Que cela se
produise avec l’ONU, ou à travers l’UE qui s’agrandit, voire même grâce aux
Etats-Unis qui accorderaient, dans un premier temps, un demi droit de vote à
tous les citoyens du monde lors du choix de leur président – ce qu'ils ont fait
en pratique en élisant Obama - cela n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est
d’avancer dans cette direction. Pour commencer, l’ONU devrait changer de nom,
ne plus s’appeler Organisation des Nations Unies, mais l’OMU : Organisation
Mondiale d’Unification. On n’en prend pas le chemin, mais il est encore temps
de changer de direction.
Il faut évidemment
commencer par le renouvellement du Conseil de sécurité, mais pas en adjoignant
simplement de nouveaux membres. La réforme doit être plus radicale pour marquer
les esprits. Les nouveaux membres permanents pourraient être l’Alena (USA,
Canada, Mexique), l’UE élargie, la Fédération des Républiques de Russie, la
Chine, l’Inde, l’Union Africaine, l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI),
l’ASEAN (étendue à toute l’Asie hors Chine, Inde et OCI), le Mercosur (étendu à
toute l’Amérique latine hors Mexique) et la Zone Pacifique.
Chaque pays ne
pourrait évidemment faire partie que d’un ensemble, à choix, le Mexique pouvant
choisir de rejoindre l’Alena ou le Mercosur, le Pakistan de s’unir à l’Inde ou
de se fondre dans l’OCI, voire même de demander son adhésion à l’ASEAN.
Chaque entité
géographique devrait établir son règlement interne assurant un équilibre
équitable entre grands et petits pays. L’autonomie, y compris budgétaire, des
petites entités administratives (ou cantons) serait accrue à l’intérieur même
des pays. Six Etats-nations traditionnels, déjà membres au travers d’un macro
organisme, participeraient aux débats et aux décisions du Conseil de Sécurité,
élus pour deux ans par leurs pairs. Enfin, le droit de veto serait supprimé.
L’usage diplomatique serait de tenter de parvenir au consensus, mais il
s’agirait d’un but, non d’une obligation. La voix du Président, (élu par l’Assemblée
Générale, pour 5 ans renouvelables une fois) serait décisive en cas d’égalité
des votes au sein du Conseil de Sécurité. Selon le type de sujets, une majorité
absolue ou des 2/3 serait requise.
L’assemblée
générale deviendrait une Assemblée de 700 députés élus, sur la base de 1
représentant pour 10 millions d’habitants. Les cantons, collectivités
territoriales de base, enverraient leurs propres délégués, par tournus, auprès
d’une seconde assemblée faisant office de Sénat.
Un correctif
incitant à réduire la natalité serait également introduit avec une prime au
contrôle des naissances, pour ne pas inciter les grands ensembles à privilégier
la croissance démographique aux fins d’augmenter leur représentativité, alors
que c’est contraire aux intérêts de l’humanité.
A noter que le dernier G20 de Londres a conforté la
logique des ensembles à l'échelle d'un continent ou d'un sous-continent.
Dans le système
actuel, il est totalement anormal que St Kitts et Nevis, qui comptent à peine
quelques dizaines de milliers d’habitants puissent disposer de la même voix que
la Chine, qui en compte 30 000 fois plus. C’est inconcevable et c’est
pourtant le système que nous avons conçu. La voix d’un seul kiribatien ne doit
plus valoir celle de plusieurs dizaines de milliers d’hindous. D’un autre côté,
il importe d’assurer la protection des petites entités. Le Liechtenstein, Malte
ou le Vanuatu doivent pouvoir exister de manière autonome dans le concert des
nations s’ils le désirent. Et le Tibet ou Hong Kong aussi, même si cela paraît
nettement plus compliqué à imposer.
La réforme de l’ONU
est paralysée par les antagonismes nationaux et les intérêts particuliers. Le
Machin ne fonctionne plus, en tout cas pas comme il le devrait. Ce n’est pas le
cas des organismes spécialisés (OMS, OMM, OMPI, BIT etc…) qui eux jouent leur
rôle à peu près correctement. Mais sur le plan politique, on semble revenu à la
pire époque de la SDN. Les Etats-Unis y ont leur part de responsabilité, même
s’ils sont également à l‘origine de la création du « Machin ».
A l’époque de la
SDN, le Président Wilson et ses partisans s’opposaient violemment, à
Washington, aux ennemis de ce que l’on n’appelait pas encore le
multilatéralisme. Emmenés par le sénateur Fullbright, ces derniers réussirent à
limiter le rôle de la SDN et le degré d’intégration de ses états membres, en
faisant voter, aux Etats-Unis même, des lois qui empêchaient Wilson d’aller
aussi loin qu’il en rêvait, dans la mise ne place d’une gouvernance mondiale.
En 45 ce fut la même chose, les isolationnistes insistèrent pour préserver
l’autonomie des Etats-Unis, garante de leur suprématie croissante. En 1945, les
partisans du multilatéralisme parvinrent cependant à décrocher quelques
concessions de plus qu’en 1918. Faudra-t-il une 3ème conflagration
mondiale pour convaincre l’humanité de la nécessité d’une gouvernance
mondiale ?
Jusqu'en janvier
2009, les Etats-Unis menés par les néo-cons de la droite Bushienne refusaient
les modifications susceptibles d'améliorer la démocratie au sein de l’assemblée
des nations. Ils faisaient obstacle à toute réforme risquant de rogner leurs
prérogatives, tout en accusant officiellement l’organisation de paralysie.
Attendons de voir si Obama va casser la baraque.
La notion de membre
permanent ne repose toujours que sur une justification militaire. Ils sont 5,
USA, Russie, Chine, Grande Bretagne et France, à posséder de fait les cinq
armées les plus redoutables du monde, à la fois puissances atomiques et
technologiques, capables d’entretenir et déployer en permanence et à distance,
un déluge de feu sur l’adversaire. Si ce critère est certes politique, il n’en
est pas moins immoral. D’autres pays, l’Allemagne ou le Japon notamment,
pourraient être aussi puissants s’ils le voulaient mais, vaincus lors de la
dernière guerre, ils ne le souhaitent pas. En revanche, les investissements
économisés en matière militaire ont été consacrés à des activités autrement
plus créatrices et ces pays sont rapidement redevenus des puissances
économiques de tout premier plan.
De nouveaux pays
émergent à leur tour. L’Inde, le Brésil, demain le Pakistan, l’Indonésie,
l‘Iran, le Canada, l’Australie, après-demain le VietNam, l’Afrique du Sud,
l’Egypte, le Nigeria, l’Irak pourraient prétendre au statut de puissances
dotées de ressources économiques et militaires inspirant le respect. J’en
oublie sans doute, mais il est certain que l’on ne peut pas se contenter de
perpétuer ad vitam æternam un schéma hérité de 1945.
L’une des
modifications les plus efficaces consisterait à rendre la nouvelle OMU
indépendante financièrement des Etats nations, en lui assurant ses propres
revenus. Ils proviendraient d’une taxation spécifique qui devrait être au moins
suffisante à assurer les frais de fonctionnement de ses différentes
organisations et missions, soit tout de même plusieurs centaines de millions
par an. Cela pourrait être, par exemple une taxe de 2 ou 3% sur tous les biens,
services et nourriture destinés à l’espèce canine dans le monde entier… Oui,
oui, cela suffirait. Le meilleur ami de l’homme finançant son organisation
supranationale, l’idée aurait du chien non ?
Idéalement, il
serait particulièrement intéressant que la nouvelle OMU puisse même se charger
directement des procédures de développement dans les pays les moins avancés et
les pays en développement (PMA et PVD), parallèlement au rééquilibrage global
des richesses. Cela impliquerait un contrôle très strict, pour éviter les
détournements, car là on change d’échelle, on parle en centaines de milliards
d’argent public.
La question des
détournements onusiens est assez significative des modes de fonctionnement de
la finance internationale. Il est question d’introduire une obligation de
déclaration annuelle du patrimoine de chaque fonctionnaire, avec justification
des enrichissements. Ce qui dissuaderait un arnaqueur du dimanche, mais
certainement pas un vrai escroc. Il suffit de disposer d’un domicile fiscal en
occident et d’une fortune ailleurs, quelque part, n’importe où en Afrique ou
dans un paradis fiscal, pour brouiller les pistes. Pour éviter cela, il suffit
d’un contrôle mondial sur les flux financiers, assortie d’une entraide fiscale
rigoureuse entre gouvernements… La crise a permis de commencer à en parler,
mais on en reste fort loin.
Autant qu’il a besoin
d’amour et de tranquillité, l’être humain a besoin de projets motivants,
méritants qu’il s’y engage et pour lesquels il peut être prêt à se battre.
Certains plus que d’autres, minorités agissantes qui constituent, qu’on le
veuille ou non, une forme d’élite des groupes humains, un pourcentage de la
population qui cherchera toujours à se rapprocher des structures du pouvoir ou
à les combattre, voire à s’expatrier. Mais c’est également vrai de l’ensemble
de la population : si on leur propose un projet crédible, porteur
d’espoir, les gens sont prêts à le
préférer au conservatisme, qui semble leur tendance naturelle.
La perspective d’un
mondialisme démocratique peut constituer ce projet fédérateur. Les choses
bougent, les mentalités évoluent. Contre le retour du nationalisme, quelques
voix éclairées évoquent l’urgence d’une prise en charge collective, mondiale
des problèmes. La petite graine a germé, elle fera son chemin. A Genève, dans
les milieux internationaux, on l’évoque dans les dîners amicaux et informels,
généralement pour écarter aussitôt cette idée utopiste. Mais lorsqu’ils
rentrent dans leurs pays, ces internationaux répandent le virus, qui devient
une option discutable certes, mais au moins discutée !
A Paris aussi, où l’on a vu
grandir l’idée européenne, certains économistes et intellectuels, en marge des
cercles politiques traditionnels, commencent ouvertement à évoquer l’idée
mondiale. Jean Peyrelevade, professeur d’économie à Polytechnique, banquier de
talent et proche conseiller de François Bayrou, était le premier à regretter
ouvertement, avant la crise, l’absence de tout débat public sur la mise en
place d’un contre-pouvoir politique mondial permettant de piloter la
globalisation économique.
C’était quasiment un tabou
alors que, comme il le fait remarquer, les dimensions des Etats Nations ne leur
permettent plus de boxer dans la vraie catégorie, celle où l’on peut prendre
les bonnes décisions pour la gestion du monde. Depuis la crise, cela semble
presque devenu un truisme, Jacques Attali et même Sarkozy s'y sont mis...
Délocalisé à Genève, Pascal
Lamy, brillant énarque socialiste ou plutôt chrétien de gauche, à la tête du
commerce mondial, veut offrir un visage humain à la globalisation. Il est
particulièrement bien placé pour en connaître les avantages indéniables et les
inconvénients tout aussi patents. Pour tenter d’élaborer des mécanismes de
compensation, il travaille avec toutes sortes de sages, sur les cinq
continents. Le but est de concevoir les mécanismes qui permettront d’indemniser
les victimes et de diminuer le nombre des laissés pour compte de la
globalisation, tout en optimisant les avantages.
Son approche a le mérite
d’exister, même si certains néolibéraux forcenés peuvent lui reprocher de ne
pas laisser le marché régler seul tous les problèmes. Ils reconnaissent dans sa
démarche une propension bien française, devenue européenne, à vouloir régler
les problèmes par la réglementation. Il est certain que la complexité des
réalités mène à des catalogues législatifs de plus en plus touffus. Mais si la
réglementation européenne peut faire figure d’usine à gaz, elle n’en pas moins
moderne et efficace. Comparaisons chiffrées à l’appui, elle fournit davantage
de services, pour un coût moindre, que n’importe quelle administration
nationale dans le monde. Un exemple à suivre, donc.
La mutation vers
l’OMU impliquerait une démarche commune volontariste, le respect de règles
transnationales et l’abandon des égoïsmes nationaux. Pour éviter tout retours à
la barbarie antérieure, il faudrait dès que possible zapper l’étage des
nationalités, gros facteur de division. Les entités régionales, semi autonomes,
géreraient l’essentiel des affaires, armées de simples corps de police. On ne serait
plus français, suisse, chinois, togolais ou étasunien, mais languedocien,
tessinois, shanghaïen, kabye ou texan.
Il existerait un
système fiscal centralisé, ainsi qu’un contrôle mondial des flux financiers,
mais chaque entité régionale disposerait d’une certaine autonomie fiscale,
autorisant la concurrence dans les limites fixées. L’armée, ou plutôt les
armées seraient remplacées par un corps expéditionnaire unique, multiethnique
et composé de volontaires multilingues. Dépendant du Conseil de sécurité
mondial, il serait seul doté d’armes lourdes, au contraire des polices
régionales. La production et le trafic d’armes seraient sévèrement contrôlés.
Les économies
réalisées serviraient au financement de lourds investissements structurels dans
les pays pauvres. La régulation entre les régions les plus dynamiques et les
autres aurait deux objectifs majeurs : réduire les écarts de niveau de vie
et développer un système mondial de sécurité sociale. Ce faisant, on réduirait
les brusques phénomènes de migration et l’on pourrait peu à peu offrir la libre
circulation des personnes : s’ils ont le choix, les gens préfèrent
rester chez eux.
La liberté de culte
serait assurée partout, pour toutes les croyances respectant une charte
commune, garante des libertés individuelles de tous et toutes. Chaque région
resterait cependant libre d’adopter des lois spécifiques protégeant certains
aspects religieux majoritaires localement… pour autant que cela ne contrevienne
ni à la dignité humaine ni au respect des droits fondamentaux.
La législation du
travail serait simplifiée, même si là encore les régions bénéficieraient d’une
certaine autonomie. Le sens général serait d’aller vers davantage de mobilité
et de liberté, dans le respect de l’offre et de la demande. Les statuts d’indépendants
seraient valorisés et l’enseignement apprendrait l’autonomie à chacun. Mais
ceux qui le désirent pourraient choisir de confier la gestion de leurs affaires
administratives et financières à des organismes privés, contrôlés par l’Etat.
La concurrence entre Etats
nations peut avoir certains effets positifs. Il faut bien chercher, mais il
doit en exister. Par exemple de favoriser la constitution de pôles de recherche
ou de leaders économiques potentiellement concurrents. Rien cependant que
l’autonomie accrue des régions et la stimulation de la concurrence entre
individus ne puisse avantageusement compenser.
Certains économistes et
futurologues estiment cependant plus probable la constitution de grands
ensembles à l’échelle des continents, qui pourraient représenter une étape vers
la gouvernance mondiale. Ces différents blocs seraient autonomes et se
gèreraient à leur idée à l’intérieur, tout en participant à un conseil mondial
qui n’aurait qu’un rôle de coordination, sans possibilité coercitive. Un peu
comme la commission de Bruxelles dans les premiers temps de l’Europe à 6.
Ces blocs seraient plus ou
moins comparables en termes de population et de ressources, tout en intégrant
des notions de proximité culturelle. Les deux Amériques, l’Eurafrique, la Chine
et l’Asie du Sud-est, le monde hindo musulman pourraient constituer de telles
entités autonomes, disposant chacune de réserves équitables en matière de
ressources naturelles, à charge pour elles d’en faire profiter toutes leurs
populations par un rééquilibrage interne.
Je crains cependant que les
découpages de marchands de tapis nécessaires à la formation d’entités
équilibrées feraient courir d’immenses risques à la paix mondiale. Certains
grands risqueraient d’autant plus de chercher à tirer leur épingle du jeu que
les règles seraient confuses et les rivalités toujours présentes. Par ailleurs,
il y a longtemps que la globalisation réelle a largement dépassé ce stade
« continental » sur le plan des échanges économiques.
S’il est un domaine où il nous faut apprendre de la
Suisse, c’est en matière de subsidiarité des taches politiques. Qui fait quoi,
à quel niveau, communal, cantonal ou fédéral ? C’est une réflexion
permanente à mener, car la réponse optimale varie avec le temps. L’évolution
des techniques de transport et de communication, ainsi que des opinions
publiques sont des variables fortes. Le débat ne se mène pas uniquement au
niveau de l’Etat central : tout le monde y participe.
Fondamentalement, les cantons demeurent des Etats
partiellement souverains. Ils ne font que déléguer une partie de leur
souveraineté à l’Etat central, qui ne décide jamais seul. Une loi peut être
attaquée par le peuple et rejetée si elle n’obtient pas à la fois la majorité des
individus sur l’ensemble du territoire et la majorité dans au moins la moitié
des cantons. Imagine-t-on, en France, les régions être consultées et pouvoir
voter sur ce que doivent être ou non leurs prérogatives ?
Selon l’exemple de subsidiarité helvétique, l’état
central mondial devrait limiter ses interventions à quelques grands
domaines : la finance mondiale, le développement, l’énergie et la sécurité
militaire. Il devrait contrôlerait ainsi les échanges bancaires, la fiscalité,
la fabrication d’armes et la répartition des fonds d’investissements
structurels, pour rattraper les retards accumulés par les régions pauvres. Tout
le reste pourrait être laissé à l’appréciation des régions autonomes, libres de
se concurrencer équitablement.
Moins utopique,
l’alternative pragmatique serait d’envisager les mesures nécessaires à travers
les Etats nations existants, en se contentant de renforcer le multilatéralisme.
En théorie, même la réduction des armées au profit d’un corps commun pourrait
être envisagée par le biais d’accords successifs, comme ce fut le cas pour la
désescalade américano-soviétique en matière de missiles nucléaires.
Chirac et la France
ont déjà réclamé la constitution d’une Organisation Mondiale du Développement,
l’OMD qui remplacerait le PNUD. Elle
serait dotée de pouvoirs accrus pour mener à bien le rééquilibrage des rapports
Nord Sud. Son siège serait à Genève évidemment, puisque l’on appelle déjà la
cité de Calvin « capitale du monde en développement ».
Les questions
fiscales et bancaires constitueraient l’autre grand chantier, mais à la limite,
en tant que spécialiste des questions de concurrence internationale, une OMC
aux objectifs redéfinis pourrait s’en charger, appuyée sur une Banque des
Règlements Internationaux (BRRI) sérieusement renforcée. Là encore, elles
seraient évidemment basées à Bâle ou à Genève, pour profiter du savoir faire
accumulé en la matière. Cela compenserait pour l’économie locale le manque à
gagner découlant de l’abandon du secret bancaire, corollaire indispensable d’un
contrôle mondial des flux financiers. Accessoirement, tout le monde sait que
les meilleurs gabelous sont d’anciens contrebandiers.
Tout cela n’est
qu’une question de volonté politique. La réduction drastique des dépenses
militaires et la suppression des paradis fiscaux permettraient largement de
sortir les pays pauvres de l’ornière. La population de la planète dans son
ensemble serait alors assurée d’un niveau de vie décent. Tout le monde y
gagnerait. En sécurité globale, mais aussi en emplois à moyen terme : la
consommation de biens en tous genres s’en trouverait dopée, y compris ceux que
nous produisons en occident.
Le problème
écologique en revanche s’en trouverait aggravé. La consommation accrue
d’énergie et de matières premières, ainsi que la production de rejets divers,
exerceraient un effet négatif sur les équilibres environnementaux. Le problème
est de taille planétaire. Là aussi cependant il existe des pistes, explorées
sous le chapitre Oikos Logos.
LA FONCTION INTERNATIONALE
La taille d’une structure a-t-elle nécessairement un effet négatif sur
le degré d’honnêteté de ses agents ? De fait, plus les intérêts en jeu
sont énormes, plus les tentations augmentent et plus les détournements sont
spectaculaires. A l’inverse, plus un responsable a des fonctions étendues et un
salaire en rapport, plus son employeur est fondé à se montrer exigeant sur sa qualité intellectuelle et
sa probité morale… Et donc féroce en cas de manquement. Or avec une gouvernance mondiale, il devient difficile de se cacher quelque
part.
En réalité, les affaires de famille et d’amitié peuvent troubler les gestions les
plus rigoureuses, dans les petites structures au moins autant que
dans les grandes. Ainsi à Genève, bourgade de 240 000 habitants où tout le monde se
fréquente dans une promiscuité contagieuse, on ne compte plus les scandales. Le
dernier en date étant l’achat d’un immeuble par l’administration municipale, à
trois fois sa valeur estimée, pour embêter l’administration cantonale qui le voulait
aussi. Avec en prime un maquillage des comptes pour tenter de dissimuler une
partie des surcoûts. Les édiles responsables (de gauche) ont refusé de
démissionner et leur majorité du conseil municipal les a soutenus… Tout en les
convainquant fermement de ne pas se représenter.
La qualité des règlements,
des procédures et des contrôles, en matière d’administration publique et
privée, reste le meilleur garde-fou possible contre les escrocs et les
incapables. Les économies d’échelle autorisées par une centralisation
des structures sont bien supérieures aux risques accrus en cas de détournement.
Reste que ce
sont toujours des hommes qui sont à la manœuvre, avec leurs histoires, leurs
intérêts personnels et leurs défaillances, autant de grains de sable potentiels
susceptibles d’enrayer les machines les mieux huilées.
5 heures du matin, à Hong
Kong, dans une négociation internationale. L’ambassadeur d’un petit pays
d’Amérique centrale fait curieusement capoter un accord mondial de libre-échange.
Voyant la solution en vue, après une nuit entière de tractations acharnées, il
s’est mis tout à coup à défendre une position contraire aux intérêts de son
pays, remettant en cause toutes les discussions passées. Suspension de séance…
Tout le monde s’interroge… Jusqu’à ce que l’émissaire étasunien fasse profiter
ses collègues de l’information que vient de lui communiquer la CIA : la
famille du gars possède dans son pays un monopole de fait sur le commerce des
produits objets de la négociation. Il n’a donc aucun intérêt personnel à voir
se libéraliser les échanges, qui profiteraient cependant largement aux classes
laborieuses de son pays.
Ce matin-là, l’ambassadeur
félon fut sorti manu militari par le Président de séance et l’accord fut conclu
sans lui. On peut toutefois se demander comment un type aussi mal impliqué a pu
être nommé à ce poste par son pays ? Et s’étonner (le doit-on vraiment
?) de la qualité des services de
renseignements étasuniens, capables de fournir au pied levé ce type de renseignement
en quelques minutes…
C’est un fait,
l’ONU et ses organisations souffrent d’une corruption profonde et de
disfonctionnements considérables. Même s’il n’est pas d’activité humaine sans
brebis galeuse, le ménage est nécessaire si l’on veut développer le
multilatéralisme. Accessoirement, cela permettra d’économiser des fonds utiles
au développement.
L’un des problèmes
concerne la gestion du personnel. En cas de crise sur le terrain,
l’organisation envoie des gens compétents et disponibles (donc sans contrat
fixe), qu’elle pressure avec leur accord, ceux-ci espérant décrocher un job
régulier. La crise résolue, ils sont remerciés ou renvoyés ailleurs, toujours
en urgence. Débarquent alors les gestionnaires du quotidien, qui eux sont des
fonctionnaires. Parfois pistonnés, membres de la famille d’untel, protégés
divers, promus sur canapés ou fonctionnaires de tel ou Etat contributeur à
placer stratégiquement : qui ne s’en douterait, l’ONU est un nid
d’espions.
Les fonctionnaires
vont pouvoir se contenter de voir venir, jusqu’à la prochaine crise… qui
justifiera l’envoi de nouveaux forçats intérimaires… De même, un fonctionnaire
flemmard ou incompétent, mais syndiqué, sera fréquemment recasé dans un autre
service, à la place d’un intérimaire compétent sur le point d’être nommé.
Paradoxalement, ces injustices sont renforcées par les restrictions budgétaires
exigées par les Etats membres pour les combattre. Elles ont en effet pour but
d’éviter de se retrouver avec deux fonctionnaires indéboulonnables et
paresseux, lorsque le second aura été titularisé à son tour.
Il n’y a certes pas
de règle miracle, mais la suppression du statut de fonctionnaire à vie paraît
constituer une solution équitable, à défaut d’être parfaite : vu le haut
niveau de salaire et d’avantages accordé au personnel international, une
formule de contrats de deux ou quatre ans renouvelables paraît tout à fait
justifiée.
Le Haut
Commissariat aux Réfugiés (HCR), prévoit par exemple l’obligation pour tous ses
fonctionnaires, dès l’embauche, de passer régulièrement deux années sur le
terrain. Ce qui pose de gros problèmes à des pères ou des mères de famille
quadras ou quinquagénaires qui n’ont pas tous envie de se retrouver à 12 000 km
de leur foyer durant de longs mois. En plus, il est généralement hors de
question d’envoyer une famille sur les « terrains » d’intervention du
HCR. Certes, ces fonctionnaires sont payés pour cela et ils l’acceptent, mais
le taux de divorce est particulièrement élevé dans l’organisation.
Le CICR, Comité
International de la Croix Rouge, préfère employer une grande majorité de
jeunes, qui restent quelques années au service de l’organisation avant de
changer de métier. Les voyages forment la jeunesse, ils bénéficient donc d’une
formation peu commune. Mais ils s’en vont lorsque leur expérience
professionnelle est optimale, tandis que les bénéficiaires de l’aide ont
souvent du essuyer les plâtres de leur inexpérience. D’un autre côté le fol
enthousiasme des jeunes, qui leur permet de déplacer des montagnes sur le
terrain, finirait sans doute par s’étioler s’ils restaient plus longtemps.
L’Afrique est le
grand laissé pour compte du partage des richesses mondiales. Au niveau des
ressources naturelles, elle est plus que bien pourvue, mais elle ne produit pas
de biens manufacturés, et doit donc importer presque tout. L’abaissement du
prix des biens manufacturés et l’élévation de celui des matières premières,
dans les deux cas sous la pression de la Chine, va-t-elle lui permettre de redresser
la pente ?
Elle aurait en tout
cas le plus grand besoin de disposer de ses propres experts dans les
négociations internationales. Des techniciens et diplomates compétents, qui ne
soient pas formés et rétribués par l’UE, les pays scandinaves ou la France,
comme c’est le cas actuellement. Scandinaves et néerlandais paient notamment le
salaire de fonctionnaires internationaux provenant de pays qui n’ont pas les
moyens de le faire eux-mêmes. L’UE met également ses spécialistes à la
disposition des pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) dans les négociations
internationales. De son côté, l’OMC organise des programmes de formation dans
le cadre de l’aide au développement… programmes financés évidemment par les
pays riches.
Tôt ou tard
cependant, ces programmes d’assistance génèrent des conflits d’intérêts. Il est
délicat et pénible de mordre la main qui vous nourrit. On ne peut pas bien
représenter son pays ou sa région, en étant rétribué par d’autres, surtout
lorsque les intérêts des uns et des autres deviennent contradictoires. Ces
experts pourraient être choisis et rétribués par l’Organisation mondiale
elle-même, mais cela n’évacue pas entièrement le risque de conflit.
Lorsqu’un
fonctionnaire international est nommé, il prête serment de servir les intérêts
de l’organisation qui l’engage avant ceux de son propre pays. C’est salutaire,
les intérêts de tous ensemble pouvant contredire ceux d’un des membres. Les
fonctionnaires internationaux doivent donc être au service de l’ensemble même
si certains, étasuniens et russes en tête, tendent à l’oublier.
Pour se défendre
dans les instances internationales, l’Afrique doit se donner les moyens de
former ses propres spécialistes et de les rétribuer à leur juste valeur, en
s’abstenant d’attribuer ces postes stratégiques à des amis politiques ou
ethniques incompétents. C’est inhabituel et coûteux, mais l’Afrique parvient
bien à le faire pour ses joueurs de foot, qui coûtent encore plus cher. Pour
l’image et la cohésion sociale, le foot est certainement plus porteur à court
terme que les négociations internationales… Mais à long terme ?
Lorsque j’entends
de bons connaisseurs du monde international se plaindre de ce que la corruption
est trop souvent le fait des Africains, j’ai tendance à sortir mon revolver
(virtuel), pour les fusiller (verbalement) séance tenante. Mais je dois dire
que j’ai de moins en moins d’arguments. Au sein de la Genève internationale en
tout cas, dans quasiment toutes les grosses affaires de magouilles parvenues à
ma connaissance, certaines rendues publiques et d’autres pas, on retrouvait des
ressortissants d’Afrique sub-saharienne. Pas uniquement eux, mais ils étaient
présents dans chaque affaire et souvent à la base des dites affaires. J’hésite
donc actuellement entre deux explications et je ne sais pas laquelle est la
pire :
1)
Les africains sont plus corrompus que les
autres, pour des raisons que l’on peut tenter d’analyser, que l’on peut même
tenter d’excuser, ce que j’essaie de faire en désespoir de cause dans ces discussions
d’après cocktails, mais cela ne change rien au problème.
2)
La corruption est généralisée, mais seuls les
africains se font choper, ce qui sous-entendrait qu’ils le font de manière plus
grossière ou qu’ils s’y prennent moins bien que les autres….
A vrai dire, je
penche plutôt pour la première solution, même si la deuxième n’est pas à
écarter systématiquement. Les grandes arnaques africaines sont parfois
subtiles, quelques fois amusantes, mais presque toujours cousues de fil blanc…
Le fond du problème
est à la fois économique et culturel. Pour un Africain, décrocher un job à
l’ONU, avec le salaire que cela représente, c’est se retrouver propulsé dans
une autre galaxie. Chaque mois, il gagne au loto : l’équivalent de
plusieurs années de salaire dans son pays. Cela peut paraître énorme, de quoi
vivre en nabab, mais il doit faire face à une pression sociale encore plus
considérable. Chez lui, toute la famille, tout le village s’attendent à
profiter et sont prêts à l’empoisonner, au sens propre, si tel n’était pas le
cas. Ce n’est pas une plaisanterie, les pauvres ont vraiment la trouille et
certains préfèrent ne jamais remettre les pieds au pays, même s’ils ont droit à
un voyage payé tous les deux ans.
A Genève ou New
York, le nouveau fonctionnaire international doit faire face à un coût de la
vie dont il n’avait même pas idée chez lui. Gérer des dépenses exponentielles
avec son seul salaire devient très vite périlleux. Et puis en Afrique, la
tradition culturelle est bien ancrée de considérer son job comme un moyen de
production. En clair, si vous êtes flic, vous encaissez les amendes ;
employé du téléphone, un pourcentage pour établir la ligne ; infirmière un
petit supplément sur les médicaments ; ministre un bakchich correspondant
à l’importance de votre fonction. Mais même un ministre africain voit très
rarement passer sous son nez des sommes en dollars, en Francs suisses ou en
euros avec autant de zéros qu’un haut fonctionnaire international. Cela donne
le tournis.
Enfin, en dehors de
toute retenue morale, un américain (du nord ou du sud), un asiatique ou un
européen sait que s’il détourne quoi que ce soit, il risque la prison, tandis
qu’un africain est quasi assuré de trouver un refuge sûr dans son pays. Fût ce
au prix de quelques bakchichs, aux autorités et aux empoisonneurs.
Les auteurs de
détournement de fonds se recrutent à tous les étages de la hiérarchie. L’une
des pratiques habituelles consiste à acheter les voix nécessaires à une
élection. Je ne parle pas ici du secrétaire général de l’ONU (Koffi Annan est
hors de cause, mais pas forcément toute sa famille) pour lequel c’est le
Conseil de Sécurité qui décide, mais des jobs de direction des agences
spécialisées et des procédures de nomination opaques de certains hauts cadres.
Statutairement, les agences spécialisées font élire leur patron par l’assemblée
générale des pays membres. Les pays africains étant nombreux, leurs voix sont
incontournables.
Le système a permis
à un certain nombre d’africains d’accéder aux plus hautes fonctions. Soient
qu’ils soient eux-mêmes élus, soient que représentants de leurs pays pour le
vote (avec un salaire africain de misère), ils se retrouvent propulsés à des
postes de hauts fonctionnaires à vie dans l’organisation, avec un salaire
international de nabab. Après l’élection de leur poulain, ils héritent souvent
d’un beau bureau à Genève, sans secrétaire et sans rien à faire. Il se tisse
ainsi des réseaux de complicité qui peuvent être extrêmement dommageables aux
organisations.
A l’OMM (la
météorologie, qui pilote notamment les recherches mondiales sur le
réchauffement de l’atmosphère), le
responsable des programmes de coopération s’ennuyait. Pour passer le temps, il
avait créé des projets fantômes qu’il a financés durant des années, détournant
des millions de dollars. Il était tanzanien et très proche du Secrétaire
Général, lui-même nigérian. Le pot aux roses a été découvert grâce à la
diligence des banques suisses, car le trafic des paiements sur certains comptes
semblait transgresser les lois contre le blanchiment d’argent sale.
L’enquête a démarré
peu de temps avant la fin du mandat du Nigérian, atteint par la limite d’âge.
La succession semblait promise à un français, patron de la météo hexagonale,
qui avait promis de faire le ménage et toute la lumière sur cette affaire. Mais
un candidat des pays du sud lui fit barrage, jusqu’à ce que, finalement, ce
soit l’ancien secrétaire général adjoint, lui aussi français, nommé en son
temps par le nigérian, qui soit élu avec les voix des pays africains. L’affaire
mit près de deux ans à être rendue publique et encore, parce que l’enquêtrice
interne engagée a finit par porter plainte aux Prud’hommes pour dénoncer les
pressions subies !
A l’OMPI (la
propriété intellectuelle, une des rares organisations riches car elle perçoit
une taxe sur les redevances de brevets), le Directeur général a brusquement
rajeuni de plusieurs années en arrivant au terme de son mandat. Il prétend
s’être trompé sur son âge au moment de son embauche et s’excuse de n’avoir pas
fait rectifier plus tôt… Le problème, c’est qu’il eut alors été statutairement
trop jeune pour prétendre briguer la direction de l’organisation lorsqu’il en a
pris la tête, bien des années plus tôt. Et extrêmement jeune, quasiment un
teen-ager, pour avoir occupé des
fonctions ministérielles dans son pays, la Somalie.
S’il se rajeunit
pour pouvoir rempiler, c’est qu’il aime son job… et la paie qui va avec.
Accessoirement, plusieurs de ses sous-fifres sont sur la sellette : une
enquête de police est en cours, mais doucement, à la Suisse. Certains
exigeaient des commissions d’entreprises soumissionnaires, lors de la passation
de marchés publics. D’énormes chantiers de construction sont bloqués à ciel
ouvert depuis deux ans…Sans que l’organisation soit asphyxiée par le manque de
locaux... Le renouvellement du parc informatique aurait coûté quelques dizaines
de millions inutiles.
Le plus curieux,
c’est que des états bien informés aient pu le laisser se représenter et être réélu
dans ces conditions, alors que les Etats-Unis font régulièrement et fortement
pression pour que soient nommés aux postes clefs les candidats dûment adoubés
par Washington. Apparemment, comme pour Wolfowitz à la Banque Mondiale, la
probité morale semble secondaire aux yeux de Bush, du moment que l’on est du
bon côté en politique.
Durant plus d'un
an, aucun pays, grand ou petit ne s’est
offusqué officiellement… Tout le monde semblait craindre le scandale qui
éclabousserait le système, jusqu'à ce que finalement l'affaire éclate au grand
jour, que la Suisse et les Etats-Unis, rejoints par l'Australie et l'UE fassent
pression, obtenant finalement le départ du directeur somalien, qui fut défendu
jusqu'au bout, malgré l'évidence par quelques délégués africains.
Les grands services
secrets sont évidemment au courant de ces irrégularités. En les couvrant, ils
s’assurent d’une prise sur les responsables des grandes agences de l’ONU. Ce
qui peut toujours être utile lors d’un vote un peu chaud politiquement. Quand
aux fonctionnaires honnêtes, parmi lesquels, je tiens à le préciser, grand
nombre d’africains, beaucoup craignent pour leur carrière et préfèrent rester
coi pour continuer à bosser. Tout en touchant leur salaire, ce qui est bien
normal : qui n’en ferait autant ?
A la colonne
« disfonctionnements » des organisations internationales, il faut
encore noter le népotisme et paradoxalement, certaines procédures mises en
place pour assurer un fonctionnement équitable. Ainsi lorsqu’un poste de
secrétaire d’un haut fonctionnaire est mis au concours sur la planète entière,
comme le veut la règle, une organisation peut recevoir plus de 250 dossiers de
candidature, dont certains émanant de personnes surqualifiées de pays pauvres
et d’autres de personnes à priori compétentes, voire très compétentes, d’un peu
partout. Une « short-list » est établie, très professionnellement, ce
qui prend plusieurs jours de travail à des personnes bien payées, puis les
heureux gagnants sont invités à se présenter à Genève ou à New York pour un
entretien d’embauche.
Le problème est que
le haut fonctionnaire en question a vraiment besoin d'une secrétaire, que toute
la procédure (y compris en amont, le vote du budget nécessaire pour le poste
etc.…) prend des mois et qu’en attendant, un(e) intérimaire a été engagé(e)
localement, qui donne entière satisfaction. Le haut fonctionnaire, c’est
normal, préfère conserver la personne avec qui il a appris à travailler, à qui
il a appris à travailler et avec laquelle le courant passe plutôt qu’un(e)
inconnu(e) qui sur papier et à l’entretien peut s’avérer parfait(e) mais une
réelle catastrophe à l’usage.
Il va donc tout
faire pour que son intérimaire soit engagé(e) et en règle générale, il y
parviendra. Sauf s’il a un intérêt direct à faire venir quelqu’un d’autre de
plus loin. Pas de son propre pays, la ficelle serait trop grosse, mais d’un
autre pays, qui n’a rien à voir… Sauf qu’en échange de l’engagement de cette
personne, un de ses collègues d’un autre pays, dans un autre service ou dans
une autre organisation va faire engager sa cousine à lui, ou son cousin. Ou sa
maîtresse…
Au bout du compte,
l’organisation aura dépensé plusieurs milliers de dollars en temps, en argent
et en billets d’avion pour rien. Quelques heureux candidats se seront fait
offrir un voyage à Genève ou à New York aux frais de la princesse, ce qui n’est
pas désagréable. On peut cependant douter de l’utilité du stress que représente
la nouvelle selon laquelle on a peut-être gagné le gros lot, quand on bosse
comme secrétaire du gouvernement au Vietnam ou au Burkina Faso, pour 80 francs
par mois.
Le recrutement
mondial du personnel des organisations intergouvernementales a pour fonction
d’éviter que le système soit pris en otage par une administration inféodée au
pays d’accueil. Pour équilibrer, on pourrait répartir les sièges entre
différents pays (notamment des pays de main d’oeuvre et de coût de la vie moins
chers), mais cela pose plusieurs problèmes.
Le risque d’un
déficit de compétences locales est toujours latent, pouvant pénaliser la
qualité du travail fourni. Par ailleurs, à Genève ces organisations sont
assurées de rester indépendantes du pouvoir politique local. Personne ne
voudrait de l’inféodation de la santé mondiale à la Chine, du commerce au
Japon, de la météo à la France ou du sport au Kenya si l’on attribuait l’OMS à
Pékin, l’OMC à Tokyo, l’OMM à Paris, le CIO à Nairobi…
La concentration à
Genève de très nombreuses agences spécialisées présente l’incontestable
avantage de favoriser la synergie entre ces organisations et les discussions
horizontales entre leurs fonctionnaires et décideurs. Cela participe à
l’élaboration d’une conscience mondiale et c’est fondamental. Accessoirement,
cela réduit les coûts pour tout le monde en concentrant les infrastructures.
Enfin, c’est
excellent pour l’économie genevoise, ce dont en tant que genevois je ne puis
que me féliciter. Tout le monde à Genève n’est cependant pas de cet avis.
Nombre de genevois se plaignent du cosmopolitisme de leur ville, surtout dans
les couches les plus populaires, ceci bien que le monde international finance
un bon tiers de l’économie genevoise. Ce qui permet au Canton de délivrer des
prestations sociales inégalées dans le monde et à la Ville d’offrir un environnement
culturel unique pour une agglomération de moins d’un million d’habitants.
BABYLONE
Quelle langue parlera-t-on demain lors des débats
du parlement mondial ou dans les couloirs de son administration ?
L’égalité de traitement voudrait qu’on les parle toutes, mais quand on connaît
les sommes colossales englouties par Bruxelles en frais de traduction et
d’interprétation, rien que pour les 23 (tout de même !) langues
officielles européennes, on réalise la lourdeur inutile du processus. J’adore
ma langue, le français, qui est la seule que je maîtrise correctement, mais il
faut savoir faire des concessions. Une langue commune est plus pratique et plus
économique à tous points de vue. De plus, en facilitant la compréhension, elle
réduit les risques de conflit.
Sur le plan juridique par exemple, les traductions de
textes législatifs et de traités internationaux sont sources de problèmes, car
il est fréquent que l’on ne puisse pas dire exactement la même chose dans deux
langues différentes. Or c’est le genre de détails infimes qu’adorent dénicher
les avocats retors. Plus l’on multiplie les langues et plus l’on aggrave les
risques de distorsions sémantiques. Il est donc infiniment préférable que le
texte d’une langue fasse foi, et que toutes les autres doivent s’y
rapporter.
Si l’existence d’une langue véhiculaire paraît
souhaitable et même nécessaire, elle ne doit pas pour autant devenir la langue
unique. En plus d’être esthétiquement et moralement désirable, la diversité
linguistique est source d’enrichissement de la pensée. Et comme le dit mon
excellent ami et parfait bilingue Roger de Weck, il est utile de traverser les
systèmes de pensée de manière transversale, ce qui implique d’en connaître la
langue, au lieu de se contenter d’être intelligent à l’intérieur d’un système
de pensée clos.
Des enfants pratiquant des langues différentes, avec
leurs logiques propres et leurs structures particulières, deviendront des
adultes de consciences diverses, qui nourriront la richesse culturelle et la
diversité de l’humanité. La langue commune ne doit surtout pas supplanter les
langues maternelles, mais au contraire être apprise par tous, en sus de la
langue originelle.
Problème, les locuteurs naturels de la langue
commune bénéficient d’un avantage indéniable. C'est-à-dire, forcément, les
anglo-saxons ! L’esperanto est un échec et en gagnant la partie dans la
guerre d’Indépendance américaine, Lafayette a perdu la bataille du français.
Coup de bol considérable pour les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et aussi pour
les élites indiennes, chez qui l’anglais constitue la seconde langue
maternelle. Sud-africains, australiens, néo-zélandais et canadiens ne peuvent
que s’en réjouir, tout comme les africains anglophones, plus les scandinaves,
les bataves… et bientôt les suisses et pas mal d’autres peuples au sein
desquels l’anglais s’est solidement installé comme langue véhiculaire.
Langue latine, par ses nombreux emprunts au français
et à sa souche brito-romaine, mais germanique par ses racines anglo-saxonnes,
l’anglais surfe à la croisée des cultures occidentales. Présent partout, de la
musique à la science en passant par le cinéma, il est plus facile à apprendre
que la plupart des autres langues du monde et pas seulement en Europe de l’Ouest.
Aucune langue asiatique ne peut rivaliser en terme d’utilitarisme mondial. Le
chinois mandarin va sans doute acquérir une importance croissante, mais en
2050, contrôle des naissances oblige, ce sera l’Inde qui sera le pays le plus
peuplé de la planète. L’anglais sera alors parlé, plus ou moins bien, par un
bon tiers des habitants du globe.
Pour tous ses locuteurs naturels (ce qui n’est pas le
cas des classes populaires indiennes), la pratique de l’anglais représente une
économie considérable. Ils n’ont presque jamais à traduire et ils peuvent se
permettre l’impasse sur l’enseignement des langues dans leur système éducatif.
L’étude des langues étrangères n’est plus un passage obligé, comme dans les
autres pays, mais une option pour spécialistes. Cela se retourne d’ailleurs
contre leurs propres étudiants, notamment en termes d’ouverture d’esprit, mais
c’est un autre débat.
En Suisse, la bataille du français semble perdue.
Jadis pratiquée comme langue véhiculaire par les élites de tout le pays, au
détriment de l’allemand, la langue de Rousseau se replie sur son pré carré
romand. Il est illusoire de faire croire aux Romands qu’en apprenant le
hochdeutsch, ils maintiendront la cohésion fédérale et leurs chances de
carrières nationales. Cela n’a jamais été le cas et de plus en plus
d’alémaniques sont incapables de s’exprimer plus de 3 minutes sans passer au
schwyzerdütsch. La cohésion fédérale était bâtie sur le fait que les
majoritaires alémaniques apprenaient tous plus ou moins la langue des
minoritaires francophones… et que les Tessinois apprenaient les deux, ce qui
leur était d’un grand secours.
Les institutions font de la résistance, mais de part
et d’autre de la frontière linguistique, les gens se parlent de plus en plus
souvent en anglais. C’est plus pratique et permet à chacun de conserver son
parler local, auquel les alémaniques sont très attachés. Quand à apprendre le
schwyzerdütsch, il ne faut pas rêver. Ce serait difficile, peu rentable en
termes d’ouverture au monde et surtout très mal vécu psychologiquement par les
romands, beaucoup d’entre eux y voyant une reddition sans condition au
dominant. Leur intérêt bien compris, c’est évidement d’avoir des bases en
allemand, mais surtout d’exceller en anglais, qui d’ailleurs domine largement
le marché du travail dans la région genevoise.
Victimes de leurs succès passés, les francophones ont
de gros retards à rattraper. En France, la carence en langues étrangères est un
mal national. Malgré l’effort des jeunes générations, la faible proportion de
gens parlant un autre idiome constitue l’un des handicaps majeurs de
l’Hexagone. Le nombrilisme parisien isole l’intelligentsia française des grands
courants de pensée internationaux, sans pour autant parvenir à protéger le pays
des pires influences de la culture populaire étasunienne, imagée donc
passe-partout sans traduction. Si géniale qu’elle se prétende, la pensée
française ne représente plus que le 1% de la population mondiale. Comment
peut-elle oser négliger les autres 99% ?
La nouvelle mode de la gauche parisienne consiste
pourtant à clamer la spécificité de la pensée hexagonationale, sous entendu sa
supériorité sur le reste du monde. Une pensée en vase clos, sclérosée et
imperméable aux réalités de l’autre. Je ne sais plus qui a dit que la droite
française était la plus bête du monde, mais la gauche est bel et bien en train
de prendre le relais, en s’arc-boutant sur des schémas dépassés, à usage
interne. Comme on dit en Suisse, ils s’émulent parmi, rétifs à toute
comparaison qui ne soit pas frappée du coin de la splendeur nationale.
Sans l’anglais, les locuteurs d’une petite langue sont
lourdement handicapés pour affronter le monde moderne, évoluer dans le monde
des sciences ou sur internet. Des programmes soutiennent la préservation des
langues locales, mais doit-on tout sauvegarder ? Le Romanche, en Suisse
par exemple est un peu comme un opéra subventionné : très beau, mais pas
très utile… et pas forcément prioritaire. Dans bien des pays en développement
où survivent d’innombrables idiomes, je préférerais voir construire des ponts,
des routes ou des écoles, pour y enseigner les grandes langues véhiculaires
locales et internationales…
L’économie, la concurrence et la sélection naturelle
peuvent jouer leur rôle. Si une langue est de taille à subvenir à ses propres
besoins, tant mieux, mais inutile d’en maintenir une plus petite en vie
artificiellement, à grands coups de subventions.
Chacun doit rester libre de ne pratiquer que sa seule
langue locale mais personne ne peut exiger que tous les services lui soient
fournis dans un idiome non représentatif. Les traducteurs automatiques
progressent lentement, mais ils finiront par être opérationnels. Or personne ne
développera de logiciels de plusieurs dizaines de millions d’euros pour des
groupes de cinq ou dix mille locuteurs.
Où situer le seuil ? Quelque part autour du
million de pratiquants. Les grands groupes réunissant plusieurs dizaines de
millions de locuteurs, comme les grandes langues européennes n’on évidemment aucun
souci à se faire.
Comme d’autres, le français est en revanche plus
directement menacé en tant que langue véhiculaire, ce qui n’est pas sans
conséquences économiques et politiques. Tant qu’à faire d’apprendre une
deuxième langue à vocation utilitaire, autant commencer tout de suite par
l’anglais. Ceci dit, le monde réagit parfois de manière inattendue : un
mouvement irlandais souhaite aujourd’hui faire entrer l’EIRE dans la
francophonie. Ce sont les immigrés africains qui poussent à la roue. La
francophonie fait partie de leur identité et ils la défendent, plus âprement
parfois que les Français.
Le tigre celte est sans doute l’une des plus belles
réussites de la construction européenne. Son économie connaît un essor
considérable depuis vingt ans et l’ancien cancre est devenu premier de classe,
riche adulé et courtisé. De pays d’émigrants, exportant ses mangeurs de patates
par bateaux entiers, il est devenu un pays d’immigration, originaire de
différents pays.
Jusqu’à l’ouverture de l’UE aux ressortissants de
l’Est, les immigrants en Irlande n’avaient en commun que leur couleur de peau,
noire, et une langue : le français. Aujourd’hui à Dublin, une population
nombreuse regarde Tv5, parle la langue de Senghor à ses enfants, organise
toutes sortes de manifestations culturelles et festives (il s’agit bien d’une
population africaine…) et ce toujours en français. C’est d’ailleurs pareil à
New York, dans les nombreuses communautés haïtiennes, caribéenne et
africaines...
Tout comme l’espagnol et le portugais n’ont de chance
qu’au travers de l’Amérique Latine, l’existence d’un réservoir africain de
population jeune et dynamique offre une seconde chance au français. Lorsque
dans 20 ans, le plombier polonais, enrichi, sera devenu trop gros pour
envisager de quitter le confort douillet de Varsovie, les jeunes africains
seront toujours candidats à l’émigration. Tout au long de ce siècle qui
commence, l’Afrique restera un marché en expansion, même si l’Occident devait
entrer en récession durable et c’est là que se déroulera le prochain boom
économique.
La francophonie met aujourd’hui les bouchées doubles
pour faire entrer dans son club toutes sortes de pays n’ayant qu’un rapport
anecdotique au français. Ils sont les bienvenus et tant mieux si cela rapporte
quelques contrats commerciaux supplémentaires tout en favorisant la diversité
linguistique. Cependant, si l’on veut les conserver dans la famille, il faudra
leur donner des gages, c’est à dire investir.
En matière géostratégique, il n’est pas du tout
innocent que les Etats-Unis s’appuient aussi fortement sur le Pakistan ou
cherchent à recoller les ponts avec l’Inde. Les élites de ces anciennes
colonies britanniques sont toutes anglophones. Dans le grand jeu de stratégie qui
l’oppose à la Chine, Washington compte bien faire de ce point commun un atout
majeur.
Economiquement et politiquement, l’anglais constitue
un atout protéiforme de première importance pour les Etats-Unis. Lui accorder
officiellement un statut de langue mondiale prioritaire pourrait même aider
Washington à admettre l’idée d’un système de gouvernance mondial. Ce n’est pas
demain la veille, et Bush doit d’abord laisser la place, mais la première
puissance militaire et économique de la planète rendrait un signalé service au
monde en acceptant un supplément de multilatéralisme. Il serait donc juste et
équitable qu’elle en retire quelques avantages.
Tôt ou tard, l’acceptation d’un tel système obligera
les gouvernements à entériner une règle ou plusieurs qui leur déplait, ou qui
leur est carrément défavorable. Faire passer la pilule diplomatiquement
constitue la base de toute négociation polie.
Admettre l’anglais comme langue commune ne signifie
pas pour autant rendre les armes. Il nous faudra exiger des anglo-saxons qu’ils
compensent leur avantage par des efforts supplémentaires à définir. La mise à
disposition d’enseignants dans les pays les plus pauvres serait une première
mesure, à condition de veiller à ce que cela ne soit pas utilisé comme outil de
propagande à sens unique. Il ne s’agirait pas de renforcer un avantage déjà
flagrant. Tout se négocie et chaque chose a son prix.
ETAZUNISME
New York,
printemps 92. Venus à Montréal
pour la sortie de notre long métrage Ashakara, Chantal, comédienne togolaise
alors mon épouse et moi-même avons loué une voiture pour filer à New York.
Chantal se repère n’importe où de manière incroyablement efficace et retrouve
n’importe quel endroit dans lequel elle s’est promenée au moins une fois.
Habitude prise dans son Lomé natal où jusqu’à une date récente, adresses et
noms de rue étaient totalement inexistants. En revanche, elle ne sait vraiment
pas lire une carte et n’a jamais mis les pieds aux Etats-Unis.
Moi je suis déjà venu à New York, quinze ans
auparavant, mais à pied et en métro. Ce qui m’a valu de sortir du tube au beau
milieu de Spanish Harlem en cherchant le Moma ! Sur cette petite place,
tout était écrit en castillan et l’échoppe du coin ne vendait que des journaux
rédigés dans un espagnol digne de Cervantès. La langue parlée dans la Caraïbe
est restée plus proche de celle des conquistadors que de l’argot des madrilènes
modernes et en 1978, les gangs latinos ne parlaient pas encore le spanglish
rappeur. Je m’étais rapidement réengouffré dans le métro, d’autant plus
effarouché qu’il faisait un froid de canard.
15 ans plus tard, après nous être trompés de sortie
d’autoroute, nous débouchons dans un quartier où tout nous semble parfaitement
connu. Déjà vu dans des dizaines de films, c’est sombre, pas éclairé, bordé de
bâtiments délabrés comme à l’issue d’un bombardement. Une barricade entrave la
rue, au pied de laquelle des jeunes en survêtements à capuchons se réchauffent
auprès de braseros. Des jeunes noirs, exclusivement. J’ai une idée assez
précise du genre de trafics qui doivent se dérouler dans le coin et je n’ai
aucune envie d’en savoir plus.
Dans les films, cela finit toujours de la même
façon : le couple de blancs perdus dans leur belle voiture de luxe se fait
coincer, subit les derniers outrages et comme il s’agit de films étasuniens, en
réchappe finalement par miracle. Personnellement, je ne crois pas aux miracles
et n’ai de toute manière aucune envie de subir préalablement les soubresauts de
l’intrigue. Chantal, qui en a vu d’autres dans son Togo natal, verrouille les
portes et ordonne : « On se tire d’ici. Tout de suite ».
Nous ne sommes pas un couple de blancs, et nous ne
sommes pas dans une voiture de luxe mais, à 1 heure du matin, c’est la seule
bagnole dans le quartier, hormis une carcasse passablement désossée. La notre
est encore toute pimpante, une petite Mazda 121 turquoise avec des plaques de
« la Belle Province » et j’aimerais bien qu’elle le reste, pimpante
et turquoise. Eux sont une vingtaine et doivent être complètement défoncés, les
quelques regards croisés le confirment. Tellement défoncés qu’ils ne réagissent
même pas lorsque la petite Mazda bat le record du 50 mètres marche arrière et,
après un demi-tour de cinéma, fonce vers la civilisation retrouvée. En
l’occurrence, le deux pièces de Besida, en rez-de-jardin sur Roosevelt Island.
Son immense baie vitrée sur l’Hudson River nous est
une délivrance. A l’époque attachée de presse de l’ONU, de mère allemande et de
père Nigérian, Besida est une vieille copine journaliste que je connais depuis
l’époque où son père était ambassadeur à Genève, avant de devenir directeur de
la BAD, la Banque Africaine de Développement. Il existe des africains qui ne
piquent pas dans la caisse et se dévouent corps et âme pour leur continent. Le
vieux Tonwe en était et ses enfants avec lui. L’une de ses filles est médecin,
au service d’ONUSIDA et Besida travaille aujourd’hui pour OCHA, le bureau de
préventions des conflits de l’ONU où elle fait un travail remarquable sur le
terrain, dans des conditions difficiles, en Haïti, en Ethiopie, en Côte
d’Ivoire et aujourd’hui dans la Corne de l’Afrique.
Le lendemain de notre épopée nocturne, nous montrons
sur un plan, à Besida et à son fiancé par où nous sommes passés. Ils nous
regardent comme si nous sortions de l’enfer. Surtout lui, un économiste
camerounais, qui connaît Harlem pour y vivre, mais dans les quartiers
« chics » ou tout au moins décents. Des quartiers où j’apprendrais à
évoluer sans crainte, même si j’y suis le seul blanc, comme du côté du Shomburg
Research Center qui m’a acheté mon film Ashakara pour sa vidéothèque. Des
quartiers où les gens vivent normalement, si ce n’est que les jeunes femmes
noires y sont parfois voilées et les jeunes hommes membres des Blacks Muslims.
Ce soir là, nous raccompagnons chez lui l’économiste,
spécialisé dans l’industrie pétrolière. Il nous explique que les noirs de
Harlem sont les premières victimes de la violence du ghetto. Comme dans les
grands ensembles des banlieues européennes, c’est d’abord le voisinage qui
pâtit des vols et des incivilités incessantes. Après l’avoir déposé, nous
redescendons vers Roosevelt Island et nous arrêtons pour prendre de l’essence.
Du groupe de clochards qui se tient à l’écart, un infirme, noir, se détache en
nous entendant parler français, et rampe jusqu’à la voiture.
Il est Ivoirien. Débarqué ici pour chercher fortune,
il n’est jamais parvenu à accrocher le rêve américain. Atteint d’une infection
purulente à la jambe, franchement moche à voir, il ne peut plus marcher. Dépourvu
de papiers autant que de ressources, il ne parvient pas à se faire soigner, ni
à rentrer chez lui. Nous lui donnons ce que nous avons sur nous, le plus
discrètement possible pour éviter qu’il se fasse dévaliser par ses collègues.
Il est voué à une mort certaine et vu son état, assez rapide, mais que
faire ? En Afrique, nous connaissons tous trois des dizaines de cas
analogues. La solution ne peut pas être individuelle. N’empêche que je sais
maintenant pourquoi je préfère Montréal à New York : au Québec, comme au
Canada d’ailleurs, on ne laisse pas les gens crever de septicémie dans la rue
et le résultat, c’est que les Canadiens ont le sourire lorsque les New Yorkais
tirent la gueule en permanence et se tirent dessus à la première occasion.
La surprise qu’a suscitée le scandale d’Abou Ghraïb a
quelque chose d’étonnant. Si nos brillants intellectuels regardaient plus
souvent la télévision et le cinéma produit par Hollywood, ils auraient su que
la situation faite aux tôlards dans les geôles étasuniennes est une véritable
horreur. Cela de manière assez systématique. Les violations en tous genres, des
droits de l’homme et de l’homme tout court y sont légion, sans que quiconque
s’en émeuve outre mesure : comme chacun sait, là-dedans, il n’y a que des
noirs et quelques dégénérés racistes blancs, alors…
L’ossature du système carcéral militaire étasunien
étant constitué de réservistes issus du personnel pénitentiaire civil, il
fallait s’attendre à ce que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Avec
en plus la bénédiction, au moins tacite, de la plus haute hiérarchie du pays.
L’une des perversions de la guerre est qu’elle ouvre grand la porte à tous les
excès. Or je n’ai aucune envie de voir les brutalités du système étasunien
venir polluer mon vieux monde civilisé.
Si un jour, nous sommes acculés à nous battre, il
faudra rapidement ôter les gants blancs. Je suis prêt à beaucoup d’efforts pour
l’éviter, mais pas à tous les renoncements. J’entends aussi protéger le mode de
vie des miens et en ce sens, je préfère encore clairement le nouveau monde
yankee à l’obscurcissement intellectuel d’un monde islamisé sous la houlette de
fondamentalistes. Le problème, c’est que cette guerre, on n’avait pas besoin de
la faire, en tout cas pas comme ça.
D’après les
estimations de prix Nobel d’économie intégrant l’ensemble des coûts induits, la
facture finale de la guerre en Irak dépassera 2000 milliards de dollars. De
quoi quadrupler les revenus du quart le plus pauvre de la population mondiale
durant cinq ans…C’est vingt fois le montant initialement annoncé par Georges
Bush, 87 milliards, qui représentait déjà plusieurs fois le PNB irakien. Il est
évident que cet argent aurait été beaucoup mieux utilisé à aider les
populations sur place : des communautés ethniques, même ennemies
héréditaires, s’entendent toujours mieux lorsqu’elles ont autre chose que la
misère à partager et que le vol, la guerre ou la violence sont perçues comme un
risque et non comme la seule issue possible.
La situation des
femmes irakiennes, sans doute la plus favorable de tout le monde arabe sous
Saddam, n’aurait pas connu la brutale régression qu’on connaît. Des dizaines de
milliers de militaires et plus de cent mille civils innocents auraient été
épargnés… Les terroristes du monde entier n’auraient pas trouvé refuge en
Mésopotamie, où les islamistes forcenés restaient personna non grata.
Accessoirement, Bernard Kouchner n’aurait pas trouvé le moyen de se faire bien
voir de Washington, étape incontournable lorsqu’on vise une carrière de haut
niveau dans le système onusien.
Saddam serait resté
en place, ce qui du point de vue de la morale et de l’équité laisse à désirer.
Mais la communauté internationale aurait eu le temps de mettre au point une
solution de remplacement stable, en concertation avec toutes les parties au
conflit, y compris les baasistes et Saddam lui-même. Tout peut-être affaire de
négociation, dès lors que les négociateurs sont à la fois prêts à offrir des
portes de sortie acceptables à l’adversaire et en position d’exercer des
pressions suffisantes pour les pousser vers la sortie. En revanche si
l’adversaire est, dangereux, acculé et sans issue, il va faire face et le sang
va couler.
Cela pose peut-être
un problème moral, d’être prêt à négocier avec un criminel, mais lorsque
celui-ci détient en otage tout un peuple et même plusieurs, la morale commande
de parlementer. Fermement et intelligemment. C’est l’enfance de l’art et même
un affairiste texan mal dégrossi ne peut l’ignorer. Le vrai problème c’est que
l’argent ainsi dépensé n’aurait rien rapporté au lobby militaro-industriel
étasunien, seul bénéficiaire de la guerre.
Est-ce la vraie
raison du déclenchement programmé des hostilités ? Michaël Moore le
prétend, en rappelant que Bush, sa famille et son entourage figurent parmi
les plus gros actionnaires des leaders du secteur, Carlyle et Halliburton. Où
l’on retrouvait les Ben Laden et plusieurs dynasties du Golfe qui avaient
investi là une bonne partie de la manne quotidienne de 500 millions de dollars
que leur assure le pétrole, tous royaumes et émirats confondus.
On a surtout
retrouvé ces deux mêmes trusts au moment de la reconstruction. Ce sont eux qui
ont hérité des plus gros budgets, attribués sans appel d'offre le plus souvent,
sur des montants de plusieurs milliards de dollars, ce qui a suscité une
enquête du congrès. Détail piquant, évoqué plus en détail au chapitre
économique « L'EVASION ESKIMO », Carlyle avait été créée au départ
pour faire légalement de l'évasion fiscale, avec la complicité de responsables
de la CIA...
A Genève, j’ai un
copain gestionnaire de (très grosses) fortunes arabes, observateur attentif des
flux financiers internationaux, qui partage en privé l’avis de Moore. Curieux
non ? Et surtout de quel côté est la morale dans l’histoire ? Le pire
pour Bush et les siens, c’est qu’il a tellement mal emmanché son affaire qu’il
s'est retrouvé démuni militairement parlant pour s'opposer aux éventuelles
velléités expansionnistes iraniennes, qui jusqu'alors étaient équilibrées par
la puissance irakienne. C’est Grand Guignol au pays de l’Or Noir.
Le budget militaire annuel étasunien approchait 300
milliards de dollars avant le 11 septembre 2001. Dans les mois qui ont suivi,
il a gonflé jusqu’à 450 milliards, 6 fois le montant d’une année d’aide
mondiale au développement. Ou encore l’équivalent du PNB des cent quarante pays
les plus petits ou les plus pauvres de la planète, représentant plus du quart
de l’humanité.
Cette augmentation du budget militaire a permis de financer
la guerre en Afghanistan, puis en Irak. Pourtant, deux ans après la
« victoire » annoncée des troupes de la coalition à Bagdad, un
rapport de la CIA révélait que les attentats terroristes islamiques étaient 4
fois plus nombreux dans le monde qu’avant l’invasion.
L’échec de l’opération irakienne aura au moins servi
de leçon à Bush, qui a renoncé à attaquer la Corée du Nord. Il s’en est fallu
de peu. Lors d’une réunion d’actionnaires du trust Carlyle, à Genève peu après
le 11 septembre 2001, la possibilité de vitrifier le pays fut abordée à mots à
peine couverts. Les missiles à longue portée qui devaient s’en charger étaient
dotés de têtes blindées fabriquées dans un alliage radioactif. Bush père, en
tant que gros actionnaire de la firme, présidait la réunion, à laquelle Yeslam
Ben Laden, résident genevois et demi-frère d’Oussama, avait été prié de ne pas
participer, pour éviter d’engendrer une confusion dans l’esprit des
participants. Un autre frère de Ben Laden, Tafik avait déjà été prié, à Washington, de sortir de Carlyle les deux millions de
dollars qu'il y avait investi.
L’Irak est un échec
sanglant, qui en plus a conduit les iraniens, apeurés, à élire à leur tour des
jusqu’auboutistes alors qu’ils étaient engagés dans un processus d’ouverture.
L’intégrisme de Bush se renforce de celui d’Ahmadinejad et vice versa.
L’extrémisme étasunien suscite des réactions en retours dans le monde entier.
L’attitude de Washington fait élire des marxistes en Amérique latine et booste
les intégristes, en terre d’Islam, dans toutes les élections. La Pax Americana
s’avère être le phénomène le plus explosif
pour la sécurité globale de cette planète.
Ce danger réside
dans l’essence même d’un système prévoyant la domination d’un pays sur tous les
autres. Le phénomène est encore aggravé par l’arrivée au pouvoir suprême d’un
incapable mégalomane, une sorte de despote allumé... Un système multilatéral
pourrait-il empêcher l’élection d’un déviant, d’un analphabète ou pire
encore d’un déviant analphabète?
Les étasuniens sont
persuadés que leur système est le meilleur et le plus sûr, quasi de droit
divin. Pourtant, une dictature mondiale serait extrêmement difficile à mettre
en place. Seule une volonté commune des populations concernées peut aboutir à
la construction d’un Etat-Monde, comme ce fut le cas pour l’Union Européenne.
La prise du pouvoir autoritaire dans un seul pays demeure bien plus aisément
envisageable ne serait-ce qu’en surfant sur le nationalisme, ce qu’ont très
bien su faire les amis de Bush. Tous les pays modernes ont mis en place des
garde-fous démocratiques et un système mondial devrait en faire autant. Rien
n’indique, bien au contraire, que de telles protections seraient moins
efficaces au plan mondial qu’à l’intérieur d’un seul pays, surtout si la
délégation des pouvoirs à l’entité centrale est rigoureusement pesée.
En fait les
néo-cons demeurent fascinés par l’image de liberté que représentaient les
Etats-Unis pour les immigrants des XVIIIème et XIXème siècles, paysans issus de
minorités maltraitées par des monarchies européennes autoritaires. Les néo-cons
feraient bien de se réveiller. La vieille Europe et même le reste du monde ont
évolué, sur le plan institutionnel, bien davantage que les Etats-Unis, dont la
constitution est aujourd’hui l’une des plus anciennes.
L’Irak était le pays arabe le plus avancé. Il construisait quasiment seul ses fusées et potentiellement la bombe atomique. Les femmes, sans voile, y exerçaient tous les métiers. L’industrialisation avançait dans tous les domaines et il formait des chercheurs de haut niveau. Son histoire s’enorgueillissait du premier code civil… Ce régime était objectivement le plus occidental de tout le monde arabe, au point de sacrifier un million de morts sur l’autel de la lutte contre l’islamisme fanatique de l’ennemi héréditaire iranien, mais il était aussi, d’abord, une création coloniale, la réunion contre-nature et préméditée de plusieurs ethnies férocement dominée par l’une d’entre elles.
Pour les faire coexister, en dehors d’une longue pratique du vivre ensemble à la Suisse, et en l’absence de toute institution ad hoc (prévoyant par exemple la répartition des pouvoirs), il n’y avait que la coercition. L’opposition n’avait donc le droit de s’exprimer que sous la torture, en prison. En cas de révolte, les paysans des ethnies dominées goûtaient aux délices mortels du gaz moutarde. La violence du régime l’a conduit à sa perte : en pourchassant ses ennemis intérieurs, il les a contraint à l’exil.
Quelques-uns, à Genève et en Jordanie, se sont constitués un joli pactole en vidant une banque entière de ses avoirs. Trésor de guerre qu’ils ont fait fructifier aux Etats-Unis, en montant une structure, subventionnée par la CIA, dans laquelle travaillait une jolie tunisienne qui « tamponnait » Paul Wolfowitz. Dans l’argot imagé des services secrets, tamponner signifie « coucher avec, pour obtenir des services ou des renseignements ». Ceci au moment où l’un des meilleurs potes de Wolfowitz, Bush junior, fraîchement élu, dirigeait le plus puissant pays du monde.
Le 12 septembre 2001, en guise de représailles à l’attaque de la veille, Bush décidait d’attaquer l’Irak. En fait il l’avait déjà décidé au début de l’année, mais c’est une autre histoire. A son chef des services de renseignement qui lui rappelait, le 12, que l’attaque venait très certainement d’Al Qaïdah, Bush (le copain de Wolfowitz) répondait : « Cherchez bien, il doit y avoir un lien avec l’Irak ». C’est le chef de la CIA en question qui le raconte dans son livre ; pour ça au moins, la démocratie étasunienne, c’est génial. Accessoirement, Wolfowitz, grand prêtre des néo-cons, était marié au moment des faits. Il l’était toujours lorsqu’il a repris sans complexe la direction de la Banque Mondiale, où sa maîtresse tunisienne, devenue entre-temps officielle, venait d’être nommée. Pour préparer le terrain ?
Il y a tout de même une justice, puisque Wolfowitz a finalement été contraint de démissionner de la banque mondiale. Non pas pour l’affaire irakienne (patience, le procès viendra bien un jour), mais comme Al Capone coincé sur un délit fiscal, à cause du népotisme dont il avait fait preuve envers cette fameuse (et coûteuse) maîtresse.
Les Néo-cons sont
passéistes mais pas stupides. Ils ont des lacunes, mais sont globalement
nettement plus cultivés que la moyenne de leurs compatriotes. Il serait tentant
d’écrire que ce n’est pas difficile, mais la réalité est plus complexe. En
fait, le problème de beaucoup d’étasuniens, c’est que lorsqu’ils sont cultivés,
ils sont souvent hyper spécialisés dans leur domaine, et assez naïfs voire
carrément très frustres dans les autres.
Ainsi les néo-cons
se croient revenus aux beaux temps de l’Empire Romain, quand une superpuissance
dominait le monde connu, mais ils semblent ignorer que la Roche Tarpéienne est
toujours aussi proche du Capitole et que la vision du monde qu’ils
revendiquent, leur programme pour le XXIème siècle, a tout juste deux mille ans
d’âge… Un aveuglement qui n’est guère étonnant chez des born again, obnubilés
par l’époque du Christ !
Ceci dit, leurs
spécialistes peuvent être visionnaires. Dans un article publié en 2000, un
théoricien néo-cons expliquait qu’il fallait réformer en profondeur l’armée US,
pour lui permettre de faire face à de nouvelles taches, notamment de gagner une
guerre avec la Chine, mais que cela allait prendre du temps. Beaucoup de temps,
sauf si une agression extérieure survenait, qui pourrait servir de catalyseur,
et accélérer le mouvement. Faisait-il alors de la prophétie ou décrivait-il une
stratégie à mettre en place ?
Cherche à qui le
crime profite, le vieil adage du roman policier est souvent de bon conseil en
matière de politique internationale, d’officines secrètes et de provocations en
tous genres. Bush et ses sbires ne savaient pas exactement ce qui se préparait,
pour le 11 septembre, mais ils savaient qu’il se préparait quelque chose, ils
l’ont reconnu devant les commissions du Sénat, et depuis on a appris que les
services français les en avaient averti. En vain.
Ce que Bush et ses
sbires n’ont pas dit, c’est qu’ils pressentaient que ces évènements allaient
leur permettre d’accélérer la mise en place de leur stratégie. De là à penser
qu’ils aient pu consciemment décider de laisser faire, il y a un pas que je
laisserai le soin de franchir à qui le souhaite. En ce qui me concerne, j'ai
mon idée.
Pour faire une
guerre, il faut être deux et les combattants ennemis sont des alliés objectifs
dans la mesure où ils utilisent l’existence de l’autre pour parvenir à leurs fins.
Supprimez Ben Ladden et Bush risquait de perdre sa réélection, comme Churchill
fut remercié sitôt la guerre finie. Supprimez Bush… et Ben Ladden perd aussitôt
la moitié de ses appuis.
Pour parvenir à
leurs fins, les néo-cons devaient briser un tabou : la tendance
isolationniste ayant dominé la politique étrangère étasunienne tout au long du
XXème siècle. Ils y sont si bien parvenus que toutes les théories
anti-coloniales d’origine étasuniennes ayant structuré le monde après Yalta
sont désormais contredites en pratique par les Etats-Unis eux-mêmes.
L’indépendance des
anciens pays colonisés devait permettre aux hommes d’affaires étasuniens de
commercer librement à l’intérieur de ces pays. Il s’agissait à l’époque de
prendre le relais des anciennes puissances coloniales, mais juste sur le plan
économique. Aujourd’hui, Washington tente maladroitement d’étendre au reste du
monde en développement l’état de dépendance assistée dans lequel il essaie de
maintenir l’Amérique latine… Qui se laisse de moins en mois faire.
Derrière
l’expression politique du leadership étasunien, il y a la volonté de conserver
un pouvoir économique exclusif sur la planète. La classe dirigeante gringa n’a
aucune envie de partager avec le reste du monde ce qu’elle ne partage déjà pas
avec les pauvres de son propre pays. Dans la logique WASP, Dieu est du côté des
vainqueurs et les pauvres n’ont à s’en prendre qu’à eux-mêmes.
Les étasuniens de
base ne se rendent pas compte que s’ils ont pu faire l’économie d’un système
social à l’européenne, c’est parce qu’il y avait suffisamment d’immigrants à la
porte, prêts à remplacer à n’importe quelles conditions ceux que les conditions
de travail laissaient sur le carreau, ou ceux qui d’eux-mêmes, partaient tenter
leur chance plus à l’ouest.
C’est d’ailleurs le
schéma que reproduit aujourd’hui la Chine, avec ses masses de paysans pauvres
prêts à prendre le relais des travailleurs urbains, dès que le niveau de vie
(et les exigences sociales) de ceux-ci augmentent. Un schéma qui ne peut pas
fonctionner indéfiniment et qui s’exporte mal. Entre chômage au nord et
pauvreté misérable au sud, qui aujourd’hui peut encore croire en un système qui
concentre, sans contre-poids, tout le
pouvoir économique dans les mains d’une si petite poignée d’individus ?
Seul les rares
bénéficiaires dudit pouvoir y croient encore, mais leur poids en tant
qu’individus électeurs est ridicule. Leur seule force réside dans la faiblesse
des nations à s’entendre.
Au siècle des
lumières, les premiers étasuniens étaient bigots. « In God We Trust »
affirmaient-ils, et pour le prouver, ils ont commencé par sacrifier un peuple
entier à leurs croyances, le dieu dollar et l’expansion économique. Deux
siècles plus tard, ils adorent le veau d’or devant leur petit écran et les
rares citoyens qui osent dénoncer la médieucrité ambiante risquent la mise à
l’index.
La sanglante
hypocrisie originelle plane comme une malédiction sur l’histoire du pays.
Bondieuserie oblige, Washington peut commettre les pires atrocités, à condition
de conserver au moins l’apparence de la rigueur morale. Les Etasuniens sont les
gentils et si toutes leurs générations ont eu leur guerre, histoire de
ressouder les rangs, chaque conflit mené par les Etats-Unis a débuté par une
provocation : un croiseur contre l’Espagne à Cuba, le Lusitania en 1916,
Pearl Harbor en 41, un autre croiseur dans le Golfe du Tonkin face à Hanoï,
l’invasion du Koweit (approuvée tacitement par Rumsfeld) avant la première
guerre du Golfe et le World Trade Center avant la seconde… A chaque fois, on
retrouve soit un mensonge patent, monté de toutes pièces, soit une agression
prévue, anticipée, que l’on a laissée se développer pour pouvoir mobiliser le
pays sur un message clair : aux armes, on nous agresse ! A ce stade
de redondance, ce n’est plus une méthode, c’est une manie !
Ceci dit, même ça,
Bush l’a raté : plus personne n’est dupe et les Etats-Unis n’ont jamais
endossé aussi clairement le rôle du méchant que dans l’affaire irakienne. Même
pendant la guerre du Vietnam, ils semblaient défendre une vision du monde libre
avant leurs intérêts financiers. Par ailleurs, lorsque le pays a compris
l’injustice de la guerre, il a obligé ses gouvernants à y mettre fin, ce qui
est tout à son honneur. L’histoire semble d’ailleurs devoir se répéter, au
grand dam des néo-cons.
Malheureusement les
Etats-Unis se sont bâtis en grignotant l’Ouest sauvage, leurs voisins… et leurs
alliés. La décolonisation fut imposée aux anciennes métropoles en échange de
l’aide apportée durant le 2ème conflit mondial. Pas par bonté d’âme, mais pour
s’ouvrir des marchés jusque là protégés. Dans la logique des élites
étasuniennes, l’expansion est sans limite et tout peut lui être sacrifié,
puisque c’est la volonté de dieu que de s’enrichir.
Même en politique
intérieure les Etats-Unis ont recouvert les pires atrocités d’un apparent voile
moral. Le génocide particulièrement complet des premiers occupants, puis
l’esclavage des noirs furent suivis de la répression sanglante des révoltes
ouvrières du XIXème et du début du XXème siècle, sans équivalent en Europe. Le
tout accompli au nom d’un dieu franchement raciste à ses débuts et préférant
tellement l’effort individuel que communistes et syndicalistes ne pouvaient
être que suppôts de Satan.
G. Bush fut élu
président après 3 faillites commerciales successives. Il faut le faire. Pas des
faillites de petit entrepreneur sans expérience montant des projets audacieux
sans moyen. Non des faillites de grand bourgeois dilettante, grassement financé
par les obligés de papa, disposés à lui délivrer les meilleurs conseils
possibles. Deux fois dans le pétrole, et une fois avec un grand club de
football américain. A chaque fois, il s’est planté.
Ce type est un con
pétant notoire et borné, incapable d’écouter les conseils qui ne flattent pas
son ego. Une tâche, mal élevée, un enfant pourri gâté. Il n’y a que l’Etat du
Texas qu’il n’a pas eu le temps de mettre en faillite, argent public aidant.
Pour les Etats-Unis, cela reste ouvert, on n'est franchement pas passé loin.
Mais il faudra au moins une génération pour rembourser les pots cassés, et
autant pour réparer les dégâts dans les relations internationales.
Le plus étonnant,
c’est qu’il ait pu être élu. J’ai le sentiment que cela n’aurait pas pu se
produire à l’échelle internationale. Encore que l’on trouve des cons pétants
partout. Notamment à la tête des collectivités locales et des Etats où
précisément, l’argent public permet d’éviter la faillite.
La seule
explication que je vois à son élection est héréditaire. Franchement, cherchez,
bien, il n’y en a pas d’autre. S’il n’était pas à la fois fils de son père et
l’héritier d’une très grosse fortune, jamais il n’aurait été élu. Même pas
gouverneur.
Avec le hold-up
réalisé par le capital sur l’ensemble de la société étasunienne, il suffit,
lorsqu’on est très riche, de rester sans rien faire pour devenir plus riche
encore. Au pays de l’Oncle Sam, 1% de la population est constituée de super
possédants ayant accru leurs revenus de 139% en 20 ans, tandis que les revenus
de la classe moyenne augmentaient de 17% seulement et ceux des 5% les plus
pauvres de moins de 9%. A Manhattan, les 5% d’habitants les plus riches sont en
moyenne, avec 366 000 dollars annuels, 52 fois plus riches que les 5% les plus
pauvres, qui ne perçoivent que 7000 dollars par an. Mais il y a 25 ans, au
début de l’ère Reagan, les plus riches n’étaient que 21 fois plus riches que
les plus pauvres. L’écart a plus que doublé, dans la même ville, en une
génération, ce qui est fondamentalement injuste…
Là où cela devient
carrément ingérable, c’est lorsque des très riches, incapables, débiles ou
carrément mal intentionnés commencent à utiliser leur fortune de travers. Pour
se faire élire Président… Ou pour monter des réseaux terroristes. Georges,
Oussama, même combat… C’est pourquoi il faut casser le système de transmission
des très gros patrimoines. Parce que les capables trouveront toujours le moyen
de se refaire une fortune à chaque génération, ce qui les occupera et qu’il n’y
a aucune raison que les autres nous emmerdent en se croyant tout permis. Ces
autres là, justement n’aurons plus qu’à faire comme tout le monde :
bosser. Ce qui les calmera.
La logique opposant l’UE aux USA est stupide, mais pas autant que celle des néo-cons envisageant fébrilement une confrontation de l’Europe alliée aux Etats-Unis, plus éventuellement le Japon et l’Australie, contre le reste du monde ou plus spécifiquement contre le bloc asiatique de 3 milliards d’habitants qui se dessine autour de la Chine, de l’Inde et de l’ASEAN.
L’idée des think tanks, que Bush a foiré comme tout le
reste, c’était – comme déjà dit - d’utiliser la religion et Al Qaïdah pour
justifier les investissements militaires colossaux préalables à l’écrasement de
la Chine. Au passage, ils pensaient en profiter pour renforcer le contrôle
sécuritaire sur un système qui craque de toutes parts sous le poids de ses
injustices : les inégalités résultant du système étasunien n’avaient plus
existé dans l’histoire depuis l’Antiquité, excepté sous Louis XIV et les Tsars
peut-être.
Merci au chaudron irakien d’avoir vraisemblablement
empêché la 3ème guerre mondiale, tout au moins sous la forme de
l’affrontement des blocs, la plus dangereuse et la plus radicale… Les néo-cons comparent
volontiers les Etats-Unis à Rome, mais l’empire se contenta de gérer les
conquêtes de la République, dans un lent processus de déclin. L’histoire
s’écrit aujourd’hui beaucoup plus rapidement, et le déferlement des hordes
barbares se prépare déjà. Terrorisme, migrations et délocalisations en sont la
preuve.
En Chine populaire, les 10 % les plus riches de la
population sont dix fois plus riches que les 10% les plus pauvres. Cet écart
tend à s’accroître, mais il reste relativement modeste en regard de ce que l’on
connaît en Occident. C’est sans doute dans le respect de normes de ce type
qu’est l’avenir de l’humanité. Si l’on en croit les théories des néo-cons,
l’adhésion du citoyen à son corps social égalitaire engendre un militaire
discipliné, qui fait la force des armées. Or apparemment, ce citoyen là, c’est
davantage en Chine que l’on risque de le rencontrer, que dans un monde
occidental gangrené par des inégalités hurlantes.
Selon la droite
néo-con, les Etats-Unis seraient un peuple soudé de petits possédants, à
l’image de la démocratie athénienne. Mais une frange infime de la population
détentrice d’un pouvoir exorbitant, plus une classe de commis au service de
l’Etat ou des multinationales et une grande partie de la population survivant
aux bords de la misère, ou carrément dedans, c’est plutôt la définition d’une
satrapie orientale.
A la différence de
la Perse, le pouvoir de l’argent a cependant remplacé le droit de vie ou de
mort et le pouvoir de Washington se conquiert dans les urnes. Pour l’obtenir,
Karl « Boy Genius » Rove a su habilement utiliser la religion. Des
légions de chrétiens fondamentalistes avaient voté pour G. Bush, au détriment
de leurs propres intérêts sociaux et économiques.
Cependant l’opium
du peuple ne suffit plus, même aux Etats-Unis et l’idéologie dominante agite un
autre rêve : l’ascension sociale. Un pauvre ambitieux et même un très
pauvre peuvent encore accéder à la richesse outre Atlantique, mais cela devient
de plus en plus difficile, et en tout cas pas uniquement par un travail
honnête. Or les pauvres ambitieux mais honnêtes forment un sous-ensemble qui
recoupe assez largement celui des chrétiens fondamentalistes. Ils commencent à
comprendre qu’ils ont été grugés. Un vrai danger pour la démocratie.
Mohammed el Barradei, grand patron du contrôle mondial
de la prolifération nucléaire, a rompu l’omerta, lors d’une réunion officielle
des Nations Unies : « L’Occident doit choisir entre renoncer aux
armes nucléaires ou accepter la prolifération. Il n’y a aucune raison légale ou
morale justifiant que certains Etats s’arrogent un droit qu’ils refusent à
d’autres ». Même pas l’argument que ces Etats là seraient plus sérieux et
davantage dignes de confiance puisque les Etats-Unis renforcent le blindage de
leurs obus par des alliages de métaux enrichis, fortement radioactifs, qu’ils
ont utilisé en Irak.
Les Iraniens le disent depuis un moment et nombre
d’intellectuels du tiers monde avec eux, mais généralement à mots couverts. Il
est tout à fait étonnant qu’un haut fonctionnaire international comme Barradei
l’affirme haut et fort. Le système des Nations Unies étant manipulé par les
financements étasuniens, il a toutes les chances d’y perdre sa place. El
Barradei, qui voit s’approcher la retraite, a-t-il décidé de cracher le morceau
dans l’espoir de secouer le cocotier et de faire avancer les choses ? Ou
alors est-ce Washington qui change d’attitude et serait prêt à lâcher du
lest ?
L’hypothèse est improbable, mais au sein du monde
arabe, même les pions des Etats-Unis s’interrogent. Quelques heures après
Barradei, le ministre des affaires étrangères irakien, allié de Washington, au
moins officiellement, affirmait que le voisin iranien avait droit au nucléaire…
Que nous réserve l’avenir ?
Le choix entre prolifération et renoncement n’est
qu’un faux dilemme : l’alternative, c’est un gouvernement mondial
représentatif seul détenteur du feu nucléaire. Non par goût des armes et de la
puissance destructrice, mais parce que l’on ne sait jamais ce qui peut arriver,
rébellion de quelques fous meurtriers, comète à dévier ou pourquoi jamais, une
attaque extra-terrestre ? La technologie doit être conservée et améliorée,
même si ce n’est pas une priorité budgétaire, mais à l’usage exclusif d’un conseil
mondial.
LE MONDE S’EVEILLE ET BOUGE
Capitale de l’Amazonie
équatorienne, Coca ( !), 25 000 habitants, s’appelle également Puerto
Francisco de Orellana. Du nom d’un conquistador qui partit de là en 1542, pour
descendre l’Amazone jusqu’à son embouchure. En réalité, il ne savait pas ce
qu’il allait trouver ni qu’il appellerait « Amazone » le grand fleuve
qu’il allait naviguer sur plus de 4800km.
A Coca, on peut faire du
lèche-vitrine à condition de jouer à saute-mouton par-dessus les torrents de
boue, mais il y a de vraies boutiques, où l’on trouve de magnifiques chemises
chinoises 100% coton, à 6 dollars pièce.
Par comparaison, Loreto, sa
voisine (7 heures de route), n’est qu’un trou perdu au pied des Andes. Le seul
restaurant s’appelle « La Tourista » et pour prendre une douche dans
l’infâme bouiboui qui tient lieu d’hôtel, il faut commencer par disputer un
minimum d’espace vital aux cafards et aux punaises. Après une semaine de
crapahutage dans la jungle, la douche, même dans ces conditions, c’est une
délivrance, du moins jusqu’au moment où vous êtes entièrement recouvert de
savon. C’est là que le maigre filet d’eau froide s’arrête de couler, ou plus
exactement se transforme en goutte à goutte.
A quelques heures de piste
de Loreto, les torchères des puits de pétrole éclairent la jungle et les nuits
des tribus indiennes, qui pour la plupart aimeraient bien que l’exploitation
pétrolière leur rapporte davantage, les indemnités perçues semblant peu en
rapport avec la pollution de leurs réserves et la destruction de leur habitat.
Les tensions sont
palpables. Quelques mois après notre passage, les puits seront d’ailleurs
occupés par les communautés indiennes, prélude à la victoire électorale de leur
représentant, Raphaël Corréa, l’un des leaders de la nouvelle révolution
bolivarienne qui secoue tout le continent.
Nous n’en étions pas encore
là et notre caméra indiscrète n’était pas la bienvenue. Nous filmions l’un des
phénomènes les plus spectaculaires que j’ai vu de ma vie : des hommes
nettoyant la forêt vierge à la lance à incendie ! Armés d’une demie
douzaine de lances, une vingtaine de gars étaient disposés en ligne. Bottés et
harnachés de capotes en plastique protectrices, par 33° et 97% d’humidité, ils
arrosaient le sol et la végétation pour enlever les dépôts d’hydrocarbure
rejetés par les puits. L’eau chargée de ces déchets s’écoulait en direction
d’un entonnoir aménagé quelques centaines de mètres en contrebas. Les résidus
de pétrole accumulés y étaient
précipités par l’adjonction d’un réactif chimique et récupérés.
« HANDS UP ! » …
« MANOS ARRIBA ! »… L’ordre, impératif, inspirait d’autant plus
le respect qu’il émanait de types en uniformes et puissamment armés. Pourquoi
est-ce qu’on me prend systématiquement pour un gringo, entre Ushuaia et
Tijuana ? C’est vexant. Le seul gringo ici, c’est celui qui commande les
gardes armés de la compagnie pétrolière qui nous tiennent en joue. Rien que
pour l’emmerder, j’affecte de ne pas parler un mot d’anglais. Le gars prétend
nous empêcher de tourner et même effacer ce que mon équipe de cameramen
colombiens, des durs à cuire, a déjà enregistré. Je refuse, même si je n’en
mène pas large.
Ils menacent de nous
emmener à leur PC, mais heureusement la présence de nos accompagnateurs les
calme. Il y a là un ethnologue de Quito et surtout deux chefs des tribus
indiennes propriétaires des terres exploitées par les pétroliers. L’ethnologue
le rappelle fermement au gringo, en lui expliquant que nous souhaitons juste
illustrer l’accord intervenu entre les compagnies et les tribus pour la
dépollution de la forêt. Le gringo s’en va rendre compte à sa hiérarchie par
radio et ses gardes nous laissent terminer notre travail.
Depuis que nous sommes
arrivés en Equateur, la violence est endémique et pourtant, comparés aux
colombiens, les équatoriens ont la réputation d’être pacifiques. « Las
armas, las armas ». Cet appel d’une hôtesse a de quoi surprendre. A la
descente du turbo-prop qui nous amène de Quito, elle tient à bout de bras un
grand panier d’osier, dans lequel plusieurs passagers viennent récupérer les
flingues de tous calibres qu’ils y ont placé en montant dans l’avion…
Nous sommes dans le
Succumbios, la région frontière avec la Colombie, où passent tous les trafics.
D’armes, pour approvisionner les paras d’extrême droite aussi bien que les FARC
et de drogue en sens inverse, pour payer les armes. Lago
Agrio compte 15 000 habitants et l’on y dénombre en moyenne neuf morts par
balle chaque mois. Comme aux meilleurs temps du Far West. Une petite poignée de
gringos traînent d’ailleurs dans le coin, agents de la DEA et du
contre-terrorisme ou ingénieurs en pétrole et souvent les trois à la fois.
Le sénateur John Mc Cain y
est d’ailleurs venu en tournée d’inspection. Il y a logé dans le même hôtel que
nous, un 5 étoiles surréaliste, bâti en pleine jungle, avec suites en marbre de
80 m2 et piscine olympique munie d’un toboggan dont seuls profitent les singes
qui se jettent directement des arbres de la forêt pour se laisser glisser
jusqu’à l’eau avec de grands cris. Hormis trois gringos et nous, l’ensemble est
vide. L’odeur de blanchiment est carrément palpable et le légitime propriétaire
était adjoint au maire, jusqu’à son décès de mort violente, l’année précédente.
Le soir, notre copain
ethnologue nous emmène dîner dans une churrasqueria, la meilleure de la ville,
un endroit très pittoresque où chaque table en plein air dispose, en son
centre, de son propre grill au feu de bois. A l’entrée, il y a un gardien.
Armé, comme dans pas mal de bleds du tiers monde, notamment en Afrique, mais à
Lago Agrio, il ne s’agit pas d’un banal pistolet ni même d’un fusil. Le gars
tient une kalachnikov, qu’il pointe sur tous les véhicules passant devant le
restaurant. Les clients locaux semblent apprécier ce petit plus en matière de
sécurité.
Au retour d’une visite dans
une communauté indigène, il nous faut franchir le barrage filtrant mis en place
par les militaires équatoriens sur la route venant de Colombie. Ils sont plus
d’une cinquantaine, très jeunes et lourdement armés, les trafiquants n’étant
pas des saints et se déplaçant en bandes… Problème, le caméraman et le preneur
de son, excellents au demeurant, sont colombiens et comme ils sont arrivés en
Equateur par avion, directement à Quito, ils n’ont pas le tampon du poste
frontière situé quelques kilomètres en aval, sur la route d’où nous arrivons.
Les voilà donc suspects.
Dans un pays de machos,
tout peut rapidement dégénérer et stupidement, en petit suisse sur de son bon
droit, je commence à m’énerver devant l’imperméabilité des jeunes troufions. Le
caméraman monte les tours également, lui qui pourtant reste d’un calme olympien
lorsqu’il s’agit de régler ses prises de vues dans les pires situations.
Heureusement, mon épouse prend les choses en main et forte de son autorité
maternelle, parvient à retourner le jeune officier qui pourrait être son fils.
Au bout d’une heure de palabre, il nous rend les passeports.
Dès le lendemain, nous
abandonnons les jeeps pour la pirogue, partant à la rencontre des huaorani.
Après six heures de navigation, alternant soleil de plomb et orages extrêmes
durant lesquels l’eau s’infiltre jusque sous les capuchons des ponchos en ciré,
nous faisons halte pour pique-niquer. Les piroguiers et l’ethnologue sont
inquiets, les carabines restent à portée de mains, mais pas question de
chasser, un coup de feu pourrait attirer l’attention.
Que risque-t-on en pleine
jungle ? Los Tagaïri. Nous sommes sur leur territoire. Ce petit clan
d’environ deux cents individus de langue huaorani a rompu le contact avec le
reste de la tribu quand celle-ci s’est ralliée à la civilisation, dans les
années 80. Depuis, ils nomadisent sur une bonne partie de la réserve où nous
nous trouvons et attaquent systématiquement tout ce qui croise leur route. Sur
le banc de sable où nous nous sommes arrêtés, on a relevé une dizaine de morts,
quelques mois auparavant, tagaïri et trafiquants de bois colombiens mêlés, à
l’issue d’un combat féroce après le rapt de femmes huaorani vivant avec les
colombiens.
Pourquoi ne reste-t-on pas
dans les pirogues, alors ? On pourrait manger en route ? C’est
simple : les pirogues ne sont pas un abri sûr. Les tagaïri se dissimulent
dans le feuillage des grands arbres qui souvent se referment sur la rivière
large d’à peine une dizaine de mètres. De là ils décochent de lourdes lances au
curare qui font de très vilaines blessures, si le curare ne vous tue pas.
Et pourquoi ne nous a-t-on
pas prévenu avant ? Parce que leur territoire est très vaste et qu’on ne
savait pas qu’ils allaient être dans ce coin… Ah bon, ils sont dans le
coin ? Oui, ils ont été aperçus pas très loin, il y a quelques jours.
Mon épouse déteste rester
inerte face au danger. Il lui faut s’occuper. Elle réunit alors la médecin, la
dentiste et l’infirmière qui nous accompagnent pour leur apprendre à danser
Asejeje et la Macarena, histoire de captiver les braves tagaïri en cas de
rencontre… Je ne me fais pas trop de soucis pour elle. Les hommes de notre
petit groupe seront vraisemblablement immédiatement étripés, mais je ne donne pas
trois mois à ma chère et tendre pour se faire élire chef de la tribu. Et en
plus, je suis sûr qu’elle y prendrait goût. En tout cas, son initiative détend
l’atmosphère mais, heureusement pour cette fois, nous ne connaîtrons les
tagaïri que de réputation.
Au cours de la Ruée vers l’or noir, les gouvernements équatoriens successifs n’ont pas spolié les indigènes qui ont conservé leurs titres de propriété. Ils se sont contentés de les arnaquer en ne leur accordant que des loyers de misère pour faire des trous dans leurs terres. Au Venezuela, leurs frères du delta de l’Orénoque ont eu moins de chance. Comme ils nomadisent en pirogue sur les bras du fleuve, le gouvernement de Caracas leur a expliqué qu’en tant que nomades, ils ne pouvaient prétendre posséder la terre, et n’avaient donc aucun droit sur son sous-sol, particulièrement riche en pétrole. Ceci bien que son exploitation détruise leur environnement et leur mode de vie. Chavez doit en partie son succès auprès des masses amérindiennes à cette énorme injustice de ses prédécesseurs.
Il n’y a pas que le pétrole. En Colombie, les combats entre FARC et paras ont un effet destructeur sur les populations locales des communautés amérindiennes et afro-américaines. Contraintes à fuir leurs villages bombardés, elles reviennent quelques mois plus tard pour retrouver leurs terres rasées et replantées de palmeraies destinées à l’exploitation oléagineuse. Comment faire reconnaître ses droits de propriété sur des terres que l’on n’occupe plus, quand les cadastres sont balbutiants ? De là à penser que les combats sont provoqués intentionnellement par certains gros propriétaires, il y a un pas que franchissent allègrement les ONG amérindiennes sur place, hostiles aux FARC autant qu’aux milices d’extrême droite. La blague à la mode prétend que les combats sont le moyen qu’a trouvé la bourgeoisie compradore pour procéder à la réforme agraire, mais à son profit : en redistribuant la terre aux riches !
Toutes ces organisations amérindiennes vénézueliennes, colombiennes, péruviennes, boliviennes, équatoriennes ou même guyanaises ont aujourd’hui des contacts étroits entre elles ainsi qu’avec leurs homologues nord-américaines. Plusieurs de leurs responsables ont fait leurs universités à la Havane, comme notre amie quechua, la doctoresse Rosa Alvarado, Ministre de la santé de la Confédération des communautés indigènes d’Equateur. C’est tout un monde alternatif qui s’est développé en Amérique latine, en opposition à la puissance étasunienne. Comment en irait-il autrement dans des pays où, comme en Equateur, 90% de la richesse demeure détenue par moins de 10% de la population, alors que parmi ces 10% de riches, il n’y a pour ainsi dire aucun amérindien, qui représentent pourtant le tiers de la population.
Les conséquences de ces inégalités sont on ne peut plus visibles dans les grandes villes d’un pays qui semble tout entier inféodé aux Etats-Unis. Les bourgeoisies compradores de Quito ou de Guayaquil ont aujourd’hui les moyens d’envoyer leurs enfants étudier du côté de Boston ou de San Francisco. Leurs mères leur parlent dès le plus jeune âge dans un anglais dépourvu de toute trace d’accent hispanique, appris dans les meilleurs collèges privés de la capitale.
L’aimant gringo exerce un pouvoir d’attraction tout aussi puissant sur les couches populaires du pays, mais avec des conséquences dramatiques. Pour émigrer aux Etats-Unis, los pobres risquent leur vie dans des bateaux surchargés, souvent coulés ou arraisonnés au large de la Colombie. Comme les africains sur les côtes marocaines. Ce qui n’existe en revanche pas en Europe, du moins pas à cette échelle (parce que nous avons tout de même la Légion étrangère et des filières africaines de prostitution), c’est que les jeunes latinos s’engagent en masse comme Gi's pour partir en Irak, tandis que des centaines de jeunes latinas enlèvent leurs petites culottes en gros plan sur le net, dans l’espoir d’une hypothétique green card promise par des maquereaux de Miami.
Le balancier de l’histoire semble pourtant sur le point de sonner le réveil pour les hispaniques. Toute l’Amérique latine se redécouvre bolivarienne et la poussée démographique des hispanophones est telle, aux Etats-Unis même, que les anglo-saxons commencent à flipper pour de bon. L’idée que les latino-américains de tout le continent devraient voter aux élections présidentielles étasuniennes est une boutade répandue dans tout le cône sud, mais il n’est pas certain qu’il faille en passer par là : les latinos sont déjà incontournables à l’intérieur même du pays et ils ont indéniablement participé à la victoire d'Obama.
Une organisation sociale dans laquelle 10% de riches
décident de l’avenir d’un pays, c’est à la fois injuste et porteur de graves
tensions sociales, dont nous avions perdu l’habitude en Europe. Je dis bien,
avions car l’on y revient… Ce n’est pourtant rien à côté de l’incongruité du
système mondial : 3% des membres,
les plus costauds, décident des orientations majeures, avec droit de veto
individuel, tandis que les membres les plus riches gèrent l’application des
mesures décidées par les plus costauds ! C’est très exactement ainsi que
fonctionne l’ONU : le Conseil de Sécurité décide et les plus riches
choisissent où, quand, comment et combien, en ouvrant le robinet des budgets de
fonctionnement.
L’ONU a le mérite d’exister et c’est mieux que rien,
mais elle souffre tout de même considérablement du caractère fort peu
démocratique de ses institutions. Si les citoyens occidentaux acceptent ce
déni de démocratie c’est qu’ils n’ont pas bien compris le système, qu’ils s’en
fichent un peu et aussi sans doute qu’ils pressentent confusément qu’ils y
gagnent : en tant qu’occidentaux, nous sommes clairement dans le camp des
riches et des profiteurs.
Tout cela bien sûr est l’expression de rapports de
force et ces rapports de force sont en train de changer. Les peuples non
occidentaux montent en puissance et réclament voix au chapitre. Les entendre
rapidement éviterait bien des conflits. Le maintien du statu quo n’est dans l’intérêt
de personne hormis peut-être d’une petite coterie mondiale de super riches
particulièrement influents aux Etats-Unis. Les classes moyennes occidentales
ont tout à gagner d’une remise à plat fondamentale et pacifique.
Il revient aux opinions publiques de se réveiller, aux
électeurs de se mobiliser. Les électeurs des Etats-Unis ont fait un premier pas
en giflant Bush, mais ce n’est pas suffisant. Il faut casser le cycle infernal
et enclencher un cercle vertueux, pour cesser de marcher vers la guerre et la
division. Il faut le faire tous ensemble.
Le discours bushien sur l’importance de la démocratie
fait l’impasse sur ce qui devrait être l’instance suprême, le niveau le plus
essentiel de la démocratie : la gouvernance mondiale. Là où devraient se
prendre les décisions les plus globales, il ne règne que la loi du plus fort et
du plus riche. Non pas que la loi des plus nombreux soit forcément la
meilleure. Elle peut aboutir à autant d’impasses et d’injustices si l’on en
croit l’expérience communiste mais la démocratie consiste justement à organiser
l’équilibre des pouvoirs.
Les USA n’ayant jamais eu à faire leur révolution
sociale, ils ignorent tout des bienfaits potentiels du multilatéralisme, qui
n’est rien d’autre que l’application, à l’échelle mondiale, des préceptes d’une
société respectueuse de ses mal partis. Ce concept n’est guère appliqué
efficacement ailleurs qu’en Europe, mais la Chine et l’Amérique Latine, chacune
à leur manière, tentent aujourd’hui de marier le libéralisme pur et dur avec la
prise en charge étatique des problèmes sociaux.
Le modèle purement prédateur étasunien du libéralisme
asocial a certes donné quelques résultats spectaculaires, mais il a fait
faillite sur de nombreux points. De plus, il n’est pas exportable. Il lui faut
des terres vierges à conquérir et celles-ci ne peuvent l’être qu’au détriment
de leurs habitants préalables, ce qui n’est pas souhaitable.
Si l’on en croit le PNUD, Programme des Nations Unies pour le Développement, les pays pauvres resteraient pauvres à cause des pays riches. Les taxes sur les produits manufacturés s’échangeant entre pays riches sont en moyenne trois fois moins élevées que les taxes sur les produits agricoles des pays pauvres… En plus de subventionner grassement nos produits agricoles, nous surtaxons ceux qui viennent du Sud. Du coup, il en vient moins, ce qui étrangle les producteurs de ces pays, tout en nous rapportant de l’argent. En moyenne mondiale, 20% des importations des pays riches proviennent de pays pauvres, tout en générant pourtant 60% de nos revenus douaniers !
Comme tout bon bourgeois européen, ma voiture est allemande, mon ordinateur étasunien, mon portable japonais, mon téléphone scandinave, mes meubles français, ma chaîne Hi-fi suédoise (j’aimerais bien, en vérité, elle est japonaise comme tout le monde), ma montre suisse, mes chaussures italiennes et mes vêtements espagnols. J’ignorais cependant que les taxes perçues sur mon riz vietnamien, mes pommes chiliennes et mes avocats sud-africains payaient les subventions de mon sucre de cane martiniquais, de ma farine beauceronne et de mon gruyère suisse.
Il y a des exceptions. L‘UE accepte ainsi sans surtaxe les produits venant des pays ACP d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique. La Suisse accepte de même depuis peu l’entrée sans taxes des produits provenant d’une vingtaine de pays pauvres, pour désamorcer les critiques à l’OMC. La Suisse est en effet l’un des pays qui subventionne le plus à l’intérieur et taxe le plus les importations agricoles. Cette mesure est un excellent début, mais elle est surtout cosmétique car elle ne s’applique qu’aux pays les plus pauvres. Les producteurs latino-américains, par exemple, ne risquent ainsi pas de concurrencer nos paysans.
Pour justifier le maintien du protectionnisme, les fonctionnaires helvétiques, soudain fort soucieux de questions sociales, expliquent qu’ils aimeraient être certains qu’un abaissement de nos taxes à l’importation profite aussi au petit paysan producteur et pas uniquement à la bourgeoisie compradore qui gère l’import-export. Ce qui est certain, c’est que si ces pays ne vendent pas davantage, ils ne risquent guère d’augmenter le salaire de leurs travailleurs. Ce n’est pas dans ce sens là que cela se passe et ce n’est pas comme cela que nous l’Europe s’est développée, au XIXème et XXème siècles, mais bien en conquérant de nouveaux marchés, notamment grâce à la colonisation, qui a d’ailleurs largement profité à la Suisse également.
Clairement, il
apparaît aujourd’hui que pour s’en sortir, les pays pauvres doivent aussi commencer à produire des biens
manufacturés.
Quelques grands pays, jadis pauvres, sont parvenus à bâtir de véritables industries de produits manufacturés en sus de leur agriculture. Tous de très grands pays, ce qui prouve qu’un vaste marché est extrêmement utile au développement. Quelques petits nains sont parvenus à tirer leur épingle du jeu, mais tous, sans exception, étaient étroitement imbriqués dans les flux du commerce international. Aux premiers rangs de ces nouveaux géants économiques, le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud et surtout, surtout, la Chine.
Pourquoi la Chine parvient-elle à lancer des hommes dans l’Espace ou à y détruire des satellites pendant que l’UE s’en désintéresse?
1) La vie d’un individu a moins de valeur à Pékin que chez nous et si leurs cosmonautes meurent, ce ne sera pas un drame… Ceci dit, ils sont redescendus vivants.
2) La Chine est un immense pays, doté d’un marché intérieur qui lui laisse les coudées franches.
3) Elle possède des ressources naturelles considérables même si elle manque d’énergie.
4) Son climat, varié, n’est pas équatorial, mais principalement tempéré.
5) Son histoire est au moins aussi riche que celle du bassin méditerranéen et bien des inventions de première importance ont été faites en Chine.
6) Elle possède une diaspora soudée dans le monde entier et économiquement très dynamique.
7) Elle a un besoin politique d’icônes valorisantes et souhaite renverser l’image de perdant qu’elle affiche depuis deux siècles. Elle est prête à payer très cher pour cela.
8) Elle a « bénéficié » d’un régime autoritaire qui lui a fait accomplir à (longues) marches forcées et à coups de privations considérables, les distances énormes qui la séparaient de la modernité au sortir de la seconde guerre mondiale
Le point 8 écrabouille la théorie dominante étasunienne sur la supériorité absolue de la démocratie pour assurer le développement d’un pays. Les régimes chinois non communistes de Taiwan, Hong Kong (ainsi que Singapour et la Malaisie, où ils contrôlent l’économie) ont tous obtenu de magnifiques résultats, caracolant dans le peloton de tête des dragons asiatiques… Mais tous ont en commun d’être restés très longtemps des régimes forts, objectivement dictatoriaux selon nos critères démocratiques européens. Comme la Chine communiste contemporaine d’ailleurs, ils mâtinent la libre concurrence économique avec un contrôle étatique très étroit.
Historiquement, l’essor industriel des pays occidentaux ne s’est pas non plus déroulé sous l’égide de régimes très démocratiques et encore moins sociaux : au XIXème siècle, les enfants travaillaient dans les mines, seuls les notables avaient le droit de vote, on tirait régulièrement sur les foules de grévistes affamés, etc… Nos régimes démocratiques sont nés dans la douleur et l’oppression et je ne suis pas certain qu’un grand pays pauvre parvienne aujourd’hui à s’en sortir en restant intégralement démocratique. En tout cas pas sans un soutien accru des pays riches.
L’Inde, par exemple si souvent citée en référence face à la Chine, ne présente que l’avantage de nous sembler moins hostile. Pour les plus pauvres et les hors castes, la démocratie y sonne encore assez creux. Naître dalit, entre Delhi et Bénarès, est une condamnation à vie sans espoir d’amnistie, car les lois votées pour casser le système ne sont pas appliquées.
Continent riche de toutes les promesses, l’Amérique latine paraît tentée par un développement plus solidaire. Washington lui laissera-t-il une chance ? Accorder un libre passage à ses produits agricoles représenterait, de la part de Bruxelles, un coup de pouce bienvenu. Ou alors, pourquoi pas imaginer d’attribuer l’intégralité des taxes que nous percevons, sur les importations de ces pays, à des programmes sociaux dans ces pays, en collaboration avec les Etats concernés, bien sûr…
L’aspect social et l’aspect démocratique d’un régime sont deux choses bien différentes qui ne vont pas forcément de pair. Les démocraties européennes ont pu se développer à la fin du XIXème parce qu’elles avaient pris conscience que c’était plus efficace de partager avec les pauvres que d’avoir à leur tirer dessus… et parce qu’il y avait quelque chose à partager. Une richesse à redistribuer qui était le fruit du travail des pauvres… et celui de l’expansion coloniale. Dans les pays les plus pauvres, il n’y a rien à partager, ou presque, ce qui rend assez illusoire le respect des règles du jeu démocratique. Surtout quand les gens n’ont de l’opulence occidentale que la vision de son impudence, tous les jours à la télévision.
La Chine est dirigée d’une main de fer par un conseil d’une cinquantaine de vieux croûtons en majorité communistes. Il y a de gros trous dans le filet sanitaire, comme l’a révélé le SRAS, mais il y a un filet sanitaire. De même qu’un système social, des infrastructures sans cesse modernisées, parfois un peu trop vite, des potentats locaux aux pouvoirs exorbitants mais qui peuvent être durement condamnés… Quand au travail des enfants c’est en Inde, où les grandes firmes préfèrent d’ailleurs de plus en plus souvent délocaliser, parce que, dixit la presse économique : « les lois de protection sociale y sont moins contraignantes qu’en Chine ». Mais la confusion est régulièrement entretenue dans les médias populaires.
La Chine est un pays pauvre, où l’écart de revenus s’accroît rapidement. Le taux de change du Yuan est maintenu artificiellement bas, mais le chinois de base s’accommode sans trop de mal de cette dévaluation permanente car son immense pays produit quasiment de tout, à des prix très bas. Exprimé en dollars ou en euros, le salaire d’un ouvrier chinois parait ridicule, mais exprimé en yuans et rapporté au coût de la vie local, il devient presque décent.
Reste qu’à la campagne, le salaire est encore plus bas, mais c’est précisément l’enrichissement progressif de toute la population que vise Pékin et en 10 ans, ils ont sorti 300 millions de personnes de l’extrême pauvreté, ce que personne n’était parvenu à faire avant eux.
Si la Chine est régulièrement démonisée, c’est qu’il est toujours facile de rejeter les torts sur un ennemi extérieur. En identifiant l’esprit malin qui fait peur aux gens, on les rassure tout en évitant de se remettre en cause. Le procédé est aussi vieux que la propagande, qu’elle soit politique ou religieuse.
Pékin travaille à la mise en place de la plus vaste zone de libre échange du monde, regroupant la Chine, l’Inde et l’ASEAN, soit 3 milliards et demi de consommateurs, la moitié de la population mondiale. La participation du Japon et de la Corée reste réservée, mais avec la crise, des bruits persistants laissent entendre que la Corée du Sud pourrait accrocher sa monnaie au yuan chinois. Ce qui mettrait un sacré coup au dollar monnaie universelle...
Le reste de l’affaire est en tout cas bien engagé. Les sommets préparatoires se succèdent en alternance dans chaque pays membre et celui de Pékin, en 2008, pour l'ouverture des JO, fut particulièrement spectaculaire.
Les Chinois ne laissent rien au hasard et adorent les symboles. Lorsque les 9/10ème de l’Asie seront unis dans un vaste marché commun, le reste du monde sera marginalisé. L’émigration chinoise jouant un rôle de premier plan dans l’économie de plusieurs pays de l’ASEAN, l’intégration en sera facilitée.
Tout ceci pose un certain nombre de questions :
a) L’Inde pourra t elle se satisfaire d’un rôle de second plan, ou va-t-on vers un axe Pékin Delhi comme il y eut un axe Bonn Paris pour construire l’UE ?
b) Le système de gouvernement chinois peut-il se dissoudre de l’intérieur, sous les effets du développement économique ? En douceur ou dans des soubresauts révolutionnaires ?
c) Le multilatéralisme est-il perçu en Chine, par le régime mais aussi par le peuple, comme un processus d’équité mondiale, un moyen d’accroître sa part du gâteau, ou un simple gadget ?
d) Où s’arrêtera l’expansionnisme chinois et doit-on se préparer à la guerre de toute manière ?
Toutes ces questions sont évidemment liées et bien des gouvernements paieraient cher pour avoir les réponses. Les Chinois ont tout à gagner d’un développement harmonieux et pacifique, tant ils possèdent de cartes en main. Leur intérêt d’usine du monde n’est certainement pas de détruire leurs clients. Ils baignent de plus, historiquement, dans une vraie culture de la négociation.
Cependant, un expansionnisme militaire pourrait servir à dévoyer des tensions internes, notamment des inégalités économiques, qui restent fortes... Evitons de leur en offrir l’occasion.
De gauche ou de
droite, c’est un petit peuple conservateur qui a voté non au référendum sur la
constitution européenne en 2005, tant en France qu’aux Pays-Bas, deux
ex-métropoles coloniales, tout comme la Grande-Bretagne, qui les auraient sans
doute rejoint. Les nonistes auraient pourtant tout intérêt à s’ouvrir au monde,
à s’intéresser à sa réalité d’aujourd’hui. Exit le temps des Empires européens.
La planète a changé et les rapports de force avec. Les rapports Sud Sud, pour
autant qu’on range la Chine dans les pays du sud, ce qui est une torsion de la
réalité géographique et historique, ne sont déjà plus une vue de l’esprit. Ils
sont en place et la Chine est partout.
En Afrique, les
produits de consommation chinois inondent des marchés jusqu’alors chasses
gardées des industriels européens, notamment français. Mais là où les européens
vendaient un produit, les chinois en vendent trois, parce que s’ils sont de
qualité inférieure, ils sont surtout bien moins chers, sur des marchés très
pauvres. Et dans toutes les grandes villes africaines, dans les quartiers
populaires où les blancs ne mettraient même pas les pieds, il y a désormais des
cliniques, des médecins et des pharmacies chinois.
La première vague a
débarqué avec les cohortes de travailleurs venus construire des infrastructures
routières ou ferroviaires. Dès avant d’être un géant économique, Pékin avait
commencé à offrir ses services aux gouvernements plus ou moins non alignés. Le
Togo était du nombre, bien que pilier central de la Françafrique. De là, ils
ont essaimé partout.
L’acupuncture et le
baume du Tigre se sont répandus comme une traînée de poudre. Sans doute moins
par la volonté délibérée de Pékin que par les vertus de l’initiative
individuelle. A moins que ce soit grâce à l’habileté du système centralisateur
chinois à utiliser les ressorts de la libre entreprise… En tout cas, le
résultat est là. Même si les grandes campagnes restent l’apanage de l’OMS, la
médecine chinoise soigne aujourd’hui autant de monde en Afrique que la médecine
occidentale, ou que la médecine traditionnelle africaine.
Ses résultats sont
excellents pour toute une gamme de maladies et le rapport qualité prix
imbattable. Un ami genevois, haut fonctionnaire du Tribunal International à
Kigali, me racontait qu’il avait été faire soigner ses problèmes d’arthrite au
genou dans l’une des trois cliniques chinoises de la ville, qu’il en était
ressorti content et que toute la visite lui avait coûté 3 dollars, prix
vraisemblablement surtaxé pour tenir compte de sa condition de blanc.
Dans des pays
dépourvus de sécurité sociale, le prix est un avantage fondamental.
Accessoirement, les chinois peuvent tenir ces prix parce que sur le terrain,
ils vivent comme les locaux, se nourrissant des produits du pays, sans se
goberger dans des hôtels climatisés ni faire leur course de produits importés
dans un supermarché réfrigéré. Parmi les coopérants, seuls quelques rares
religieux acceptent encore de vivre ainsi, chrétiens ou islamistes…
Il ne s’agit plus
là de concurrence entre deux systèmes, entre la culture occidentale et la
chinoise, mais simplement de soulager les misères du monde. Là où l’Occident
cale, ne sait plus faire à un prix abordable, la Chine a tout son rôle à jouer.
Les Africains demain ne l’oublieront pas, même si la médecine traditionnelle
chinoise échoue à traiter certaines maladies graves. Pour l’instant.
Le boom asiatique est industriel et aussi
scientifique. L’Inde manque déjà d’informaticiens… Les centaines de milliers
qu’elle forme chaque année ne suffisent plus. Elle recrute désormais dans nos
meilleurs instituts. Des centaines de nos jeunes talents s’expatrient vers
l’Asie, attirés par le dynamisme et les conditions de vie. La Chine également
mandate et recrute des experts occidentaux sur les questions les plus pointues.
Pas des coopérants : c’est Pékin le patron, qui paie les salaires. La
recherche et l’innovation changent de camp. Le grand rêve nippon d’unité
asiatique risque fort de se réaliser sans le Japon, qui flirte avec l’OTAN et
sans les Etats-Unis, qui ont raté le bateau du Pacifique, annoncé pourtant
depuis 20 ans. Grâce à Bush.
Ses copains pétroliers avaient anticipé un duel à mort
avec Pékin, sur l’approvisionnement énergétique. La réponse apportée en Irak
n’a fait qu’amplifier le problème, mis le feu aux poudres, réduit à néant la
production de brut irakien, fait exploser la mince membrane protectrice des
Nations Unies et libéré les monstres de l’enfer : désormais, pour tous les
gouvernements du monde, c’est chacun pour soi. Ou peut-être tous contre Bush.
Ce qui pourrait nous sauver, le jour où Bush sera chassé, si son successeur
accepte humblement de rejoindre le troupeau multilatéral.
En attenant, l’Iran sait que sur ses arrières, le bloc
asiatique n’est pas prêt à céder aux caprices de Washington. Lulla rencontre
les saoudiens. Chavez aide les Africains et livre son pétrole à Pékin, qui fait
tout pour diversifier ses sources d’énergie, soutenant d’importantes recherches
sur l’hydrogène. Ce remue-ménage ressemble fort aux prémices d’une future
guerre mondiale, au moins économique. Les démocrates sauront-ils désamorcer
l’escalade ?
Le problème des
pauvres et de leurs défenseurs à gauche, c’est qu’ils se trompent de cible en
accusant la mondialisation. Ce n’est pas l’abaissement des barrières et l’essor
des échanges qui augmentent les inégalités, mais l’utilisation exclusive par
les plus riches des avantages que cela procure. Au lieu d’accuser la mondialisation de tous les maux, apprenons à
l’utiliser au profit de tous et mettons en place les nouvelles règles d’un
nouveau jeu.
Exemple typique de
cette diabolisation qui se trompe de cible, le BIT a pondu en 2006 un rapport
sur le travail esclave qui accusait la globalisation. Pourtant, le tourisme
sexuel comme le travail domestique, qui sont les premières causes de travail
esclave dénoncées dans le dit rapport n’ont rien à voir avec la mondialisation.
Elles lui sont bien antérieures.
Jadis, les riches
parisiens allaient chercher leurs Bécassine en Normandie et les nourrices de
leurs enfants en Bourgogne. Les Romands avaient des jeunes filles au pair
suisses alémaniques et les Wallons des bonnes flamandes. Les notables africains
et même les moins notables ont toujours utilisé les petites cousines du
village, taillables et corvéables à merci. Les haciendas latino-américaines
sont pleines de muchachas amérindiennes payées au lance-pierre et les riches
demeures étasuniennes, de Nanny noires et bien en chair, « nourries,
logées, blanchies » et néanmoins aussi fidèles que reconnaissantes.
Que dire des harems
de la Péninsule arabique, dans lesquels l’esclavage, le vrai, n’a jamais
cessé ? Ou pire peut-être, les dalits, intouchables hors castes indiens,
contraints par hérédité à nettoyer les toilettes en évacuant sur leur tête la
merde des brahmanes dans des paniers d’osier. On imagine le résultat quand il
pleut.
Ces injustices
sociales caractérisent le monde ancien et ne sont pas nées avec la
mondialisation. Elles existaient à l’intérieur de chaque pays. Certes, elles
demeurent plus criantes dans les pays moins riches et moins développés. La
mondialisation nous permet de nous en apercevoir et, le cas échéant, de
chercher à réduire ces disparités, mais en aucun cas, elle n’en est la cause.
Le tourisme sexuel
est bien né, lui, de l’essor du voyage aérien et c’est une monstruosité. Cela
n’a toutefois rien à voir avec la baisse des droits de douane et la suppression
des subventions à l’agriculture qui sont ce qu’on évoque lorsqu’on parle de
« mondialisation ». Réduisons les inégalités qui font qu’une jeune
fille (ou un jeune garçon) peut gagner en une passe l’équivalent de son
fonctionnaire de père en un mois, alors que toute sa famille manque de tout, et
le tourisme sexuel s’éteindra de lui-même.
Les réseaux
maffieux profitant de ces enfants ne sont pas la cause, juste un révélateur.
Même lorsque les enfants sont retenus par la violence, il y a une histoire de
misère à la base : celle des parents affamés qui ont vendu leur enfant en
affectant de croire aux promesses de l’intermédiaire ; celle de l’enfant
qui s’est sauvé de l’école ou de sa famille et erre dans les rues ; celle
des filles mères, rejetées par leurs familles et livrées à elles mêmes, sans
aucune prise en charge sociale.
Cette misère là, on
ne l’estompera pas d’un coup de baguette magique si l’on ne laisse pas leur
chance aux populations de ces pays, si on leur ôte toute possibilité de nous
vendre la seule chose qu’ils possèdent: leur force de travail !
Nombre de pays
occidentaux, à commencer par les Etats-Unis, alimentent leur croissance par
l’emprunt et le déficit, accumulant de ce fait une dette considérable… Le
risque permanent de récession qui en résulte est inhérent au capitalisme. Les
mécanismes financiers modernes prévoient heureusement un certain nombre de
gardes fous… qui ne tiendront malheureusement que jusqu’à ce que la vague soit
assez forte pour passer par-dessus.
Par ailleurs et
c’est fondamental, les créanciers du monde sont aujourd’hui les pays émergents.
Ceux qui nous vendent l’énergie et les biens de consommation pour alimenter
notre addiction. La Chine, les pays de l’ASEAN, la Russie, le Brésil et les
pétroliers du Golfe détiennent aujourd’hui plus de 3000 milliards de réserves
en devises. C’est colossal, 100 fois plus que la fortune privée européenne
planquée en Suisse… De quoi verser 500 dollars à chaque être humain sur cette
planète, ce qui représenterait 10 ans d’économies ou d’investissement d’une
famille africaine, à chaque membre de la famille.
On ne peut pas
continuer de maintenir en sujétion ces gros, ces énormes joueurs. Il est temps
de leur faire une place dans les institutions financières internationales, puis
politiques, et ce très rapidement. Une vraie place, pas un strapontin, à la
mesure de l’importance qu’ils ont acquise. Mieux vaut les inviter équitablement
à la table des négociations que de s’en faire des ennemis. Ils ont émergé,
inutile de tergiverser.
L’attitude de la
Suisse est là encore éclairante. L’habitude sans doute d’avoir du apprendre à
se battre sans les moyens d’une grande puissance. Berne défend ses intérêts
avec pragmatisme, sans œillères ni exclusives, prête à négocier avec tout le
monde, sans fidélité excessive à telle ou telle alliance et sans reste d’idée
de grandeur malsaine… L’UE c’est bien, c’est nécessaire, mais pas comme un
fortin. Sinon les autres grands ensembles vont renforcer leurs propres réseaux
de défense. Il ne faut jamais perdre de vue que cela peut être leur intention,
que tel ou tel grand pays émergent peut avoir des visées expansionnistes. Mais
cela ne doit pas être un à priori.
A l’échelle
européenne (au moins celle là, en dessous ça n’a plus de sens) il faut rester
prêt à relever nos défenses, mais tant qu’une perspective multilatérale reste
ouverte, il faut s’y engouffrer avec force. Parce qu’en face, ou à côté, eux
non plus n’ont ni le goût ni l’intérêt d’une guerre. Nous avons tous à y
perdre. Sauf peut-être les Etats-Unis, qui rêvent encore de préserver par la
force leur statut de maître du monde… Tout en restant les gentils ! Etonnant
paradoxe. Ils rêvent. Nous n’avons aucun
intérêt à demeurer dans leur monde virtuel, où l’on peut gagner des guerres
sans massacrer les populations.
Il faut nous
réveiller pour nous tenir non pas contre eux, mais à côté. A côté d’eux et de
tous les autres peuples de cette planète, en égaux. Pour cela, une seule
solution : la démocratie mondiale,
DEMOCRATIE
Après 30 ans de
neutralité politique armée, en tant que journaliste traitant des affaires de la
cité, j'ai voulu m'investir plus concrètement. D'où le dépôt de ma demande de
naturalisation suisse. Parce que c'est à Genève que je vis et travaille et
parce que la politique m'y paraissait beaucoup plus concrète, plus amusante,
moins virtuelle et inaccessible qu'en
France.
L'été suivant, je
suis passé à l'échelon supérieur, en rentrant au parti radical genevois. A vrai
dire j'hésitais entre les cinq partis de gouvernement, qui sont à Genève les
socialistes, les verts, le PDC les radicaux et les libéraux. J'avais des amis
dans tous et tous me faisaient des appels du pied. Aucun ne me convenait
totalement, mais finalement, c'est le parti radical, en plein renouveau après
une courte traversée du désert, qui m'a convaincu, juste milieu entre l'esprit
d'entreprise et le souci d'une juste solidarité.
J'y parvenais à
concilier mes visions à long terme avec le travail pragmatique au quotidien.
C’est ainsi que j'aime le centre: non pas mou, mais extrême, porteur d'idées
réalisables et de projets futuristes.
Lorsque Bayrou
commença à faire des bonds dans les sondages, j’ai été invité à expliquer sur
les ondes de la Radio romande, pourquoi il était certain de gagner s'il
atteignait le second tour et pourquoi il serait alors le mieux armé pour
réussir les réformes dont la France avait le plus urgent besoin… sur la nature
desquelles, entre parenthèses, les trois principaux candidats divergeaient au
fond assez peu. L’avantage imparable de Bayrou, c’était sa capacité à
rassembler loin au-delà de sa famille politique habituelle, sans susciter
l'opposition résolue d’une petite moitié de la nation…
De fil en aiguille,
je me suis retrouvé embringué dans sa campagne. Il se trouve qu'il est mon
cousin par alliance. Je connais donc le bonhomme de loin, depuis 40 ans et le
respecte. Ce qui me paraît un argument tout à fait essentiel et fondamental en
politique.
Je me suis ainsi
retrouvé militant sous mon passeport français pour une élection présidentielle
et sous mon passeport suisse (que j'avais déjà obtenu en théorie, mais pas encore
reçu en pratique) pour une élection municipale dans ma petite commune
genevoise, tout en participant de manière intensive aux activités cantonales du
parti radical.
Amusant
dédoublement qui n'était cependant pas de personnalité, car je défendais partout
les mêmes idées: l'humanisme, la concurrence, la solidarité. Cela m'a permis de
plonger vraiment dans le bain de la démocratie, faite de rassemblements
hétéroclites nécessaires (pourvu qu'ils tiennent) de magouilles et de coups de
Jarnac, de loi du plus fort et de querelles d'ego, de promesses et de non dit,
de démagogie et de rouerie.
Tout le monde l'a
dit et redit, la démocratie est à l'heure actuelle le moins mauvais des
systèmes. J'ajouterai que c'est aussi celui que nous méritons.
La démocratie,
c’est d’abord une forme de concurrence entre des hommes politiques qui doivent
vendre leur image auprès du peuple pour être élus. Toute tentative d’accaparer
le pouvoir revient donc à une distorsion de la concurrence et pour trop de
politiciens, tous les moyens sont bons pour y parvenir. Le programme n’a plus
qu’une importance toute relative. C’est finalement le meilleur acteur de
télévision, disposant du meilleur service de presse, qui remporte la palme.
Pour Tocqueville,
la démocratie telle qu’il la découvrait aux Etats-Unis représentait le symbole
d’un égalitarisme qui lui faisait horreur. Il anticipait le nivellement par le
bas de la culture de masse, qui tend à porter au pouvoir les plus racoleurs,
les plus habiles à enjôler le peuple. C’est là le défaut de la cuirasse
démocratique. Encore s’agit-il de savoir de quelle démocratie on parle.
A quoi sert un
parlement qui n’est plus en France qu’une chambre d’enregistrement lorsque tous
les députés de la majorité votent les lois et qu’aucun député de l’opposition
ne les vote ? Il serait plus économique de se contenter de la
présidentielle et de supprimer les débats parlementaires. De toute manière, les
députés de l’écrasante majorité au pouvoir (en l’occurrence l’UMP) n’ont pas le
droit de poser une question à un ministre si ce ministre ne leur en a pas
préalablement donné l’autorisation ! Etonnamment, d’honnêtes politologues
colombiens trouvent admirable ce déni de démocratie. Selon eux, les ministres
colombiens passent tout leur temps, du lundi au jeudi, à répondre à des
questions insignifiantes, uniquement posées par les députés pour passer à la
télé… Du coup, les ministres n’ont plus assez de temps à consacrer à leurs
ministères.
En vérité, le
système proportionnel colombien est beaucoup plus démocratique que le système
majoritaire français, qui fait qu’un parti recueillant de 15 à 20% des voix
peut avoir moins de 1% de députés… Pourtant la France jouit d’une réputation de
pays de la liberté, tandis que la Colombie, dans l’esprit des gens, c’est la
jungle des FARC et des narco trafiquants. En fait, le sentiment de liberté et
de bon fonctionnement de l’état tient d’abord aux facteurs économiques et
sociaux et ensuite seulement aux conditions d’exercice de la démocratie.
Trop de démocratie
paralyse la démocratie entend on souvent dire au sujet des systèmes
proportionnels, mais la Suisse connaît un système bien plus démocratique
encore, qui fonctionne lentement mais sûrement. Son principal avantage est
qu’une fois que les gens ont été consultés par les urnes, ils admettent le
résultat sans grèves ni manifestations.
Le goût du pouvoir n’est
pas donné à tout le monde. Certains l’éprouvent plus que d’autres. Il ne suffit
pas d’en avoir envie, comme ça en théorie, un peu en dilettante. Il faut être
prêt à mouiller sa chemise, à mettre ses mains dans le cambouis, à respirer
l’odeur du sang. A faire montre de l’ambition et de l’agressivité nécessaire
pour parvenir à ses fins.
J’ai accompagné quelques
temps deux hommes politiques africains qui avaient tous deux des ambitions
présidentielles et des profils comparables : Fonctionnaires internationaux
de très haut niveau, archi-diplômés, retraités de fraîche date, l’un de l’ONU,
l’autre du BIT, ils aspiraient à mettre leurs compétences réelles au profit de
leurs pays respectifs, qui en avaient bien besoin. Accessoirement, leurs belles
carrières les avaient mis définitivement à l’abri du besoin. Contrairement à
tous leurs autres concurrents, ils possédaient déjà la maison confortable à Genève,
assortie d’une bonne retraite, qui constitue le rêve ultime de tout dirigeant
africain.
Seulement, dans les deux
cas, malheureusement pour leur pays et heureusement sans doute pour leur image,
ils étaient trop gentils. Ils manquaient de ce goût du sang qui au moment
critique vous fait jeter toutes vos forces et celles de vos partisans dans la
bagarre, en sachant pertinemment que des vies humaines vont rester sur le
carreau. Devant les embûches jetées sur leur chemin par le pouvoir en place,
ils ont renoncé, au moment où, par exemple, l’université se disait prête à se
soulever pour défendre leur cause dans la rue. Voilà pour la version polie.
La version sale, c’est
qu’ils n’ont pas su non plus s’investir suffisamment dans le jeu politique,
dans les campagnes électorales harassantes qui se gagnent en parcourrant le
pays pour serrer des mains. Eux les courageux, qui avaient décrochés des
doctorats prestigieux dans des langues qui n’étaient pas les leurs, ils
n’avaient plus assez faim pour aller gagner leur élection à la force du
poignet. Pas plus que manu militari. Dommage, ils auraient sans doute fait
d’excellents présidents, meilleurs en tout cas que ceux à qui ils auraient du
succéder, comme Idriss Déby.
Dans tout le Tchad, les
Zaghaouas sont réputés pour être des guerriers plus que redoutables et Déby est
leur chef. C’est un excellent guerrier, qui d’ailleurs, comme me l’a confirmé
face caméra l’un de ses ministres « participe nuitamment, mitraillette au
poing, aux opérations de nettoyage des bandits qui infestent la ville ».
Les bandits peuvent être des voleurs ou des opposants politiques et le
nettoyage, c’est l’élimination instantanée : « il faut bien que passe
le bras armé de la justice !» sourit le ministre. N’empêche que son guerrier
de président laisse franchement à désirer en économie politique. Dans l’avion
le menant à la réunion des dirigeants africains qui devait décider de la
division par deux du Franc CFA, il eut cette interrogation : « C’est quoi
une dévaluation ? »
Le pouvoir corrompt
et le pouvoir absolu corrompt absolument, dit-on. Le problème est que la
politique – quel que soit le mode de nomination des gouvernants – n’est
précisément qu’un jeu de pouvoir et que pour arriver au sommet, il faut au
préalable avoir appris à écraser ses adversaires. Peut-on espérer rompre ce
cercle vicieux ? Si tous les gens honnêtes du monde se donnaient la main,
et si toutes les crapules repérées étaient frappées d’ostracisme, est-ce que
cela changerait quelque chose ? Pas sûr.
Même avec la
meilleure volonté du monde, les gens honnêtes peuvent devenir parfois pires que
des crapules. Notamment lorsqu’ils sont persuadés d’avoir raison alors qu’ils
se trompent, ce qui arrive assez fréquemment lorsqu’ils sont obnubilés par une
idéologie. Ou une religion.
Donc il faudrait
que ce soit uniquement les gens honnêtes, intelligents, lucides et pratiquant
l’autocritique qui se donnent la main. Cela fait déjà nettement moins de monde.
Mais sur quels critères les sélectionner ? Publics ou secrets ? La démocratie
a-t-elle tout à gagner ou tout à perdre de la plus grande transparence
possible ?
La démocratie
directe, pratiquée en Suisse depuis des siècles, semble aujourd’hui piétiner.
Après avoir été au service d’individus qui se réunissaient sur la place du
village dans leurs « landsgemeinde » et votaient à main levée, elle a
nettement changé d’échelle. La Suisse a mieux fonctionné que ces voisins au
XXème siècle, parce qu’elle avait plus à répartir, grâce à ses banques et à sa
neutralité, et parce qu'elle répartissait mieux, en partageant davantage.
C’était du autant à la bonne santé économique qu’à la démocratie directe, qui
implique l’adhésion des électeurs aux décisions du politique. Ce qui oblige le
politique à prendre vraiment en compte les aspirations de l’électeur.
En quelques années
pourtant, depuis la chute du Mur de Berlin et l’avènement de la libre
circulation des capitaux, l’écart des salaires est devenu aussi important que
dans le reste du monde occidental et il n’en finit plus de se creuser. Pour
coller à la concurrence internationale qui s’est fait plus vive, le système
répartit moins. Du coup, les acteurs de la démocratie helvétique
s’entre-déchirent. Le jeu politique est dominé par des groupes de pression
représentant des catégories sociales dont les intérêts immédiats
divergent, voire s’opposent franchement: indépendants vs fonctionnaires, riches
vs assistés sociaux, pendulaires vs résidents du centre ville etc...
Il devient de plus
en plus difficile de dégager des consensus en faveur de décisions d’intérêt
général. Chacun de ces groupes peut à tout instant attaquer une décision qui ne
lui convient pas en déclenchant un référendum … et surtout le gagner s’il sait
trouver suffisamment d’alliés ou si la décision attaquée risque de coûter de
l’argent au contribuable !
L’intérêt général
n’a plus guère d’attrait pour personne. Seule la courte vue compte. Les
politiciens sont inféodés au groupe de pression dont ils proviennent ou qui les
a fait élire, empêtrés dans leur clientélisme. Ils passent leur temps à se
tirer dans les pattes. Pour conserver le pouvoir il faut à la fois réduire
l’adversaire et réduire les risques que comporte toute action. Donc mieux vaut
dénigrer le plus possible ce que fait l’autre, tout en en faisant soi-même le
moins possible. C’est le plus mauvais rôle des partis, multiplié à l’infini.
Il est temps de
faire bouger les lignes. Les enjeux de la période justifient le recours à des
procédures d’urgence, des systèmes d’union nationale regroupant au centre les
majorités les plus larges et les bonnes volontés les plus efficaces. C’est vrai
dans toutes les démocraties occidentales. Chacune à sa manière doit trouver le
moyen de réunir les majorités recomposées qui lui permettra d’agir. Les
rivalités de personne et les détestations personnelles, si nombreuses en
politique, doivent s’effacer devant l’intérêt général. Elles sont tout aussi
nuisibles que les blocages idéologiques et parfois même davantage.
Les partis sont le
bras de levier indispensable à l’accession au pouvoir. Ils permettent de
regrouper les sensibilités, de clarifier les débats, de se consacrer à
l’essentiel et de tester les compétences des prétendants. Toutefois, ils
tendent à accroître inutilement les clivages et à se comporter comme des
structures vivantes, dont la survie et l’expansion sont devenus l’objectif
principal. Alors qu’ils devraient se préoccuper d’abord du bien commun.
Malheureusement, sans les partis, l’action politique est impossible et de
l’action, il en faut plus que jamais.
Contrairement à
leurs homologues de la plupart des grands pays démocratiques, les partis
suisses ont en commun leur longue pratique de la concertation et des
gouvernements de coalition. Par ailleurs, les parlementaires ne sont pas salariés
à plein temps, loin s'en faut. La qualité de leurs prestations s'en ressent
parfois, mais au moins représentent-ils plus fidèlement la diversité du peuple
que dans les capitales environnantes.
Les ralliements
« alimentaires » à vocation personnelle sont quasiment inconnus dans
la Confédération, ce qui n'empêche pas les transgressions et les nuances, mais
sur le terrain strictement politique. Du moins en principe. Ainsi les consignes
de vote des partis ne sont-elles presque jamais impératives. Il est même
fréquent que les partis s'opposent à leurs anciens leaders lorsque ceux-ci
accèdent à une fonction
gouvernementale… Si le consensus
helvétique favorise la concertation, il est admis que l'on n’a pas la même vision,
ni les mêmes intérêts, en bas de l’échelle qu’en haut. En dehors de toute
considération personnelle, les partis sont d'abord un moyen d'arriver au
pouvoir par l'élection, ce qui implique une certaine dose de démagogie, tandis
que l'exercice du pouvoir consiste au contraire à savoir aussi prendre les
mesures impopulaires qui s'imposent parfois.
ETAT DE GRACE
Le règne de Sarkozy a
débuté par l’état de grâce le plus bref de l’histoire de la Vème
république, les Français votant clairement au centre gauche, une semaine après
avoir plébiscité la droite. L’UMP s’est empressé de crier haro sur les
coupables, le radical Borloo et sa TVA sociale, mais la plupart des économistes
le reconnaissent, le projet était excellent. Il figurait d’ailleurs dans la
boîte à idées de François Bayrou, largement siphonnée par Sarkozy. Dominique
Strauss Kahn y pensait et même Ségolène Royal avait affirmé vouloir réduire
l’imposition du travail. Seulement Laurent Fabius, privilégiant une fois de
plus son intérêt personnel et partisan, s’est répandu dans tous les médias, en
hurlant au vol à main armée… tout en omettant soigneusement les aspects
positifs du projet.
L'idée de base consiste à
augmenter de 5 points la TVA pour combler le déficit du système social, tout en
réduisant en parallèle les prélèvements sur les salaires. Si l’affaire est bien
menée, l’opération est blanche pour le pouvoir d’achat du salarié moyen, qui
récupère en salaire ce qu’il perd en flambée des prix. Par contre, le revenu du
capital est mis à contribution, de même que les revenus assistés, réhabilitant
ainsi l'utilité du travail. Enfin surtout, on réduit le déséquilibre dont
souffrent les entreprises locales, obligées de répercuter sur leurs prix de
vente le prélèvement sur les salaires de la fiscalité et des charges sociales.
En diminuant le coût du
travail, la TVA sociale réduit le chômage et freine les délocalisations, en
taxant équitablement productions indigènes et biens importés. Elle réduit les
différences de coût horaire de la main d’œuvre, entre nos pays à système social
développé et les autres. Le gouvernement allemand de coalition l’a testé, après
le Danemark, et ça marche.
En plus, le système laisse
davantage de liberté au citoyen quand à la manière d’utiliser son argent,
puisqu’il peut éviter les produits à taux de TVA les plus élevés. C’est
pourtant cet impôt moderne et triplement efficace qui a coûté leur siège à
plusieurs dizaines de députés UMP… et assuré une plus grande diversité à
l’assemblée, ce dont personne ne se plaint.
Les radicaux suisses ont
connu début 2007 pareille mésaventure en proposant, à l'initiative des radicaux
genevois, de remplacer l’Impôt Fédéral Direct par une TVA différenciée selon
des critères sociaux et écologiques. Le tollé des autres partis fut immédiat,
la gauche tirant à boulets rouges sur « la TVA à 15% » (elle n’est
que de 7,6% en Suisse) alors même que le PS avait lui-même avancé peu de temps
auparavant le chiffre de 15%, pour rapprocher la Suisse des taux européens.
Finalement, le projet fut
retiré, d'autant que les radicaux zurichois avaient un projet radicalement
différent de « flat tax » (imposition à taux unique). Tant qu'à faire
de se faire traiter d'ennemis du peuple, autant que ce soit pour de vraies
raisons...
Tous pays confondus, les
citoyens ont l’habitude qu’on leur rajoute des impôts, pas qu’on en remplace
un, même vétuste et inefficace, par un autre plus moderne, sans conserver le
premier… C’était pourtant bien de cela qu’il s’agissait dans le projet des
radicaux genevois.
Le problème, ce sont les a
priori idéologiques. Les gens souhaitent d'abord améliorer leur sort et sont
prêts à juger des remèdes sur pièce. A condition que l'on prenne le temps de
les leur expliquer. Malheureusement, le modèle d'action de la TVA sociale est
complexe et compliqué à comprendre.
Finalement, Borloo a
ressorti le projet sous une autre forme au Grenelle de l'environnement (amusant
ces références, quant on pense à ce que
disait Sarkozy de Mai 68) avec le bonus malus écologique. On renchérit par une
taxe les produits peu écologiques, y compris les importés, et l'on réduit le
prix des autres... Auréolé de l'aura du projet Grenelle, l'idée est cette fois
passée comme une lettre à la poste.
S’il fallait une preuve de
l’utilité d’un débat démocratique, la voilà. On peut cependant se demander s’il
ne devrait pas se tenir en amont du terrain politique, pour dépassionner le
problème… et la solution. Dès lors qu’une idée quitte le domaine de l’expertise
philosophique ou économique et qu’un parti s’en empare, elle court le risque de
se voir descendue en flamme par les autres, de manière totalement subjective,
sans aucune considération pour le bien collectif.
Il en va ainsi du jeu
politique et c’est grand dommage. Pourtant, les idées les meilleures doivent
bien un jour ou l’autre descendre dans l’arène si elles veulent avoir une
chance d’être appliquées ! C’est pourquoi le système suisse me paraît
amplement préférable à la monarchie républicaine française. Il favorise la
concertation en amont, même si cela ne marche pas à tous les coups. Le peuple
peut ensuite trancher des questions importantes plusieurs fois par an, plutôt
que de devoir accepter en bloc une personne et un programme, pour 5 ans… Enfin,
une fois la décision tranchée par le peuple, elle est bien mieux acceptée par
tous, parce qu'elle a été débattue en tant telle et pas noyée dans un
programme.
Notre confort
actuel est un piège. L’ampleur des problèmes à résoudre risque d'imposer de
vrais sacrifices en matière de train de vie, que nous allons tous avoir du mal
à accepter. Seule une large adhésion populaire est susceptible de faire
admettre sans violence des réformes drastiques. Je me trompe peut-être, mais
j'ai tendance à croire que si l'intérêt supérieur leur est clairement exposé,
s'ils n'ont pas l'impression que le monde politique les mène en bateau et si
toutes les catégories sociales acceptent des sacrifices, les gens sont prêts à
laisser le bien commun prendre le pas sur leurs considérations immédiates de
porte-monnaie.
Cela fait beaucoup
de si... Mais il en va de l'intérêt de nos enfants à tous. Pour commencer, il
faut aider chacun à prendre conscience de l’ampleur des défis à affronter.
C'est un combat d’opinion publique à l’échelle mondiale qui s'engage, pays par
pays, pour convaincre de l’utilité et de l’urgence des réformes à entreprendre,
de la nécessité aussi des sacrifices à envisager. C’est là aussi ou la
démocratie absolue montre ses limites. Il y a un moment où il faut pouvoir
faire des choix et disposer des moyens de les imposer aux minoritaires, tout en
leur ménageant des droits de critique et d’expression.
DROIT
DE VETO
Depuis la diète
polonaise de la Renaissance, on sait que le droit de veto a toujours joué un
rôle néfaste dans les assemblées, les affaiblissant au lieu de les renforcer.
La loi de la majorité doit pouvoir s’imposer à la minorité sous peine de
blocage. Tout en ménageant des soupapes, voire un droit de sortie en cas de
désaccord trop profonds. Evidemment, celui qui s’isole du système doit alors
renoncer à ses bienfaits.
En Pologne, n’importe
quel petit baron pouvait bloquer la machine, même lorsqu’il était subventionné
par des intérêts particuliers, y compris étrangers. Le pays en a beaucoup
souffert, politiquement déchiré entre ses puissants voisins, mais aussi
économiquement, sa révolution industrielle naissante ayant été laminée par les
atermoiements. Au sein de la Confédération Helvétique au contraire, le droit de
veto n’existe pas. Il est remplacé par le droit de référendum conféré
directement au peuple, ce qui ralentit le processus, mais, en principe, ne le
bloque pas. L’histoire semble avoir donné raison aux pères fondateurs de la
constitution helvétique.
A l’ONU, non
seulement le droit de veto existe, mais il est réservé aux 5 membres permanents
du Conseil de Sécurité, ce qui n’est même pas démocratique. L’OMC quand à elle
fonctionne sur le mode du consensus, ce qui revient à introduire un droit de
veto donc chaque pays peut bénéficier. N’en déplaise aux alter mondialistes,
l’organisation est donc beaucoup plus égalitaire et représentative que l’ONU.
C’est aussi malheureusement pourquoi elle s’enlise si souvent sans parvenir à
conclure…
Supprimer le droit
de veto revient à contraindre les participants à négocier ce qui est salutaire.
Dans une négociation, mieux vaut avoir quelque chose à gagner et de quoi perdre
sur d’autres points. Une fois les décisions prises et acceptées de part et
d’autre, la transgression des règles communément admises doit entraîner des
sanctions. Malheureusement, dans le système onusien, les sanctions ne sont utilisées
qu’en tout dernier recours, juste avant la déflagration militaire et quasiment
jamais contre un pays riche ou vraiment puissant militairement.
Cela doit changer
avant qu’il ne soit trop tard, mais tant que les riches financent le système,
il n’a aucune chance de se réformer de l’intérieur. En tout cas pas de manière
contraire aux intérêts de ses mandants. Dans un monde idéal, la raison pourrait
suffire, d’autant plus que les riches, c’est nous et que nous votons, mais dans
le monde réel, je crains fort que rien n’avance tant que la pression ne sera
pas suffisante.
Pour bien fonctionner, la démocratie a besoin d’un processus de réélection. L’espoir d’un renouvellement de son mandat a autrement plus d’impact sur la conduite d’un homme politique que la crainte d’une très hypothétique procédure d’impeachment ! En supprimant cet espoir, vous ouvrez grande la porte à la corruption et aux abus, non seulement de la part du Président, mais aussi de sa garde rapprochée. Tous n’auront de cesse de profiter, et vite.
En Colombie, le Président n’avait droit qu’à un seul mandat de 4 ans. Uribe est loin d’être un saint et son entourage encore moins, mais il a eu raison de changer la constitution pour pouvoir se porter candidat une deuxième fois. A quoi sert de chercher à bien faire si l’on est certain de n’être même pas récompensé ? Certes, l’accaparement du pouvoir est nocif et la direction d’une société, qu’elle quelle soit, à tout à gagner au changement régulier, mais pour qu’une sanction démocratique ait du sens, il faut qu’il y ait le choix du renouvellement, au moins une fois.
Histoire d’être un peu plus incitatif, le système suisse prévoit même que les responsables exécutifs n’ont droit à leur confortable retraite à vie qu’à la condition d’avoir été réélus au moins une fois. Cela conduit bien évidemment l’élu à rester à l’écoute de ses électeurs, ce qui dans certains cas, peut s’avérer nocif. Il est parfois des mesures impopulaires qu’il est nécessaire de prendre… ou des mesures populaires qu’il vaut mieux ne pas prendre !
Toutefois, si l’on croit en la démocratie, on peut espérer que la sagesse de l’électorat finisse par prendre le dessus… tout en investissant dans une excellente communication.
Il est facile de gérer
les phases d’expansion économique. Les récessions, c’est plus dur et la
démocratie s’en sort moyennement. Le jeudi noir de 1929 a tout de même débouché
sur le fascisme, le nazisme, la Guerre d’Espagne et en apothéose, la seconde
guerre mondiale ! A l’époque, les implications économiques du traité de
Versailles, qui avait clôt la première guerre mondiale, avaient sérieusement
aggravé la crise.
Avec des dollars
prêtés par les Etats-Unis, l’Allemagne vaincue payait ses dommages de guerre à
la Grande-Bretagne à la Belgique et à la France. La France et ses alliés
remboursaient ensuite, avec ces mêmes dollars, les dettes considérables
qu’elles avaient contractées aux Etats-Unis durant le conflit. Des dettes qui
expliquent d’ailleurs en partie l’entrée en guerre des Etats-Unis : ils y
avaient vu le plus sûr moyen de rentrer dans leurs fonds.
Malheureusement, le
mécanisme financier du traité de Versailles n’était ni plus ni moins que de la
cavalerie, qui constitue normalement un délit économique. Les dollars remboursés
aux Etats-Unis repartaient en Allemagne pour un nouveau tour… et ainsi de suite
jusqu’en 29, où l’assèchement brutal du marché des capitaux à tari le flux,
ruinant tout le monde, l’Allemagne plus brutalement que les autres. La
démocratie n’y a pas résisté.
Cette faiblesse de
la démocratie peut flanquer la frousse, si l’on songe aux bouleversements
écologiques et sociaux qui s’annoncent. On le voit dès à présent, pour défendre
leur niveau de vie, le premier réflexe des couches les plus défavorisées de nos
sociétés d’abondance, en France comme en Suisse, consiste à se réfugier dans le
repli xénophobe et le vote populiste, qu'il soit d’extrême gauche ou d’extrême
droite.
Il n’y a
heureusement aucune fatalité dans l’histoire. On peut espérer avoir retenu la
leçon de la grande crise de 1929 et nous avons aujourd’hui un avenir meilleur à
vendre aux citoyens et aux électeurs. A l’époque, c’est la promesse factice
d’un paradis fasciste, national-socialiste ou soviétique qui avait soulevé les
masses.
En ce début du
XXIème siècle, nous pouvons rêver sereinement, pour la première fois, d’un
monde plus juste, plus équilibré, plus pacifique, plus respectueux des
personnes et de l’environnement et donc plus durable. Mieux adapté à l’être
humain aussi, même si la partie est encore loin d’être gagnée. Il revient aux
classes moyennes de soutenir ces changements, comme cela fut le cas de la
démocratie, depuis l’antique Athènes.
Le débat
idéologique actuel reste focalisé sur deux extrêmes opposés, libéral ou
socialiste. L’intérêt individuel, défendu par les libéraux, se résume souvent à
l’intérêt des plus riches. L’intérêt collectif, cher aux socialistes, se trouve
être de plus en plus souvent catégoriel, voire pire encore, national. Il
devrait pourtant être évident pour tous que l’intérêt individuel de chacun
passe par l’amélioration du sort des plus pauvres ici et partout. Pas seulement
par bonne conscience – qui a son importance, c’est agréable de pouvoir voyager
partout sans être importuné par les mendiants – mais aussi pour des questions
de sécurité, de bonne organisation et d’efficacité.
De la chute du mur
de Berlin à l'explosion des subprimes, le libéralisme a tenu le haut du pavé,
parce que tout le monde a envie de s’enrichir. Tout un chacun rêve de gagner au
loto et souhaite améliorer son quotidien par l’effort et le travail. Partager
vient après. C’est légitime, mais la réalité, c’est que sans contre-pouvoir,
seule une toute petite minorité s’enrichit énormément tandis que les autres progressent
à peine ou même régressent.
Il faut parvenir à
préserver le désir commun d’enrichissement, hautement stimulant, tout en lui
fixant un plafond, au moins au moment des successions, pour contrer la
formation en cours d’une véritable aristocratie mondiale de l’argent ultra
minoritaire. Ce seuil pourrait se situer à un niveau permettant de vivre de ses
rentes en arrêtant de travailler. Soit une dizaine de millions d'euro de
fortune personnelle.
On n’exclurait
ainsi qu’une infime minorité d’hyper riches sans intérêt pour la société, tout
en préservant la concurrence et le désir d’enrichissement. Ce n’est pas une
question de jalousie, ni même d’équité, mais de répartition des pouvoirs. Pour
que la démocratie fonctionne, il ne faut pas qu’un très petit nombre
d’individus disposent de pouvoirs exorbitants. Ce qui est malheureusement le
cas actuellement, bien davantage que cela ne l’a été tout au long du XXème
siècle.
Ce doit être
drôlement chouette d’être dictateur et bien pratique pour diriger un pays.
Quand vous êtes certain d’avoir raison, pof, vous décidez et vos concitoyens
n’ont plus qu’à obéir, en maugréant. Qu’importe, puisque de toute manière,
c’est pour leur bien. La décision prise est évidemment la meilleure possible
puisque c’est la votre. Une simplicité, on pourrait même dire une unicité, pour
reprendre un langage théologique, qui permet incontestablement d’avancer
beaucoup plus vite dans la direction choisie, la meilleure à vos yeux à ce
moment là. Un véritable rouleau compresseur, écrasant toute opposition sur son
passage.
C’est tellement
plus efficace que la démocratie que généralement, dans la plupart des activités
humaines, à commencer par l’entreprise, l’école, la famille, une association,
bref quasiment tout, la direction des opérations est dévolue à un homme (ou une
femme), plus rarement à un petit groupe d’individus qui savent décider sans
atermoiements inutiles.
La démocratie
elle-même consiste d’ailleurs à abandonner la direction des opérations à un
petit groupe d’individus, élus selon des règles préétablies pour un laps de
temps déterminé. Enfin en principe, parce que c’est souvent à l’issue du temps
imparti qu’un démocrate élu s’aperçoit que l’intérêt bien compris de ses
administrés, confondu avec le sien propre, serait de prolonger le plus
longtemps possible ce mandat qui l’a fait roi, quitte à modifier les
règles.
Bush, Napoléon,
Saddam Hussein, Jules César, Staline et même Adolf Hitler, je ne cite que les
plus connus du monde occidental, tous ont voulu marquer le monde de leur
empreinte, persuadés qu’ils étaient d’avoir la vision juste. Tous ont accompli
des choses positives : Napoléon a révolutionné le Code civil, émancipé les
juifs, créé la Suisse moderne et permis à Champollion de décrypter la pierre de
Rosette. Saddam a libéré les femmes irakiennes et modernisé considérablement
son pays. César a écrit la Guerre des Gaules et fut le premier
« pipol » souffrant de psoriasis. Staline a vaincu Hitler, Hitler a
construit des autoroutes et initié la Volkswagen, Bush… Non, là je ne vois rien
qu’il ait créé ou réussi, hormis de mettre en place un régime shiite à Bagdad
et de laisser les islamistes s’y dévorer entre eux…
Où est ce que je
veux en venir ? Certainement pas à réviser l’histoire ou à justifier les
dictatures, mais tout simplement à rappeler ce fait évident quoique
soigneusement occulté : le pire ennemi de l’humanité, ce n’est pas la
dictature ou n’importe quel système politique, c’est l’Etat-nation, avec les
guerres qui en découlent. Les religions y apportent malheureusement leur valeur
ajoutée, en s’identifiant aux nations ou à des groupes de nations, pour
justifier moralement d’injustifiables boucheries.
Si l’on fait le
compte total des méfaits des grands dictateurs de l’humanité, on ne peut
qu’aligner des dizaines, des centaines de millions de morts. Avec tout de même
une remarque importante : les morts ont été bien plus nombreux en temps de
guerre qu’en temps de paix. Ce qui signifie aussi qu’en matière de performance
létale, la pire des dictatures, en paix avec ses voisins, est préférable à une
banale démocratie en guerre… Comme quoi tout est relatif. En 14-18, l’Allemagne
Impériale ou l’empire austro-hongrois n’étaient guère plus dictatoriales que la
France, le Royaume Uni ou les Etats-Unis. Or les boucheries de Verdun, de la
Somme et de toute la guerre ont fait rappelons-le, des millions et des millions
de morts, contraint des dizaines de millions d’hommes à vivre dans des
conditions épouvantables des années durant…
Même Hitler et
Staline confirment cet horrible constat. Certes les camps de concentration et
les goulags naissent quasiment dès leur arrivée au pouvoir, mais l’URSS se
battait contre les armées blanches dépêchées par les démocraties occidentales,
tandis que l’Allemagne hitlérienne, sous le joug des accords de Versailles,
n’avait qu’une idée en tête, prendre sa revanche. Et dans les deux cas, c’est
durant la seconde guerre mondiale que le système des camps donne sa pleine
mesure. Même la shoah et les conditions de vie à l’intérieur des stalags,
catastrophiques dès le départ, se sont considérablement aggravées au fur et à
mesure de l’avancée dans la guerre, qui ruinait les capacités allemandes et
contraignait Moscou à puiser dans ses ressources ultimes.
Empêtrés dans leurs
délires, les nazis, qui étaient au départ des brutes sanguinaires, sont
devenus, acculés, des fous furieux. Quand aux soviétiques, si les goulags ont
continué jusqu’après la fin de la seconde guerre mondiale, c’est que pour
Staline et les siens, comme pour Washington d’ailleurs, elle n’avait jamais
vraiment pris fin. L’horreur d’Hiroshima et de Nagasaki, on le sait
aujourd’hui, fut justifiée au moins autant par le souci de délivrer un message
à Moscou que par la volonté d’abréger la guerre avec le Japon.
La démocratie est
loin d’être sans tâches. Non seulement elle peut se montrer particulièrement
meurtrière en temps de guerre, mais elle a engendré les plus grands massacres
du XXème siècle. Hitler est arrivé au pouvoir par le biais d’élections, de même
que le régime assassin du Rwanda, excusez du peu, sans oublier les épurateurs
de l’ex-Yougoslavie ! Ce n’est pas rien et c’est consternant, mais pas
vraiment étonnant.
Lorsque l’on soumet
un choix au bon vouloir du peuple, on n’obtient pas forcément, comme par magie,
une décision censée, encore moins une décision juste et surtout pas une
décision altruiste. Si au moins il existait une démocratie mondiale… Mais tant
que l’on en reste aux Etats-nations, le risque est permanent d’aboutir à la
confrontation d’égoïsmes nationaux, souvent manipulés par des bonimenteurs qui
fondamentalement appliquent la tactique N°1 de l’escroquerie : promettre
un gain facile.
Tout le monde sait
pertinemment que les meilleurs politiciens sont ceux qui mentent le mieux, que
l’avenir radieux est d’abord, forcément, pavé de larmes, mais personne n’a
envie de se l’entendre rappeler. Par ailleurs, ce n’est pas parce que l’on est
un con citoyen que l’on devient forcément quelqu’un d’intelligent en votant.
Encore moins quelqu’un d’intelligent, courageux et altruiste à la fois !
Qui paie commande,
ce lien essentiel en économie est parfaitement contradictoire avec les
principes de la sacro-sainte démocratie. La voix de n’importe quel assisté
social vivant de l’aumône publique a exactement le même poids que celle du chef
d’entreprise qui le nourrit, au travers de ses impôts. Il est certain que le
vote, justement, représente un antidote aux injustices de l’économie. Cependant
le développement des systèmes d’assistance sociale a pris une telle ampleur que
le poids électoral des personnes profitant de richesses qu’ils ne produisent
pas est devenu considérable. Il s’exerce souvent au détriment des classes
moyennes productives.
A l’inverse, les
détenteurs de capital, qui ne produisent rien non plus et se contentent de
recevoir, sont fortement privilégiés par l’économie, toujours au détriment des
classes moyennes productives, qui se retrouvent pressurées de toute part. La
libre circulation des capitaux a en effet rendu l’argent et la fortune encore
plus volatil qu’ils ne l’étaient, contrairement au travail, qui lui a forcément
un domicile fiscal.
Pour contrebalancer
ces injustices, on pourrait imaginer un système de demi vote, ou de vote sur
certains sujets mais pas sur tous pour les personnes qui ne travaillent
pas, c'est-à-dire qui ne produisent aucune richesse. Ou alors introduire une
correction accordant des voix supplémentaires aux chefs de famille qui
travaillent, hommes ou femmes…
Ce serait
assurément une révolution, et certains hurleraient au retour en arrière. On
peut effectivement trouver moral et même équitable que les pauvres, les
faibles, les exclus de la vie ou de la chance et même les profiteurs
bénéficient d’autant de droits que les gagnants ou que ceux qui assument simplement
leurs tâches sans broncher. Malheureusement les perdants, qui ont le sentiment
de n’avoir rien à gagner, votent souvent pour la défense de leur intérêt à
court terme, de manière contradictoire aux intérêts du groupe social dans son
ensemble.
Au même titre que
les capitalistes, ils ne voient souvent que leur gain pécuniaire immédiat, en
l’absence de toute stratégie d’ensemble à long terme. Devenus conservateurs,
soucieux de protéger un système qui les nourrit, les plus pauvres préservent
leurs maigres avantages au détriment d’une mobilité sociale qui leur fait peur.
Même si celle-ci permettrait vraisemblablement d’assurer un sort meilleur, plus
équitable, à l’ensemble de la société.
Justement, de
quelle société parle-t-on ? D’une société nationale ou de l’humanité
mondiale ? Quelle règle morale pourrait justifier qu’un pauvre de chez
nous – français, suisse ou étasunien - ait droit à un vote, mais pas un pauvre
du sud ? C’est pourtant clairement ce qui se passe. Une poignée d’Etats
nations commandent à tous les autres alors que les Etats nations sont déjà des
constructions abstraites, imparfaites et inégalitaires. Dans la plupart des
instances internationales, la voix d’un seul maltais ne compte-t-elle pas
autant que celle de 3000 hindous ?
L’APPEL AU PEUPLE
La démocratie c’est simple : le courant d’opinion
majoritaire dans une population doit l’emporter. C’est vrai, même si ce courant
est extrémiste et ennemi fondamental de la démocratie, prêt à confisquer le
pouvoir et opprimer ses opposants à la première occasion. On n’a trouvé aucun
moyen de faire autrement en respectant les règles du jeu. Voilà qui pose
quelques problèmes lorsque des forces religieuses nationalistes arrivent au
gouvernement un peu partout: Bush, Ahmadinejab, le Hamas, les milices shiites
irakiennes, mais aussi les islamistes turcs et les intégristes polonais… A ce
niveau, le phénomène est nouveau.
Pourquoi ces forces conservatrices et xénophobes
parviennent-elles au pouvoir et peut-on l’éviter ? Pourquoi, c’est simple :
en réaction à l’accumulation de frustrations économiques et de peurs du
changement, induites par une agression extérieure et/ou une mutation rapide de
la société. L’éviter, c’est plus compliqué. Le rêve serait de supprimer les
frustrations économiques et les changements trop brutaux… Un doux rêve…
Ces partis religieux utilisent tous le patriotisme
pour rétablir la rigueur morale qu’ils revendiquent. Il est certain que si l’on
va trop loin, trop vite dans la permissivité et l’acculturation, on engendre un
retour de balancier, phénomène classique dans l’histoire de l’évolution des
mœurs. Pour peu que s’y ajoutent les magouilles et les injustices des
puissants, des inégalités et, dans le cas des musulmans, l’humiliation
permanente en Israël, le terreau électoral entre en fermentation, prêt à
recevoir la fève du premier tribun populiste venu.
On croyait pourtant la chose connue depuis plus d’un
siècle : la religion, doucereux opium du peuple, ne peut pas grand-chose
pour solutionner des problèmes économiques. Entre autres. L’histoire ne connaît
guère non plus de tribuns populistes dont on ait pu retenir un bilan vraiment
positif. La résurrection morale basée sur le rejet de l’opposant et de
l’étranger a même toutes les chances d’aboutir à une catastrophe. Pourtant, aux
yeux de tous les déboussolés qui n’ont pour seule culture que leurs valeurs
traditionnelles, le leader charismatique symbolise la défense acharnée de ce
qu’ils ont de plus cher : le dernier réduit de leur identité assiégée.
Je vois grandir l’un de ces tribuns tous les jours au
parlement genevois. Il intervient vulgairement sur quasiment chaque question et
se fait systématiquement rabrouer par une écrasante majorité. Il n’a que le
soutien des cinq membres de son parti, surnommé le Mouvement des Citoyens
Gendarmes, vu la forte proportion de pandores en son sein. Ses interventions
tonitruantes et insidieuses, largement émaillées de citations tronquées ou
détournées de leur sens, sont assaisonnées de chiffres manipulés. C’est de l’esbroufe,
peu susceptible de tromper des députés qui en ont vu d’autres.
Le précédent prurit nationaliste à Genève n’avait duré
qu’une législature au début des années 80. Les nouveaux élus avaient rapidement
dévoilé les limites de leurs capacités intellectuelles, que les autres députés
et les journalistes parlementaires s’étaient empressés de révéler au dehors. A
l’époque, les séances n’étaient pas télévisées. Aujourd’hui, elles le sont et
je crains le pire, tout en espérant me tromper.
Ce type est un velléitaire brouillon, imbu de lui-même
et de sa propre fatuité. Il est par ailleurs poursuivi par la justice, pour la
gestion peu orthodoxe de ses sociétés. Mais à chaque séance diffusée sur la
chaîne locale, il engrange des partisans : de petites gens, ravis de voir
leur champion croiser le fer avec les puissants et outrés de voir ces mêmes
puissants le renvoyer systématiquement dans les cordes.
La transparence peut donc avoir des effets pervers en
politique. A long terme, morale et corps social ont cependant tout à y gagner,
pour peu que le risque populiste soit reconnu et contenu. Comment y parvenir
sans prétériter la démocratie ? En commençant par dispenser très tôt une
vraie éducation à la chose publique. Du Parlement des Jeunes, mis en place à
Genève dans les années 90, sortent aujourd’hui de jeunes politiciens aussi
brillants qu’expérimentés. Mais cela ne suffit pas. Il faut parvenir à toucher
le grand public, ce que seuls les médias savent faire. Or pour l’heure, ils
jouent un jeu dangereux.
Véritable instruction publique des adultes, la
télévision tend à privilégier les aspects les plus triviaux et réducteurs de la
vie publique. La presse de boulevard n’est pas en reste, journaux gratuits en
tête. A force de flatter les plus bas instincts du public, ces médias font le
lit des extrêmes, qu’officiellement ils désapprouvent mais qui présentent un
énorme avantage : en créant du scandale, ils augmentent tirage et taux
d’écoute et donc la vente d’espaces publicitaires. Comment dès lors résister au
plaisir d’inviter systématiquement le tribun qui fera les déclarations les plus
simplistes et les plus fracassantes ?
Les politiques portent leur part de responsabilité en
acceptant, quasiment sans exception, de se livrer aux pires pitreries sous
l’œil des caméras et l’objectif des paparazzi, sous prétexte d’augmenter leur
notoriété. Certes il leur faut chercher à séduire mais pas à n’importe quel
prix. L’important est que le message passe, mais on ne peut sans cesse le
réduire, pour faire plus court et plus punchy, coco, sans finir par le
dénaturer.
L’argument des responsables de la télévision est qu’en
rendant la société et la politique plus spectaculaires ils intéressent
davantage de gens à la chose publique et font donc œuvre civique. La qualité
des personnes ainsi intéressées à la politique n’est cependant pas anodine, en
particulier dans des pays de démocratie participative où l’on vote fréquemment
sur des questions assez techniques. Le lectorat de Voici ou de Gala ne votera
pas de la même façon que celui du Monde ou de Libé, indépendamment des
idéologies majoritaires.
Le principe de base, c’est que tout le monde a le
droit de vote, mais la démocratie s’accommode fort bien de ce que certains
votent moins que d’autres. Il semble même que ce soit parfois voulu et
organisé, comme aux Etats-Unis, ou la moyenne d’attente dans les queues devant
les isoloirs est de quatre heures… D’accord, les étasuniens adorent faire la
queue, cela leur donne le sentiment de vivre un « event » important,
mais c’est tout de même passablement démotivant.
La télévision n'est pas seule en cause et la presse
écrite n'est pas en reste. Un quotidien gratuit a récemment titré à Genève:
« Les diplomates se fichent de leurs PV ». Dans une ville
internationale dont plus de 10% des emplois dépendent directement des
organismes internationaux, c'est politiquement risqué. Cela conforte la partie
non négligeable de la population qui pense que les diplomates sont des
privilégiés à bannir.
Peu avant un vote sur l'extension des bâtiments de
l'OMC, c'est d'autant moins neutre que c'est mensonger. En lisant l'article on
découvrait que 98 % des diplomates paient leurs PV ou n'en ont pas ! 80% des PV
impayés sont le fait de 10 pays seulement sur 650 légations et organisations
diverses. Il aurait donc fallu titrer « 2% des diplomates ne paient pas
leur PV ». Ce qui quelque part doit être inférieur à la moyenne nationale
en France...
Un tel titre aurait été plus précis, mais moins
« vendeur » Sauf que le quotidien en question est gratuit ! Le
caractère boulevarder de certains médias rejoint ainsi le populisme de plus bas
étage, qu'il encourage et attise indéniablement.
De ce point de vue, les nombreux blogs politiques qui
ont fleuri sur Internet sont à la fois un fantastique outil et un vrai problème
pour la démocratie. Grâce aux pseudonymes, n'importe qui peut dire n'importe
quoi, en se faisant passer pour ce qu'il n'est pas. C'est la porte ouverte à
toutes les dérives. Les joutes verbales dégénérant en pugilat y sont légions,
les insultes, les rumeurs et les à-peu-près très réducteurs volent bas.
Heureusement, tout le monde ne lit pas les blogs et
ceux qui les lisent ne sont pas tous sensibles à tout ce qu'ils y lisent. On a
pu constater à Genève, au soir de différentes votations, que les propos souvent
chauvins, aigris et égoïstes ou revanchards des blogs ne se traduisait pas dans
les urnes. Le risque est cependant bien là, car certains blogs cristallisent
indéniablement les discours extrémistes, à gauche comme à droite d'ailleurs.
Ce qui est somme toute logique. Les gens heureux n'ont
pas d'histoire et ne cherchent guère à en faire, tandis que l'immense majorité
des blogueurs et de leurs commentateurs ont au contraire une irrépressible
envie de hurler. Si cela peut leur faire du bien, pourquoi pas. Certains propos
peuvent même faire avancer le schmilblick. Mais l'anonymat ne semble pas une
bonne idée.
Sur les agoras grecs ou le forum romain, dans les
landsgemeinde appenzelloises ou sous l'arbre à palabres africaines, celui qui
s'exprime démocratiquement est identifié. Ce qui mesure d'emblée ses propos et
les situe à leur juste place, en fonction de qui il est. Il serait à mon avis
pertinent de bannir l'anonymat des blogs politiques, sauf en cas de risque
particulier, professionnel ou autre, dont le modérateur devrait être alors clairement
informé.
Un système politique privilégiant officiellement le
vote des plus compétents serait théoriquement plus efficient, mais il n’existe
aucun moyen fiable et universel d’évaluation des compétences. Il n’existe même
pas d’accord sur leur définition. Les jurys de citoyens experts, proposés par
certains alter mondialistes et testés en Australie (uniquement avec voie
consultative) prétendent proposer une alternative :
Un échantillonnage de citoyens lambda est réuni
pendant quelques jours durant lesquels ils reçoivent une information distillée
par des spécialistes, opposés sur une question « X » pour des raisons
politiques, scientifiques, morales ou autres. A l’issue de cette information,
ils débattent, puis votent, leur prise de position collective étant censée
représenter l’ensemble de la population. Mais comme dans la vraie, selon qui a
préparé le débat, choisi les spécialistes et composé l’échantillon, les
réponses finales seront fort différentes.
Il n’est pas anodin que ce soit des forces
insatisfaites de la démocratie actuelle qui prétendent la remettre en cause,
l’améliorer dans un sens qui lui permettra de mieux prendre en compte leurs
idées à eux. C’est leur droit d’essayer, mais présenter ces initiatives comme
un surcroît de démocratie ressemble fort à un abus de langage. Faute de mieux,
les vrais démocrates font donc ce qu’ils peuvent pour faciliter l’accès de tous
à l’isoloir, garantissant au moins une certaine équité.
Un système de démocratie directe comme en Suisse
présente ainsi de précieux garde-fous. Mettre un pays en guerre devient très
difficile, lorsqu’il faut un vote majoritaire pour l’imposer ou même simplement
si les gens ont le droit de s’y opposer… Entre une forte minorité et une
majorité réelle, il y a une marche importante, que parviennent rarement à
franchir les extrémistes et les jusqu’auboutistes de tous poils. Ainsi Hitler
n’est arrivé au pouvoir qu’avec une majorité relative d’un tiers des voix
seulement. Ensuite il a confisqué le pouvoir, et s’est bien gardé de le
remettre en jeu.
La démocratie directe à la Suisse, avec droit de
référendum et votations régulières est donc une forme de gouvernement
fondamentalement pacifique, qu’il serait judicieux d’étendre au niveau mondial.
Le meilleur garant de son efficacité demeure le vote des gens. Il faut donc
leur faciliter la tache, quitte à remplacer l’urne par d’autres systèmes, vote
par correspondance ou même vote informatique.
Différentes techniques ont été testées à Genève ces
dernières années et mises en place par un politicien visionnaire aujourd’hui
retraité, Guy Olivier Segond, également initiateur du Parlement des Jeunes. Il
se désolait de ce qu’à Genève, du fait des faibles taux de participation et du
nombre élevé d’étrangers, les décisions engageant l’avenir de la cité n’étaient
prises que par 6% de la population résidente. Ce qui laissait tout de même
beaucoup de monde en marge de la démocratie.
Grâce aux aménagements techniques qu’il a mis en
place, le taux réel de participation est passé de 20 à 40% en deux décades. La
notion de taux « réel » est importante, car en Suisse, l’inscription
sur les listes électorales est automatique. En dépit d’une fréquence
pluriannuelle des votations, les taux de participation helvétiques sont donc
assez proches des taux français si l’on tient compte des très nombreux non
inscrits de l’Hexagone.
L’augmentation du nombre de
votants a-t-elle modifié la carte politique ? Difficile à dire. En 20 ans,
celle-ci a certes subi des évolutions, mais pas vraiment différentes de ce que
l’on peut constater dans les régions voisines où le taux de participation est
resté stable : montée en puissance des écologistes et du populisme de droite,
ainsi que de l’extrême gauche, stagnation, voire régression des partis
centristes (qui toutefois semblent se redresser depuis peu), radicalisation des
discours et banalisation d’une xénophobie rampante.
Ce que l’on peut constater
en tout cas, c’est que le discours politique se modernise, sans que sa qualité
globale s’améliore. La politique est d’abord un art de la communication et
devrait être un laboratoire d’idées. Or dans tous les domaines de la création
humaine, il y a du bon et du mauvais goût, des styles élancés et d’autres
profondément vulgaires. Le goût le plus commun est rarement le meilleur et la
jeunesse, souvent à l’avant-garde des modes, n’est pas forcément un gage
d’excellence ou de finesse du trait. La critique esthétique en revanche valorise
des critères tels que la sophistication, l’intégrité, la culture ou la
nouveauté du propos.
Ces critères appréciés des
esthètes valent ce qu’ils valent, ils sont souvent réducteurs et même
élitaires, mais enfin ils existent et tissent un contrepoint à la médiocrité de
la culture de masse. Ils élèvent le débat, facilitent le renouvellement et la
recherche, même en matière de cinéma, pourtant bien davantage industrie que 7ème
art. En politique en revanche, la critique n’existe pas ou alors se limite à compter
les coups et le succès public, qui semble reposer sur de bien étranges
critères : la vulgarité, le mensonge par omission, les fausses promesses…
En ce sens, la démarche d’un François Bayrou est révolutionnaire.
Résistera-t-elle à l’usure du temps et plus encore à celle du pouvoir si elle y
parvient ?
La politique, ce devrait
être une affaire sérieuse puisqu’elle qui modèle notre vie quotidienne…
Malheureusement, plus la thèse est racoleuse et clinquante, plus son service
après-vente est déficient et plus elle semble avoir de chances de connaître un
succès rapide. Il n’y a pas qu’en politique qu’on puisse le constater, mais le
grand public paraît préférer la forme au fond. Ceci est source de raccourcis
douteux que la communication de masse et le marketing utilisent abondamment.
Tocqueville avait-il raison lorsqu’il jugeait le concept démocratique
indissociable d’une forme de nivellement par le bas ?
On en voit de forts indices en Suisse, pays le plus
démocratique du monde, où l’on tient le vedettariat en horreur. Avec des
conséquences positives : on y traite les stars avec discrétion, comme des
personnes normales, ce que celles qui le sont restées apprécient tout
particulièrement. Avec aussi des conséquences plus désagréables : on y
coupe volontiers les têtes qui dépassent, poussant à l’exil nombre de créatifs
et distillant une atmosphère pesante, sorte d’obsession de la normalité. C’est
là l’un des pires aspects du pays : la dictature du plus grand nombre ou
plus exactement de ceux qui, le civisme chevillé au corps, surs de leur bon
droit, s’efforcent de voter sans cesse et sur tout.
Certains d’entre eux sont des militants, qui par
définition cherchent à assurer la victoire de leurs idées, donc à décupler le
poids réel de leur vote. Comme partout, plus les mouvements sont extrémistes et
plus la proportion de militants est forte, souvent très jeunes, prêts à
mouiller leurs chemise. Dans les grands partis de gouvernement, au contraire,
le vrai militantisme bénévole, payant de sa personne, se fait assez rare. Il se
dilue dans le flot des « électeurs fidèles ».
C’est assez logique, les extrémistes détestent cette
société, dans laquelle ils sont mal ou pas encore intégrés. Ils vont donc
consacrer énormément de temps et d’énergie à la changer, d’autant plus que du
temps, leur marginalité leur en laisse passablement. Les partisans des grands
partis centristes au contraire, globalement satisfaits de leur existence,
partagent leur temps entre le travail, la famille et les loisirs.
Du coup, pour faire le boulot, les grands partis
doivent recruter des permanents et même des colleurs d’affiches salariés. On
est là dans une forme de lobbysme particulièrement répandue en Suisse, où les
hommes politiques de droite sont fréquemment des secrétaires de syndicats
patronaux, tandis que les politiciens de gauche sont souvent délégués syndicaux
des grandes centrales de travailleurs. Au moins ainsi les choses sont claires.
Comment pourrait-il en être autrement quand les parlements sont dits « de
milice », c'est-à-dire que les parlementaires ne perçoivent que des jetons
de présence, insuffisants à les faire vivre.
La première motivation du militant étant tout de même
de modifier son environnement, nombre d’entre eux se lamentent, notamment à
l’extrême gauche et parmi les écolos, estimant que la voie parlementaire ne va
pas assez vite. Quand à la révolution, ce n’est pas demain la veille. Certains
d’entre eux ont donc trouvé, dans les comités de quartier, l’occasion de peser
malgré tout d’un poids accru sur la vie de leurs voisins. Ces derniers n’ont
pas forcément le goût de consacrer du temps à des séances interminables à
l’issue de journées de travail bien remplies. Des orientations sont donc
arrêtées sans eux, prétendument avec leur assentiment tacite (qui ne dit mot
consent ?), comme l’aménagement des rues du quartier, la suppression de
places de parking ou l’organisation de manifestations culturelles, toutes
choses financées par leurs impôts.
Ces comités n’ont pas le pouvoir de faire exécuter
leurs choix, mais ils peuvent faire pression sur l’exécutif communal qui lui en
a le pouvoir. Selon l’orientation politique de ce dernier, il appuiera les
choix du quartier, ou les repoussera ou même les provoquera. Ces dernières
années, la majorité au pouvoir en ville de Genève regroupait un trotskyste, un
écologiste, un communiste et un socialiste. Les mêmes partis qui animaient les
comités de quartier. Faut-il s’étonner que leurs vues, en matière
d’aménagement, coïncidaient étroitement ? Les comités percevaient même des
subventions de la ville, qui salariait certains animateurs.
C’est ainsi que des choix votés à 7 contre 5 dans un
comité de quartier ont pu être transcrits dans le « PV » de séance
comme arrêtés « à une large majorité » puis repris par la propagande
de la municipalité comme « répondant aux vœux d’une large majorité des
habitants », qui sont en réalité quelques centaines… De l’art et la manière de faire passer les
désirs d’une minorité pour les besoins de tous. Le populisme de gauche, qui
avance masqué derrière le soi-disant approfondissement de la démocratie, peut
s’avérer tout aussi pernicieux et dangereux que le populisme de droite.
Pour devenir pérennes et rester crédibles, les comités
de quartier devront répondre à quelques règles démocratiques claires et
transparentes, égales pour tous. Pour l’heure, la représentativité réelle des
comités d’experts et autres jurys populaires se nimbe d’un extraordinaire flou
artistique. Leur accorder un rôle consultatif peut être utile, mais
certainement pas davantage.
La démocratie parlementaire au contraire dispose de
telles règles : le pouvoir est délégué à des personnes élues et
rééligibles dans des conditions clairement définies ; elles auront pour
tache de gérer le quotidien et de s’en remettre au peuple pour les grandes
orientations ou des points précis d’une importance extrême. C’est précis, avec
un minimum de bavures et d’imprévus et au cas où, toutes sortes de garde-fous.
Les grandes démocraties modernes ont toutes inventé
des systèmes pour se mettre à l’abri du péril populiste. Le système français du
scrutin majoritaire à deux tours paraît jusqu’à présent relativement efficace.
Il le restera tant que les formations du centre sauront contenir les extrêmes
et les partis populistes en deçà des 30%... Ce qui, si la situation économique
mondiale s’aggrave brusquement, n’est pas garanti.
De son côté, la démocratie participative helvétique
appelle un large consensus au centre pour fonctionner efficacement. En cas d’affrontement
des blocs de type gauche droite, l’opposition sera toujours assez forte pour
faire échouer les projets gouvernementaux par référendum, ou pour les ralentir
indéfiniment. Et ralentir, en Suisse, on sait faire, mais généralement on finit
toujours par avancer, à pas comptés, dans la même direction et plus ou moins la
même vitesse que les voisins. Ceux-ci bougent en effet beaucoup plus
rapidement, mais en oscillant sans cesse en allées et venues, de part et
d’autre de la direction principale.
Du point de vue du bilan énergétique, il semble que
les palabres préalables helvétiques soient moins coûteuses et donc plus
écologiques que les vibrionnants mouvements de balancier dont la France s’est
fait une spécialité. L’inconvénient du système helvétique c’est qu’à force
d’avoir à séduire l’électorat tous les trois mois, on écarte la possibilité de
voir prises des mesures visionnaires.
Cela n’est pas forcément un mal, vu le lot de
catastrophes engendrées par les programmes visionnaires les mieux intentionnés.
Il est toutefois important d’entretenir une réflexion permanente à l’écart des
partis, indépendamment des candidats ayant besoin de se faire élire, dans le
but de réfléchir à l’avenir, en toute liberté. Ces études prospectives
politiques et socio-économiques portant sur le fonds peuvent ensuite être
débattues publiquement et le cas échéant adoptées peu à peu.
Pour se construire, la jeunesse a besoin de se
confronter à son environnement. Or, sur le marché de la contestation, les jeunes
occidentaux n’ont plus grand-chose à se mettre sous la dent. L’alter
mondialisme se limite à critiquer sans proposer de réelle alternative ni aucune
perspective mondiale. Redoutable panier de crabes, ses instances dirigeantes se
déchirent. Coups bas, sectarisme et rivalités de personnes y prennent le pas
sur une réflexion devenue répétitive, comme à l’extrême gauche et chez les
écolos d’ailleurs.
Le socialisme, de son côté, a perdu toute vocation
universelle. Il se contente d’agir à l’intérieur des systèmes nationaux sans
plus les remettre en cause. Son arsenal se résume à la fiscalité, ce qui
s’avère assez peu performant économiquement. Ou alors, blairiste, il se
contente de gérer le système, avec maestria d’ailleurs. Il n’est qu’à voir,
chaque hiver, le déferlement de dizaines de milliers de britanniques dans les
stations les plus hautes et les plus chères des Alpes pour s’en
convaincre : le socialisme, sans les impôts ni la garantie d’emploi, ça
marche très fort.
La seule chose qui semble intéresser réellement les
leaders politiques, c’est leur carrière personnelle. Quitte à enfourcher de
mauvaises causes pour de mauvaises raisons, prêts à toutes les bassesses, à
droite comme à gauche, pour barrer la route à tout(e) rival(e) dans leur propre
camp. Car on pourrait penser que la cause commune devrait être supérieure à
l’avenir individuel, mais en pratique, cela n’est jamais le cas.
Le plus grave, c’est que les jeunes et les électeurs
ne sont écoutés que lorsqu’ils peuvent servir une stratégie d’accession au
pouvoir. Sur le fond, personne ne semble envisager sérieusement de remédier
vraiment à leurs problèmes. Les électeurs, ou plutôt les sympathisants
politiques ont leur part de responsabilité, engoncés qu’ils sont dans leurs
dogmes recuits. Depuis deux siècles qu’on les essaie alternativement, comment
peut-on encore penser que des catalogues de mesures de droite, ou de mesures de
gauche, puissent suffire seuls à assurer l’amélioration durable des
choses ?
Selon toute logique, la meilleure solution consisterait
à concocter des mesures neuves et originales, qui ne soient pas connotées
appartenir à tel ou tel camp, ou qui soient même une mixture des deux. Le
reconnaître ruinerait malheureusement toute la construction idéologique des
partis et les politiciens basent leur puissance sur les partis. Or on ne peut
pas faire de politique sans politiciens, ce qui est bien dommage d’ailleurs.
Les partis centristes devraient pouvoir proposer des
solutions de ce type, sans exclusives, mais leur problème être d’être souvent
allergiques à toute mesure radicale, de gauche comme de droite. Ils donnent
l’impression de pas croire à la possible amélioration des choses et qu’à défaut
leur principal souci est d’éviter qu’elles empirent en empêchant la droite ou
la gauche de pousser trop loin le balancier. Pourquoi pas ? A condition
d’avancer dans une direction claire, la reconstruction d’un avenir meilleur
peut fort bien se faire à petit pas d’équilibriste. Cela présente l’avantage de
ne brusquer personne. Mais il faut une direction, une stratégie, des objectifs,
une vision à long terme.
En son absence, pour éviter d’avoir à rebâtir de zéro
sans appui de leur parti, les politiciens préfèrent rester dans l’ornière. Ils
savent pertinemment qu’ils ne font guère qu’exploiter la crédulité populaire.
En arrivant au pouvoir, ils renoncent à faire avancer les choses et se
contentent de gérer, au jour le jour.
Les Gaulois pratiquaient la propriété collective des terres, comme de nombreux peuples de par le monde vivant en tribus. L’instinct de survie de l’espèce s’exprimait au travers du groupe, l’individu étant inféodé au clan. Les chefs de tribus étaient généralement élus. La transmission héréditaire de l’autorité est apparue dans des collectivités plus importantes, dont la gestion nécessitait une vraie délégation des pouvoirs et se professionnalisait.
Ce sont les hellènes qui vont inventer les notions de liberté et de responsabilité individuelle, en expérimentant la démocratie à l’échelle de la cité. Dans une société démocratique égalitaire, chaque individu peut se sentir investi de sa propre liberté et néanmoins redevable vis-à-vis du groupe. Ce paradoxe fonderait la supériorité militaire de la démocratie selon les théoriciens néo-conservateurs. Pourtant, l’attachement d’un individu à son groupe peut être tout aussi fort lorsqu’il est sous la coupe d’un leader charismatique ou même par simple respect des traditions ancestrales.
En pratique d’ailleurs, la nécessité d’une hiérarchie claire et respectée réapparaît immédiatement en cas de conflit, ou de concurrence exacerbée. N’en déplaise aux néo-cons, même les citoyens soldats d’une démocratie se débandent et fuient s’ils n’ont pas d’officier derrière eux pour les pousser au combat. Il arrive même qu’ils pactisent avec l’ennemi comme ces poilus français, prussiens, britanniques et belges, lors du premier Noël de la guerre des tranchées en 14-18. Pataugeant dans la même boue, ils ne se sentaient visiblement pas si différents que cela.
Dans les entreprises privées, les méthodes de gestion moderne tendent à responsabiliser l’individu tout en l’inscrivant dans un ensemble hiérarchique plus vaste. Ce n’est pas toujours simple. Le moindre flou dans l’organigramme engendre des conflits aux marges des responsabilités de chacun. L’investissement personnel est cependant plus grand, donc plus profitable à l’entreprise (qu’elle soit économique ou autre), si l’individu se sent et se sait responsable et si son pouvoir de décision n’est pas sans cesse remis en cause. D’un autre côté, si chacun tire dans son coin, dans son sens à lui, on occupera certes plus sûrement toutes les niches possibles et imaginables, mais l’on risque de ne pas vraiment avancer dans le sens du but commun s’il existe.
C’est pourquoi la démocratie, comme la gestion d’entreprise, réclame un dialogue permanent entre la vison d’ensemble, le bien commun et l’épanouissement personnel.
Pour rester logique avec leur thèse selon laquelle le combattant d’un état démocratique est forcément plus fort, les néo-conservateurs affirment que les Etats-Unis ont gagné la guerre du Vietnam ! Il n’y a donc pas que les staliniens pour réécrire l’histoire ! A l’appui de leur thèse, les historiens néo-cons citent toutes sortes de batailles célèbres dans lesquelles les démocraties ont gagné, oubliant toutes les autres…
La bataille décisive de la guerre d’Indépendance des Etats-Unis fut par exemple gagnée… par les troupes françaises de Louis XVI. Les « habits rouges » britanniques administraient une déculottée fort peu démocratique aux partisans indépendantistes lorsque les soldats du Marquis de Lafayette, plus nombreux, renversèrent la vapeur. Les Etats-Unis rendirent la pareille à la France démocratique à deux reprises, en la sauvant des griffes du despotisme éclairé du Kaiser, puis de la barbarie nazie.
Qu’ils en soir remerciés.
L’héroïsme, le dévouement, l’esprit de sacrifice et l’organisation, mères de bien des victoires, ne dépendent pas forcément du mode de fonctionnement en haut de la hiérarchie. Et encore moins de la qualité de la démocratie au-dessus de cette hiérarchie. Quand à la supériorité technologique, fondamentale en matière militaire, elle en dépend moins encore. Les Kalachnikov rustiques des Bo soldats s’enrayaient moins souvent dans la jungle vietnamienne que les très sophistiqués M16 des Gi's et qui l’eût cru, tiraient plus juste. A l’inverse, s’ils n’avaient pas bénéficié d’une écrasante supériorité technologique, les marines de 2003 auraient-ils fait le poids devant la bravoure et l’abnégation des gardes républicains de Saddam, prêts à se sacrifier par milliers ?
Espérer vaincre dans un combat, qu’il soit guerrier, économique ou contre toute forme d’adversité, cela implique à la fois de respecter une discipline et de protéger la créativité. Pas forcément chez les mêmes personnes. Les briseurs de code, par exemple, indispensables à toute action militaire, ou les espions en général, sont généralement des personnages fantasques, borderline, voire carrément hors normes, en tout cas rétifs à celles de la vie militaire. D’un autre côté, lorsqu’il s’agit de tenir une position coûte que coûte, mieux vaut ne pas y mettre des gens qui se posent trop de questions et qui, au moment crucial, risquent de penser d’abord à sauver leur peau.
J’adore l’anecdote d’Arnold de Winkelried, héros de la bataille de Sempach aux premiers temps de l’histoire suisse, célébrée dans toutes les écoles primaires helvétiques. Selon la version officielle des instituteurs, alors que les lansquenets à croix blanche se heurtaient au mur impénétrable des lanciers autrichiens, le courageux Arnold s’est jeté en avant, ramenant un maximum de lances ennemies sur sa poitrine en criant « Prenez soin de ma femme et de mes enfants ». En ouvrant une brèche dans le mur d’acier, il offrait la victoire et l’indépendance à ses compatriotes. La version des cours de récréation est identique, à un détail prés. En réalité, le prudent Winkelried aurait hurlé : « Quel est le salaud qui m’a poussé ! »
La démocratie ne
naît pas toujours pacifiquement et surtout ne solutionne pas tous les problèmes
par miracle. Dans certains cas, le remède peut même paraître pire que le mal.
Aux yeux d’un retraité soviétique par exemple, la situation quotidienne n’a
guère été améliorée par la chute du régime, en tout cas pas dans les premières
années. En Irak, c’est encore pire. Les femmes, 51% de la population, ont
beaucoup à regretter du renversement de Saddam Hussein. Les shiites,
majoritaires et les kurdes ont sans doute gagné au change. Mais si l’on excepte
les morts de la guerre Iran Irak, voulue et appuyée par l’Occident, le nombre
de victimes des années de blocus et de la guerre puis de l’occupation
étasunienne est aujourd’hui nettement supérieur à celui des crimes perpétrés
par Saddam et ses acolytes.
Washington a beau
s’être lancé dans une opération quasi soviétique de réécriture de l’histoire,
la réalité transpire. L’annonce de la découverte de camps d’Al Qaïdah dans le
Nord de l’Irak, par exemple, fut propagée avec délectation sur toute la planète.
Sauf que les camps en question se trouvaient dans la zone kurde, libérée et
protégée par Washington depuis des années. Il n’y avait aucun camp islamiste
dans les zones contrôlées par Saddam. Les fous d’Allah n’étaient pas
cinglés au point d’aller se jeter dans la gueule du loup baasiste!
La liberté
formelle, d’opinion ou d’expression, est fondamentale et j’y suis
personnellement très attaché. Elle ne concerne cependant concrètement qu’une
partie de la population, essentiellement les élites intellectuelles. Je ne suis
pas certain qu’on doive lui accorder une importance supérieure à la liberté de
manger à sa faim, d’avoir un toit et des conditions de vie décentes, toutes
libertés dont sont privées des milliards d’êtres humains dans l’indifférence
générale.
C’est même très
concrètement sur la privation discrète de ces droits essentiels pour tant de
gens que repose la logique économique du capitalisme anglo-saxon, comme du
protectionnisme alter mondialiste d’ailleurs. Tant que la démocratie sera
nationale et non pas mondiale, elle restera un outil au service d’une profonde
injustice.
La démocratie n’est
pas un mot magique assurant l’équité de par sa simple existence. Loin de là.
Même dans les pays dits démocratiques, on peut multiplier les contre-exemples :
Bush vole impunément une élection ; Chirac se goinfre dans la caisse ;
Berlusconi change les lois pour couvrir ses fraudes fiscales ; le FIS
algérien, sorti vainqueur des urnes, est sorti du jeu…
L’injustice est
quasiment inscrite dans les gênes de la démocratie : dans l’antique
Athènes, seuls les propriétaires terriens cultivant leur terre bénéficiaient du
droit de vote. Ce qui éliminait les femmes, les esclaves et les barbares
étrangers. Le concept n’a pas totalement disparu, il survit même au cœur du
système le plus démocratique du monde, Genève :
L’étranger résidant
officiellement à Genève attend 8 ans pour voter dans sa commune et 12 pour
demander sa naturalisation, comme jadis son affranchissement. A ceux là
s’ajoutent 9 000 clandestins, 60 000 frontaliers (non-résidents) et presque
autant d’employés étrangers des organisations internationales qui ne restent en
moyenne que 3 ou 4 ans. Moins d’un travailleur sur deux à Genève a le droit de
vote. A l’inverse, le système d’entraide social s’étant fortement développé
depuis Périclès, une proportion notable des votants ne travaille pas et vit de
l’aide publique… grâce aux impôts prélevés notamment sur ceux qui ne peuvent
pas voter.
En Suisse, les
pauvres paient un impôt symbolique et les vraiment très riches, ou les
détenteurs de capitaux, sont généreusement ménagés pour éviter qu’ils ne
délocalisent leur fortune sous des cieux fiscalement plus cléments. Les
travailleurs de la classe moyenne paient donc pour tout le monde. Cocus de
l’histoire, cadres et indépendants nourrissent le sentiment de travailler
toujours davantage pour des clopinettes.
Tant que leur
niveau de vie restait supérieur à celui des pays voisins, personne ne se
plaignait, mais la situation se détériore. Les assistés sont de plus en plus
jeunes, de plus en plus nombreux, l’une des causes du phénomène étant que leur
situation n’est guère moins agréable que celle des jeunes travailleurs.
La société éprouve
un sentiment de culpabilité à l’égard de leur échec et ne sait plus comment
traiter le problème de ceux à qui elle n’a pas su enseigner le sens de
l’effort… qui passe notamment par la récompense des efforts accomplis, même
lorsqu’ils sont modestes. Dans des sociétés ultra compétitives comme les
nôtres, les vrais champions sont récompensés. On finit même par alléger leurs
impôts, officiellement ou officieusement.
C’est comme à la
loterie : tout le monde paie pour très peu de gagnants. Le problème, c’est
que nous ne sommes pas tous taillés pour devenir champions et que la société ne
génère plus assez de places de travail adaptées aux possibilités et à la
volonté de chacun. Du coup, de plus en plus de gens n’ont même plus la
possibilité d’acheter le ticket, et ce sont ceux qui continuent de travailler
qui paient pour tout le monde.
Parallèlement, le nombre de fonctionnaires explose, notamment dans les services sociaux. Les partis de gouvernement, à gauche plus systéma